Une sélec­tion as­sez in­quié­tan­te

Tageblatt (Luxembourg) - - Annonces Classées - Jeff Schin­ker sur les ra­va­ges du nom­bri­lis­me français en lit­té­ra­tu­re

Au-de­là de ce Gon­court so­li­de, qui trai­te avec l’em­pa­thie né­ces­sai­re d’un su­jet de la pri­me im­port­an­ce – l’en­nui et le dé­lais­se­ment de l’an­ci­en­ne clas­se ou­vriè­re de­ve­nue part in­té­gran­te d’une clas­se mo­y­enne peu aisée –, il faut s’ar­rêter quel­que peu aux huit ro­mans re­te­nus en avant­der­niè­re sélec­tion pour y dé­ni­cher quel­que cho­se d’in­quié­tant – à savoir tout d’ab­ord l’as­sez frap­pan­te ab­sence de femmes, tout com­me, tout aus­si gra­ve, une né­g­li­gence qua­si­ment to­ta­le de la fran­co­pho­nie.

Tout se pas­se com­me si la lit­té­ra­tu­re françai­se, plus nom­bri­lis­te que ja­mais, se con­ten­tait de mett­re en avant les pro­duc­tions fran­co-françai­ses sans réa­li­ser que la lit­té­ra­tu­re de lan­gue françai­se, ça peut aus­si êt­re des écrits al­gé­ri­ens, af­ri­cains, qué­bé­cois, bel­ges, su­is­ses, voi­re lu­xem­bour­geois. Et que par­mi ces pro­duc­tions se trou­vent des écrits bi­en au-des­sus de ce que cet­te sélec­tion du Gon­court, as­sez ané­mi­que, a exposé dans les vi­tri­nes des li­brai­ries.

Ain­si, il est dif­fi­ci­le de com­prend­re com­ment et pour­quoi un ouvra­ge tel l’igno­b­le „L’évan­gi­le se­lon You­ri“de To­bie Nat­han a pu fi­nir par­mi les huit fi­na­lis­tes. Dans ce ro­man aux airs de sousCo­el­ho, Elie, eth­no­psych­iat­re désa­bu­sé, dan­dy prô­nant un art de la sé­duc­tion bi­en français et au mieux con­sidé­ré de nos jours com­me ca­duc, est con­fron­té à une sé­rie de pro­di­ges dé­clen­chées par You­ri, un en­fant mi­grant venu de Ro­u­ma­nie. Alors que le ro­man thé­ma­ti­se pê­le-mê­le la mon­tée des ra­di­ca­lis­mes, le re­nou­veau de la foi dans un mon­de athée et les es­ca­pa­des éro­ti­ques de son hé­ros, l’éc­ri­tu­re, quant à el­le, s’em­pêt­re dans de pé­ni­bles lour­deurs ma­ti­nées d’un éso­té­ris­me kitsch à peine sou­ten­able. Ain­si, quand Nat­han écrit „lorsque l’un rêvait, c’était de l’aut­re, de l’aut­re en train de rê­ver, en train de rê­ver de lui, de lui qui rêvait de l’aut­re et c’était sans fin“, l’on est as­sez heu­reux que ce ro­man, lui, ne soit pas sans fin. Axé vers l’ac­tion et les re­bon­d­is­se­ments (le pré­si­dent de la Ré­pu­bli­que est pris en ota­ge), l’ouvra­ge res­sem­ble fi­na­le­ment à un mau­vais film de M. Night Shyamalan.

Pa­reil­le­ment, le fait que „Ça ra­con­te Sa­rah“soit le pre­mier li­v­re des Edi­ti­ons de mi­nuit de­pu­is as­sez long­temps à fi­gu­rer sur une short-list du Gon­court (et d’au­tres prix lit­tér­ai­res) éton­ne puis­que le ro­man, au­to­fic­tion sur l’amour ho­mo­se­xu­el de sa nar­ratri­ce pour une vio­lo­nis­te, se con­tente d’êt­re une sor­te de jour­nal in­ti­me cer­tes as­sez émou­vant mais au fi­nal sty­lis­ti­que­ment as­sez pau­vre. Que l’au­teu­re re­cou­re à des phra­ses cour­tes et à des ré­pé­ti­ti­ons pour li­v­rer son in­ti­mité émo­ti­on­nel­le n’est guè­re no­va­teur et fait dé­bou­cher sur une oeu­vre qui pa­raît do­tée d’ex­ac­te­ment une trou­vail­le sty­lis­tique en tout et pour tout.

Au-de­là de la sélec­tion, par­mi les quat­re fi­na­lis­tes, du ro­man de Tho­mas B. Re­ver­dy sur l’avè­ne­ment de l’An­gle­terre thatché­ri­en­ne, dont le su­jet est plus exci­tant que l’oeu­vre en el­le-mê­me, la pré­sence, dans cet­te mê­me lis­te, du ro­man de Da­vid Diop („Frè­re d’âme“) est tou­te­fois bon si­gne. Ce ro­man ra­con­te com­ment le ti­railleur sé­né­ga­lais Al­fa Ndi­aye vit, dans les tran­chées de la Gran­de Gu­er­re, la mort de son meil­leur ami, Ma­dem­ba Diop, qu’il re­fu­se de dé­li­v­rer alors que ce­lui-ci, étalé dans la „ter­re à per­son­ne“à côté de ses boyaux, le prie de mett­re un ter­me à son sup­p­li­ce.

Chan­gé par cet­te mort hi­de­u­se et ré­vé­latri­ce d’une cru­au­té exis­ten­ti­el­le, Al­fa re­fu­se dès lors d’écou­ter ce que son édu­ca­ti­on et la croyan­ce lui ont ens­eig­né („par la vé­rité de Dieu, je crois que Dieu est tou­jours en re­tard sur nous. Il ne peut que cons­ta­ter les dé­gâts“), re­fu­se mê­me de ren­trer lorsque le ca­pi­tai­ne français siff­le la fin de leurs at­taques pour se mett­re à traquer com­me une bête les sol­dats al­le­man­ds, en choi­sis­sant chaque fois un seul dont il dé­cou­pe­ra alors la main dans un ri­tu­el qui d’ab­ord lui vaut le tit­re de hé­ros mais qui, plus tard, quand les au­tres sol­dats se ren­dront comp­te de son ach­ar­ne­ment ob­ses­si­onnel, sè­me­ra la peur et la crain­te.

Dans une lan­gue simp­le, âp­re, ma­ti­née d’in­cor­rec­tions poé­ti­ques par rap­port à la lan­gue of­fi­ci­el­le, ha­b­itée par des tournu­res françai­ses que lui met­tent dans la bou­che les mi­li­taires français mais qui sont gau­chies par l’ori­gi­ne sé­né­ga­lai­se de son nar­ra­teur, „Frè­re d’âme“n’est pas un éniè­me ro­man sur la gu­er­re mais une oeu­vre sur la ten­dres­se de l’ami­tié, le co­lo­nia­lis­me et la sau­va­ge­rie hu­mai­ne qui prend, vers la fin, une tournu­re sur­na­tu­rel­le à la fois cru­el­le et bel­le – et donc à la hau­t­eur des quel­que 170 pa­ges qui com­po­sent un ro­man qu’on li­ra d’une trai­te.

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