Pla­teau royal

Fabrice Lu­chi­ni ou­vri­ra, de­main avec Poé­sie?, la sai­son du théâtre Prin­cesse-Grace, avant un dé­fi­lé de stars des planches jus­qu’au prin­temps .

Monaco-Matin - - La Une - PROPOS RECUEILLIS PAR LIO­NEL PAO­LI lpao­li@ni­ce­ma­tin.fr

Mais alors, pour vous, ce so­leil au mois d’oc­tobre, c’est nor­mal?» Fabrice Lu­chi­ni n’en croit pas ses yeux, hyp­no­ti­sé par les re­flets d’ar­gent qui dansent au large de l’Eden Roc. Ce mer­cre­di à An­tibes, à quelques heures de son pre­mier ren­dez­vous à An­théa, il sa­voure sa « condi­tion d’ac­teur pri­vi­lé­gié» au cô­té de sa fille Em­ma­nuelle. Entre deux bou­chées de tarte au ci­tron, il parle de tout: de sa pièce, Poé­sie?, qui triomphe de­puis deux ans et de­mi à Pa­ris. Des enseignants, de son père, de po­li­tique. Flam­boyant. Pas­sion­né. Char­meur comme il sait l’être sur scène. Puis sou­dain, à l’is­sue de l’en­tre­tien, bles­sé par les propos d’un po­lé­miste qui ne l’aime pas, il se ré­vèle tou­chant. Et au­then­tique.

Un co­mé­dien qui re­fuse de louer toutes les places d’un théâtre, ce n’est pas com­mun. Pour­quoi avez-vous pris cette dé­ci­sion? Parce que mon spec­tacle est as­sez poin­tu. Il y a  mi­nutes où il faut vrai­ment s’ac­cro­cher. Alors s’il y a trop de monde, c’est plus dif­fi­cile… À Pa­ris, je jouais dans un théâtre à l’ita­lienne de­vant  spec­ta­teurs. Lorsque j’ai vu An­théa, ça m’a pa­ru im­mense ! Je vou­lais pré­ser­ver l’in­ti­mi­té.

Vous avez fi­ni par ac­cep­ter qu’on ouvre une par­tie du pre­mier étage… Mer­cre­di ma­tin, ma fille s’est pla­cée tout en haut pen­dant que je ré­pé­tais. Elle m’a dit qu’on m’en­ten­dait par­fai­te­ment [il joue sans so­no­ri­sa­tion, ndlr]. Alors…

Pour­quoi avoir mis un point d’in­ter­ro­ga­tion à la fin du titre de votre spec­tacle ? Parce que tout le monde n’est pas d’ac­cord sur la dé­fi­ni­tion du mot poé­sie. Pour moi, la prose de Cé­line est une sym­pho­nie lit­té­raire poé­tique ! Comme di­sait Nietzsche, le poète est ce­lui qui nomme ce que nous avions pres­sen­ti…

Vous faites salle comble avec des au­teurs ré­pu­tés ré­bar­ba­tifs. C’est mi­ra­cu­leux, non ? Mon pu­blic, ce n’est pas le gy­né­co ou le den­tiste qui vient se la jouer. Ce n’est pas le pu­blic de Rou­ma­nov! Chez moi, il sait que ça va être dur mais qu’on va tou­cher à quelque chose de moins… su­per­fi­ciel.

Votre suc­cès, c’est la dé­mons­tra­tion de l’échec de l’Edu­ca­tion na­tio­nale ? Je ne veux pas ac­ca­bler les profs,

les pauvres… On ne peut pas leur re­pro­cher d’être mau­vais ac­teurs ! Moi, ça fait qua­rante ans que je tra­vaille sur le rythme des mots. Ils ont une ap­proche uni­ver­si­taire, tan­dis que je suis plus or­ga­nique. Je suis un pra­ti­cien, pas un théo­ri­cien. Je ne com­mente pas les oeuvres, je les éclaire de l’in­té­rieur.

N’est-ce pas la seule fa­çon de les faire ai­mer ? [Il ré­flé­chit] Paul Va­lé­ry a dit que dans l’en­sei­gne­ment de la poé­sie, ce qui manque, c’est l’ora­li­té. On ne peut pas ai­mer la poé­sie si on n’est pas at­ten­tif à la mu­sique des mots. Le pro­blème, c’est qu’en les di­sant, on les tra­hit for­cé­ment. Moi, en tra­vaillant comme un ma­lade, j’es­saie d’ap­pro­cher une note un peu moins mé­diocre. Jou­vet di­sait qu’il faut «res­ti­tuer l’in­no­cence de la ré­plique » : cette phrase me guide de­puis tou­jours.

Ber­nard Pi­vot as­sure que s’il avait eu un prof comme vous, il au­rait eu son bac. Vous au­riez pu être en­sei­gnant? [Il éclate de rire] J’ai été vi­ré de l’école à  ans ! Ce n’est même pas ima­gi­nable… J’étais mau­vais.

