Pe­ter Mur­phy le goût du large

Il a frap­pé à la porte d’un cer­tain John Ken­ne­dy, s’est fait ti­rer des­sus en Ar­gen­tine, a dis­cu­té avec des dis­si­dents so­vié­tiques… Et après 32 ans de diplomatie, l’Amé­ri­cain s’est ins­tal­lé à Mo­na­co. Ren­contre

Monaco-Matin - - Monaco - NI­CO­LAS HASSON-FAURÉ nhas­son@ni­ce­ma­tin.fr

Un grand open space clair, qui donne sur l’ave­nue Prin­cesse-Grace. Un or­di­na­teur por­table trône sur un pe­tit bu­reau, ins­tal­lé face aux vitres qui donnent sur la rue. C’est ce­lui de Pe­ter Mur­phy. Il tra­vaille dans ce ca­bi­net d’avo­cats cos­su «trois à quatre fois par se­maine». L’Amé­ri­cain fait du consul­ting dans le do­maine de la fu­sion-ac­qui­si­tion. «Le reste du temps, je lis, et je passe du temps avec mes amis», pour­suit-il, une pointe d’ac­cent an­glais presque in­dé­ce­lable dans la voix. Des amis, il en a beau­coup, un peu par­tout dans le monde. Pe­ter Mur­phy les a ren­con­trés au cours d’une longue, longue car­rière pour le De­part­ment of State, le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères amé­ri­cain. Pen­dant 32 ans, il a été di­plo­mate. Ses pas l’ont me­né en Ita­lie pen­dant les an­nées de plomb, au Va­ti­can en pleine guerre froide, en Ar­gen­tine, en Al­le­magne… « C’était in­té­res­sant, la car­rière que j’ai eue », glisse l’homme qui va sur ses 80 ans. Et son his­toire est la preuve que par­fois, des tra­jec­toires hors du com­mun naissent d’en­vies simples. Pour lui, c’était le goût d’ailleurs. Au dé­but des an­nées 60, Pe­ter Mur­phy fi­nit son cur­sus en po­li­tique in­ter­na­tio­nale à Har­vard. «J’ai dé­ci­dé d’en­trer dans le ser­vice di­plo­ma­tique, rem­bo­bine-t-il. Mais je ne sa­vais pas comment faire. Alors, j’ai de­man­dé à mon sé­na­teur, John Ken­ne­dy. J’ai frap­pé à sa porte. À l’époque, c’était quelque chose qu’on pou­vait faire». Pe­ter Mur­phy livre sa ti­rade sans en­ro­bages, seule­ment avec un pe­tit sou­rire. Il ra­conte le reste de son his­toire sur le même ton. Après le concours, l’en­quête de la sé­cu­ri­té, les exa­mens, ça y est : il rentre dans le corps di­plo­ma­tique. Et s’en­vole pour Pa­ris. Jo­li, pour une pre­mière af­fec­ta­tion. Entre-temps, John Ken­ne­dy s’est ins­tal­lé dans le grand fau­teuil en cuir du Bu­reau Ovale. Il prend sa plume et lui écrit. «Il m’a dit: “Comment tu as fait pour avoir Pa­ris comme pre­mier poste ?” », sou­rit Pe­ter Mur­phy. Il est alors vice-consul. Ce­lui qui aide les res­sor­tis­sants amé­ri­cains en vi­site qui ont per­du leur pas­se­port, qui sont en pri­son ou à l’hô­pi­tal. À l’époque, 150 000 Amé­ri­cains vivent à Pa­ris. Après un mo­ment d’adap­ta­tion - « Juste pour don­ner un exemple, avant Pa­ris, je n’avais ja­mais été dans un ap­par­te­ment», il se ma­rie. Et puis les Mur­phy se pré­parent à par­tir, une constante dans la car­rière de di­plo­mate. Il doit être nom­mé au Ni­ca­ra­gua. Sauf que pen­dant un voyage au Por­tu­gal, le couple re­çoit un autre coup de fil: il n’y au­ra pas de Ni­ca­ra­gua. Di­rec­tion Cor­do­ba, au centre de l’Ar­gen­tine. Un chan­ge­ment de cadre plu­tôt ra­di­cal. Il plante le dé­cor : «C’était dif­fi­cile, spé­cia­le­ment pour ma femme. C’était un peu comme au Far West. On n’avait même pas le té­lé­phone ». C’est dangereux, aus­si. Deux mois après son ar­ri­vée, Pe­ter Mur­phy est ins­tal­lé sur le siège pas­sa­ger d’une dé­ca­po­table. Le consul conduit. « Deux types avec des mi­traillettes » sur­gissent. Ils ar­rosent la voi­ture. Le consul est tou­ché. Dix-huit fois. Il tombe sur Pe­ter Mur­phy. « Des re­pré­sailles après que le pré­sident John­son ait en­voyé les Ma­rines à Saint-Do­mingue», lâche le di­plo­mate sans cil­ler. Il au­ra à faire à beau­coup d’autres me­naces. Au mi­tan des an­nées 80, il est nom­mé consul gé­né­ral à Gênes. On est en pleines an­nées de plomb. Les Bri­gate ros­si signent des en­lè­ve­ments, des as­sas­si­nats ci­blés ou des at­ten­tats. Pas le meilleur en­droit ni le meilleur mo­ment, pour être un di­plo­mate amé­ri­cain. « J’ai tou­jours eu des gardes du corps, dit-il en­core. C’était beau­coup de stress pour ma fa­mille, sauf pour mes en­fants». Dans ses sou­ve­nirs, il y a aus­si des mis­sions moins dan­ge­reuses, mais qui font pe­ser plus de res­pon­sa­bi­li­tés sur les épaules. L’ou­ver­ture d’une am­bas­sade au­près du Va­ti­can, par exemple. Il y est char­gé d’af­faires. De tous les postes qu’il a oc­cu­pés, c’est « po­li­ti­que­ment le plus im­por­tant pour le bien de notre pays». L’en­tre­mise du Va­ti­can lui per­met de ren­trer en contact avec des dis­si­dents po­lo­nais, ukrai­niens ou cu­bains. Il n’en di­ra pas plus. Même chose pour beau­coup d’autres lignes de son C.V. Pe­ter Mur­phy est peu di­sert sur son poste de chef d’une task force entre le Pen­ta­gone et le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, en pleine guerre du Golfe, par exemple. «C’est un peu dif­fi­cile de par­ler de ça», dit-il en croi­sant les mains. Et puis il re­prend: après la re­traite et quelques an­nées chez lui, à Bos­ton, re­tour en Eu­rope. Un poste lui a par­ti­cu­liè­re­ment plu : ce­lui de consul gé­né­ral à Nice. Le job im­plique de se rendre ré­gu­liè­re­ment en Prin­ci­pau­té. Il s’ins­talle là, une fois re­ve­nu sur le Vieux Conti­nent. Mur­phy y de­vient am­bas­sa­deur de l’Ordre de Malte. Un « en­ga­ge­ment hu­ma­niste» pour «ai­der nos frères», dit ce­lui qui parle de la si­tua­tion en Sy­rie avec un voile dans le re­gard. Il quitte son poste cette an­née, après neuf ans. Tech­ni­que­ment, la diplomatie a quit­té sa vie. Sauf quand il tra­vaille dans l’open space lu­mi­neux du ca­bi­net d’avo­cats. Le La­rousse dé­fi­nit la fu­sion ac­qui­si­tion comme l’ « ac­qui­si­tion d’une ou plu­sieurs so­cié­tés par une autre, abou­tis­sant gé­né­ra­le­ment à la créa­tion d’une nou­velle en­ti­té». Il y est donc ques­tion de né­go­cia­tion, de rap­ports hu­mains. Une autre forme de diplomatie, donc. Même s’il n’y a plus ni d’am­bas­sade, ni de consu­lat, ni de mis­sions spé­ciales. Seule­ment un bu­reau qui donne sur l’ave­nue Prin­cesse-Grace.

Deux types avec des mi­traillettes ” C’est un peu dif­fi­cile de par­ler de ça ”

(Photo N.H.-F.)

Georges Gen­naoui, le char­gé d’Af­faires de l’am­bas­sade de l’Ordre de Malte au­près de Mo­na­co. Pe­ter Mur­phy, à droite, a quit­té le poste d’am­bas­sa­deur de l’Ordre cette an­née, après neuf ans de ser­vice. Une autre ligne sur un C.V. de di­plo­mate plu­tôt très rem­pli.

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