Fo­cus sur la si­tua­tion des migrants mi­neurs

A la fron­tière fran­co-ita­lienne, ha­bi­tants et as­so­cia­tifs constatent, im­puis­sants, que des jeunes étran­gers non ac­com­pa­gnés vivent des si­tua­tions dra­ma­tiques, alors qu’ils bé­né­fi­cient d’un sta­tut par­ti­cu­lier

Monaco-Matin - - Le Dossier Du Jour - A.R.

Des migrants pour­chas­sés par des mi­li­taires ar­més. Et par­mi eux, des mi­neurs ef­frayés. Dans la val­lée de la Roya, les té­moi­gnages évo­quant de telles scènes se mul­ti­plient. Scan­da­lisent, sou­vent. Rap­pe­lant à cha­cun la mort, ano­nyme, d’un jeune homme tom­bé du via­duc de l’au­to­route à Sain­teA­gnès, dé­but sep­tembre. Les mi­neurs: un cas par­ti­cu­lier dans une crise dé­jà très com­pli­quée. Cé­dric Her­rou, agri­cul­teur et membre de l’as­so­cia­tion « Roya ci­toyenne », a as­sis­té à deux ar­res­ta­tions, der­niè­re­ment. L’une, le 25 sep­tembre. « Une ving­taine de mi­neurs étaient là. Ils sont ve­nus vers moi en confiance, et ont cou­ru quand ils ont vu les forces de l’ordre - alors que ce sont elles qui sont sup­po­sées les pro­té­ger », ra­conte-t-il. Pré­ci­sant que six des jeunes, âgés de 13 à 16 ans, ont été ar­rê­tés. En larmes. «Je les ai re­trou­vés le len­de­main à Vin­ti­mille. On af­firme sou­vent que ce ne sont pas les mêmes mais il n’y avait pas de doute pos­sible: ils avaient gar­dé une éti­quette avec mes coor­don­nées.»

« For­més à ar­rê­ter des ter­ro­ristes »

Deux jours plus tard, Cé­dric constate, de­puis son ha­bi­ta­tion, en hau­teur, que des sol­dats de Sen­ti­nelle coursent des mi­neurs. « Quelques-uns ont sau­té dans l’eau. J’ai vu l’ex­ci­ta­tion des mi­li­taires. Ils ne sont pas for­més à ce­la: ils ont ap­pris à ar­rê­ter des ter­ro­ristes, pas des ga­mins. Les gen­darmes, eux, sont res­tés béats… » Quand les « ga­mins » viennent en­suite se ré­fu­gier chez lui, il es­saye de les em­me­ner dans un autre dé­par­te­ment. « Une fois sor­tis, ils ne peuvent plus être ren­voyés.» D’au­tant qu’ils ont droit de de­man­der l’asile, rap­pelle Cé­dric. « Que l’État ac­cepte ou non, après, ce­la ne nous re­garde pas. » Pour pro­tes­ter contre la po­li­tique mi­gra­toire dans les Alpes-Ma­ri­times - amis des en­fants se­lon l’UNI­CEF l’as­so­cia­tion «Roya ci­toyenne» de­vrait por­ter plainte contre la pré­fec­ture, sous peu. Alors que «le tra­vail qu’on fait est gra­tuit pour l’État, sou­ligne Cé­dric. On sé­lec­tionne les migrants se­lon qu’ils ont, ou non, des chances d’avoir des pa­piers, etc. » Comme de nom­breux autres membres as­so­cia­tifs, il s’in­quiète par ailleurs du fait qu’une fois ren­voyés, sou­vent de nuit, les jeunes se re­trouvent en dan­ger. « Ils doivent dor­mir dans la rue. Ou tombent sur des pas­seurs, an­ciens ven­deurs d’armes ou de cam’…» Dans une étude pu­bliée en 2015 par La Re­vue des droits de l’homme, in­ti­tu­lée «La pro­tec­tion des mi­neurs migrants non ac­com­pa­gnés en Eu­rope », l’au­teur, Nis­rine Eba Ngue­ma, évoque le risque pris par les au­to­ri­tés na­tio­nales qui ex­pulsent ces mi­neurs migrants de leur ter­ri­toire: «Il s’agit du meilleur moyen de les faire dis­pa­raître dans les rues et donc de les rendre en­core plus «vo­la­tiles» et plus vul­né­rables (...) En France, de nom­breux mi­neurs errent dans les rues et re­joignent des ré­seaux clan­des­tins, à la re­cherche d’une source de re­ve­nus. » Et de s’ap­puyer sur un rap­port de l’Ob­ser­va­toire na­tio­nal de la dé­lin­quance et des ré­ponses pé­nales fai­sant état d’un nombre crois­sant de mi­neurs étran­gers dé­fé­rés de­vant la jus­tice ces der­nières an­nées.

«État d’ur­gence ou pas, les mi­neurs doivent être ac­cueillis et sco­la­ri­sés » , em­braie un autre membre de « Roya ci­toyenne ». Qui as­sure avoir en­ten­du dans les lo­caux de la gen­dar­me­rie «qu’ils n’étaient pas très contents de l’ac­ti­vi­té des bri­gades Sen­ti­nelle». Se­lon lui, il est grand temps que la France prenne ses res­pon­sa­bi­li­tés. L’Ita­lie ayant dé­jà « lar­ge­ment fait sa part». Et même si le maire de Vin­ti­mille a «pon­du un arrêté» in­ter­di­sant de don­ner à man­ger aux migrants, il af­firme que les ma­raudes ré­gu­liè­re­ment or­ga­ni­sées par des ha­bi­tants de la Roya se pour­suivent, sans que les po­li­ciers n’in­ter­viennent.

Alors que la jour­née des droits de l’en­fant, fixée le 20 no­vembre, se pro­file, la pré­si­dente na­tio­nale de «Mé­de­cins du monde », Fran­çoise Si­vi­gnon, ne se prive pas non plus d’at­ta­quer vio­lem­ment l’État français: «La si­tua­tion des mi­neurs étran­gers iso­lés est cho­quante. Ils sont dans une très grande pré­ca­ri­té. L’État ne leur as­sure au­cune prise en charge et viole de ma­nière as­su­mée la conven­tion in­ter­na­tio­nale des droits de l’en­fant.» Alors que «per­sonne ne met ses en­fants sur un ba­teau, sauf si l’eau est plus sûre que la terre». Et c’est une poète so­ma­lienne - War­san Shire qui le dit.

(Pho­to archive Michael Ale­si)

Les migrants mi­neurs sont tou­jours nom­breux à vou­loir passer la fron­tière.

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