Même en fran­çais? Di­sons que dans la mé­dio­cri­té glo­bale de ma condi­tion d’élève, je n’étais pas trop nul en dic­tée. Mais dans mon par­cours sco­laire, je n’ai eu au­cun dé­clic. Rien ! Pas même avec La Fon­taine ! C’est ar­ri­vé beau­coup plus tard, lorsque j’ai dé­cou­vert Le Voyage au bout de la nuit de Cé­line. [Emu] Ça n’a pas em­pê­ché Ray­mond De­vos de me dire un jour que j’avais in­ven­té le mu­sic-hall lit­té­raire. Vous vous ren­dez compte? De­vos…

Vous au­riez rê­vé d’une telle car­rière? [Sur­pris] Ja­mais ! Je n’au­rais sans doute pas été gar­çon coif­feur toute ma vie, parce que je n’étais pas doué. Les bru­shings, ça al­lait en­core, mais les mises en plis, c’était ca­tas­tro­phique ! Dès qu’il fal­lait mettre des pinces, c’était kaf­kaien…

Tout de même, vous avez fait le bru­shing de Joe Das­sin… C’est vrai…

Et le maillot de Mar­lène Jo­bert ? [Hi­lare] Elle ve­nait presque toutes les se­maines. Ce n’est pas moi qui oeu­vrait, mais j’étais pré­sent. Elle était qua­si­ment nue… [Rê­veur] C’était une bombe ato­mique !

Votre fa­mille vous a en­cou­ra­gé à de­ve­nir ac­teur? Lorque j’ai tour­né Per­ce­val le Gal­lois sous la di­rec­tion d’Eric Roh­mer, en , je me suis fait étriller par la cri­tique. Et le pu­blic n’est pas ve­nu. Parce que Roh­mer, ce n’est pas Taxi  ! Je vou­lais tout en­voyer val­ser. Mon père m’a dit : « Lors­qu’on a son nom sur les Champs-Ely­sées, on n’aban­donne pas!» C’était un vrai gars de droite, un peu ré­ac, dis­ciple d’Emil Cio­ran. Il pen­sait que la vie est une tar­tine de merde mais qu’il faut en bouf­fer tous les ma­tins. Il était gé­nial.

Qu’au­rait-il pen­sé s’il avait su que son fils, un jour, re­ce­vrait chez lui un pré­sident de la Ré­pu­blique so­cia­liste ? [Il sou­rit] Ef­fec­ti­ve­ment, Fran­çois Hol­lande était à la mai­son il y a quinze jours. C’est un co­quin. Il est char­mant et il a de l’hu­mour. Bon, c’est pas Al­phonse Al­lais non plus… Mais il lui ar­rive d’en sor­tir de bonnes.

On vous croyait plu­tôt proche d’Em­ma­nuel Ma­cron ? Ma­cron est un homme vé­ri­ta­ble­ment culti­vé. Ça ne court pas les rues, de nos jours! Mais vous sa­vez, je peux aus­si dé­jeu­ner avec Fillon et Jup­pé. Ou boire un verre avec Ch­ris­tiane Tau­bi­ra après un spec­tacle.

Et Ni­co­las Sar­ko­zy? Je l’ai connu il y a dix ans. Je l’ai­mais bien. À l’époque,

il était vi­vant…

J’es­saie d’ap­pro­cher une note moins mé­diocre ” Fran­çois Hol­lande ? Un co­quin ”

Vous êtes plu­tôt de gauche ? J’ai­me­rais bien être de gauche, mais c’est un tel bou­lot! Pour être de gauche, il faut être exem­plaire, faire pas­ser l’in­té­rêt des autres avant le sien. C’est un peu comme être chré­tien! Et moi, comme di­sait Gui­try, je n’ar­rive pas à me pas­sion­ner pour les pro­blèmes des autres. Être de droite, ça al­lège un peu le propos… L’exi­gence n’est pas la même, si vous vou­lez! Et puis, il ne faut pas être dé­ma­go: si Jup­pé est élu, je ne crois pas que ce se­ra une ca­tas­trophe pour la France. Faut pas dé­con­ner. Les gens de droite sont pes­si­mistes sur la na­ture hu­maine. Et ils ont souvent rai­son. La bê­tise, la vraie, est par­tout. [Il sou­rit lar­ge­ment] Sauf sur la Côte d’Azur, bien sûr !

Bien sûr… Ici, il n’y a que des gens bien. Mais quand je re­garde ailleurs… Sur l’Île de Ré, par exemple, il n’y a que des pauvres de gauche ! Moi-même, j’ai une mai­son de pauvre qui coûte plus d’un mil­lion et de­mi d’eu­ros. Eh bien, lorsque je vois cette ar­ro­gance, une cer­taine vul­ga­ri­té de l’ar­gent... Ça me dé­becte.

Dans notre édi­tion de di­manche, Bou­vard di­sait qu’il éprou­vait na­guère “une cer­taine sym­pa­thie pour vous”. Mais main­te­nant, il vous re­proche de dire n’im­porte quoi, d’en faire trop, de vous ca­ri­ca­tu­rer… Que lui ré­pon­dez-vous? [Son vi­sage se ferme] Qu’il a peu­têtre rai­son. Mais qu’il de­vrait prendre la peine de ve­nir me voir sur scène, au moins une fois, pour ju­ger sur pièce ! Sa­voir + Fa­bri­ceLu­chi­ni:Poé­sie?au­théâ­treP­rin­cesse-Grace, de­mainà15­heures. COM­PLET,ins­crip­tions­sur­liste d’at­tente pos­sible sur www.tpg­mo­na­co.mc.

(Photo Laurent Car­ré)

« On ne peut pas re­pro­cher aux profs d’être mau­vais ac­teurs,

confie Fabrice Lu­chi­ni. Moi, ça fait qua­rante ans que je tra­vaille sur le rythme des mots.»

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