No­bel de mé­de­cine : l’au­to­pha­gie en ques­tions

A la tête de l’ins­ti­tut de re­cherche ni­çois, le C3M, Pa­trick Au­ber­ger est des rares ex­perts fran­çais de ce pro­ces­sus

Monaco-Matin - - Santé - PROPOS RECUEILLIS PAR NAN­CY CATTAN ncat­tan@ni­ce­ma­tin.fr

Ses équipes fi­gurent par­mi les plus en pointe en France dans le do­maine de l’au­to­pha­gie, un mé­ca­nisme cel­lu­laire qui a va­lu au Ja­po­nais Yo­shi­no­ri Oh­su­mi d’ob­te­nir cette se­maine le Prix No­bel de mé­de­cine 2 016. Pa­trick Au­ber­ger, di­rec­teur du Centre mé­di­ter­ra­néen de mé­de­cine mo­lé­cu­laire (C3M) à Nice, nous ex­plique l’im­por­tance de ce pro­ces­sus.

Vous êtes, avec Gui­do Kroe­mer de l’Ins­ti­tut Gus­taveRous­sy, et Pa­trice Co­do­gno de l’Ins­ti­tut Ne­cker en­fant malades, l’un des rares scien­ti­fiques fran­çais à me­ner des re­cherches sur l’au­to­pha­gie. Comment avez­vous ac­cueilli ce No­bel ? Avec joie, vous vous en dou­tez. Ce No­bel ré­com­pense un pion­nier de la re­cherche sur l’au­to­pha­gie, mais au-de­là, il sa­lue les tra­vaux me­nés par des scien­ti­fiques du monde en­tier qui s’in­té­ressent de­puis plus de vingt-cinq ans à ce pro­ces­sus. Un pro­ces­sus qui est, à mon sens, aus­si im­por­tant que l’apop­tose (sui­cide cel­lu­laire), ré­com­pen­sé, lui, par un No­bel en .

Si vous de­viez ré­su­mer l’au­to­pha­gie en quelques mots… C’est un mé­ca­nisme hau­te­ment conser­vé au cours de l’évo­lu­tion et qui per­met à nos cel­lules d’éli­mi­ner les pro­téines mal for­mées ou les or­ga­nites [com­po­sants de la cel­lule, ndlr] de­ve­nus ob­so­lètes ou toxiques.

Une sorte de pou­belle de la cel­lule ! Au dé­part, on pen­sait que ce pro­ces­sus n’était, en ef­fet, pas très spé­ci­fique. Mais les

re­cherches ul­té­rieures ont mon­tré que ce mé­ca­nisme est en réa­li­té com­plexe et sur­tout qu’il joue un rôle clé dans la cel­lule. Des al­té­ra­tions de l’au­to­pha­gie ont ain­si été as­so­ciées à beau­coup de ma­la­dies, dont des can­cers.

L’au­to­pha­gie est connue de­puis les an­nées soixan­te­dix. Pour­quoi n’est-elle tou­jours pas uti­li­sée comme cible thé­ra­peu­tique ? La dif­fi­cul­té ré­side dans le fait que l’au­to­pha­gie – se­lon les cir­cons­tances, la ma­la­die, etc. – a des ef­fets bé­né­fiques ou, à l’op­po­sé, dé­lé­tères.

Des exemples ? Dans des can­cers du sang et de la moelle os­seuse, l’au­to­pha­gie par­ti­cipe à éli­mi­ner des pro­téines en cause dans le dé­ve­lop­pe­ment de ces ma­la­dies. Si­tua­tion op­po­sée : l’au­to­pha­gie ré­duit les ef­fets des thé­ra­pies dites ci­blées. Dans ce cas, c’est plu­tôt en in­hi­bant ce mé­ca­nisme que l’on peut es­pé­rer ob­te­nir un bé­né­fice thé­ra­peu­tique. Ces exemples illus­trent toute la com­plexi­té du ci­blage de l’au­to­pha­gie en thé­ra­pie an­ti­can­cé­reuse. Existe-t-il néan­moins des es­sais cli­niques en cours ? Oui. On teste par exemple les ef­fets de blo­queurs connus de l’au­to­pha­gie, comme la chlo­ro­quine [un an­ti­pa­lu­déen uti­li­sé contre le lu­pus et la ma­la­ria, ndlr] sur des can­cers so­lides. D’autres mo­lé­cules, ac­ti­va­trices, elles, de l’au­to­pha­gie, comme la ra­pa­my­cine sont éga­le­ment tes­tées, dans d’autres af­fec­tions. Mais, du fait des ef­fets contra­dic­toires, il fau­dra être très pru­dent dans les ap­pli­ca­tions thé­ra­peu­tiques.

À part les can­cers, existe-t-il d’autres champs thé­ra­peu­tiques ? Ab­so­lu­ment. L’au­to­pha­gie est un pro­ces­sus éga­le­ment très im­por­tant dans des ma­la­dies neu­ro­dé­gé­né­ra­tives type Alz­hei­mer, Par­kin­son ou Hun­ting­ton… Ces pa­tho­lo­gies sont, en ef­fet, dues à des agré­gats pro­téiques, très toxiques pour les neu­rones, qui de­vraient, dans les condi­tions nor­males, être éli­mi­nés par au­to­pha­gie. Ces ma­la­dies sont une bonne in­di­ca­tion pour des mo­lé­cules mé­di­ca­ments ac­ti­va­teurs de l’au­to­pha­gie.

(Photo N.C.)

Pa­trick Au­ber­ger, di­rec­teur du CM à Nice et spé­cia­liste de l’au­to­pha­gie.

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