Man­de­lieu: une his­toire de dette tourne à l’ex­tor­sion

Pour avoir cher­ché à être payé d’une créance de 23 000 un re­trai­té de 84 ans, qui avait em­ployé une mé­thode peu or­tho­doxe, a été lour­de­ment condam­né hier soir en cor­rec­tion­nelle

Monaco-Matin - - Côte D’azur - CH­RIS­TOPHE PER­RIN chper­rin@ni­ce­ma­tin.fr

Ga­briel Mi­ra, 84 ans, bon pied bon oeil, s’est re­trou­vé hier tra­duit de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Grasse. In­con­nu de la jus­tice, le mo­deste re­trai­té ne sa­vait plus à quel saint se vouer pour re­cou­vrer 23 000 eu­ros au­près d’un dé­bi­teur ré­cal­ci­trant. Mal­gré un ju­ge­ment en sa fa­veur et l’en­voi des huis­siers, M. Mi­ra ne par­ve­nait pas à ré­cu­pé­rer son ar­gent. Il en parle alors à Mounir Ben­said, 28 ans, un ami très cher, presque un fils, qui pro­pose d’al­ler dire deux mots au mau­vais payeur, épau­lé par Na­ta­niel Se­me­do Ca­bral. L’oc­to­gé­naire ne veut pas de bru­ta­li­té mais leur donne sa bé­né­dic­tion.

« Une af­faire simple qu’on gros­sit »

Guillaume, gé­rant d’une piz­ze­ria, est sui­vi par les deux jeunes dans la nuit du 22 au 23 août 2015. Sur le par­king de sa ré­si­dence à Man­de­lieu, il est pris à par­tie : « J’étais en pa­nique », ex­plique-t-il, sou­te­nue par Me Mor­gane Olek­sy. « Ils me di­saient que j’avais si­gné une re­con­nais­sance de dette, qu’ils me re­trou­ve­raient, qu’il fal­lait que je vende mon scoo­ter .... »« Ce soir, on ne te tou­che­ra pas », avaient pré­ci­sé les deux jeunes avant de par­tir. Mounir Ben­said, chauf­feur­li­vreur tente aus­si­tôt de désa­mor­cer l’af­faire : « La po­lice était à 50 mètres. Il nous a même pro­po­sé de mon­ter chez lui. »« Il sou­hai­tait ef­fec­ti­ve­ment que vous vé­ri­fiiez dans quel dé­nue­ment il vi­vait », com­plète le pré­sident Marc Joan­do. Mounir Ben­said le concède: « C’est vrai, c’était li­mite, mais à au­cun mo­ment il n’y a eu de la vio­lence. J’ai vou­lu rendre ser­vice. C’est une af­faire simple qu’on es­saie de gros­sir. » « Il y a bien eu une opé­ra­tion de re­pé­rage ? » in­siste le pré­sident Joan­do, qui a du mal à croire au scé­na­rio d’une mé­dia­tion. D’au­tant que Ga­briel, le créan­cier, avait pré­ve­nu sur le ré­pon­deur du dé­bi­teur qu’il al­lait « em­ployer un autre sys­tème », concluant son mes­sage par : « Pre­mier aver­tis­se­ment ». Na­ta­niel Se­me­do Ca­bral ad­met avoir ac­com­pa­gné Mounir pour « un coup de pres­sion », moyen­nant 1 000 eu­ros. Une nou­velle ex­pé­di­tion était pré­vue le 1er oc­tobre afin de ré­cu­pé­rer une en­ve­loppe, mais cette fois le duo avait été ac­cueilli par les gen­darmes. Les deux co­pains, tous deux dé­jà condam­nés par le pas­sé, ont été pla­cés en dé­ten­tion pro­vi­soire pen­dant cinq mois.

« Plus mal­adroit que gang­ster »

« Cette dette, où en es­telle ? » ques­tionne Me Ber­nard Gi­nez, con­seil de Ben­said. « Tou­jours rien », se dé­sole le re­trai­té qui in­siste sur sa si­tua­tion fi­nan­cière pré­caire. Au mo­ment du ré­qui­si­toire, le pro­cu­reur Par­vine De­ri­ve­ry dé­taille « une opé­ra­tion pro­gram­mée qui bas­cule dans l’illé­ga­li­té ». « Je les crois de bonne foi quand ils disent que ca pou­vait pas­ser puis­qu’ils n’ont frap­pé per­sonne. Mais il s’agit bien d’une ex­tor­sion sur in­di­ca­tion de Ga­briel Mi­ra. » Contre l’ins­ti­ga­teur, « qui a eu le rôle le plus im­por­tant », le par­quet re­quiert, mal­gré l’âge avan­cé du pré­ve­nu, deux ans d’em­pri­son­ne­ment, une peine amé­na­geable. Dix-huit mois sont de­man­dés contre Ca­bral, trois ans contre Ben­said as­sor­tis d’un man­dat de dé­pôt. L’en­jeu pour les avo­cats de la dé­fense est d’évi­ter que les deux jeunes, qui com­pa­raissent libres, re­tournent en dé­ten­tion. La peine en­cou­rue par Ca­bral et Ben­said, tous deux ré­ci­di­vistes, est de qua­torze ans de pri­son. Me Seguin, con­seil de Ca­bral, élève la voix : « Ex­tor­sion de fonds, as­so­cia­tion de mal­fai­teurs, on s’ima­gine une his­toire de gros bras ! Or, on est plu­tôt proche de l’abus de fai­blesse d’une per­sonne de 84 ans. », plaide Me Ma­rie Sé­guin, avant de tailler en pièces la pré­ven­tion d’as­so­cia­tion de mal­fai­teurs. « Je suis en to­tal désac­cord avec Mme le pro­cu­reur dans ce dos­sier », pré­vient à son tour Me Ber­nard Gi­nez, « De­puis le dé­but, il y a une mau­vaise ana­lyse de ce dos­sier, un amal­game. » Et le pé­na­liste ni­çois de dé­tailler trois sortes d’ex­tor­sion de fonds : « La clas­sique, ce­lui qui veut s’ap­pro­prier le bien d’au­trui, le ra­cket, propre au grand-ban­di­tisme. La pu­ni­tive, une mise à l’amende de la vic­time qui se se­rait mal conduite. Et puis il y a l’ex­tor­sion par ce­lui qui veut ré­cu­pé­rer son ar­gent, un pa­py plus mal­adroit que gang­ster qui a épui­sé les voies lé­gales... » Le vieil homme en souf­france, dé­crit par son avo­cat Me Chou­kroun, pen­sait avoir été es­cro­qué. Mais la jus­tice a hor­reur des jus­ti­ciers. Le re­trai­té a été condam­né mal­gré son âge, à trente mois de pri­son. Ca­bral à dix-huit mois. Et Ben­said, ab­sent au mo­ment du ju­ge­ment, à trente mois ferme. Un man­dat d’ar­rêt a été dé­li­vré contre lui.

(Pho­to Pa­trice La­poi­rie)

Le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Grasse, pré­si­dé par Marc Joan­do, a condam­né le re­trai­té à trente mois de pri­son, l’un des deux com­plices à dix-huit mois.

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