Bru­no, en mé­moire de sa femme Mi­no: «Avan­cer, pour les en­fants»

Monaco-Matin - - Côte d’Azur - CHRISTOPHE CIRONE cci­rone@ni­ce­ma­tin.fr

«Bien sûr, ça ne la fe­ra pas re­ve­nir… Mais au moins, c’est un bel hom­mage pour ceux qui sont par­tis.» Il parle de son drame in­time avec dou­ceur et pu­deur. Un sou­rire vient illu­mi­ner son vi­sage, ten­tant d’éclip­ser ce voile de tris­tesse qui em­bue son re­gard. Ce ma­tin, Bru­no Ra­za­fi­tri­mo, Mal­gache de 36 ans éta­bli à Nice, va mon­ter se re­cueillir avec les autres vic­times du 14-Juillet sur la col­line du Châ­teau. Cette col­line char­gée de sou­ve­nirs, où Bru­no et sa femme, Mi­no, avaient cou­tume d’em­me­ner leurs en­fants pique-ni­quer. Amau­ry, 6 ans, et An­drew, 4 ans, l’ac­com­pa­gne­ront sur les traces du bon­heur pas­sé, en­vo­lé «en un cla­que­ment de doigts». Fau­ché par ce ca­mion fou qui a croi­sé la route de Mi­no, dé­cé­dée à l’âge de 31 ans. Trois mois plus tard, Bru­no prend de la hau­teur sur cette pro­me­nade des An­glais meur­trie, avec ses en­fants mais aus­si la soeur et les pa­rents de Mi­no. Fran­cis et Ro­bin­son, sexa­gé­naires mal­gaches, sont ar­ri­vés fin sep­tembre d’An­ta­na­na­ri­vo. «Je suis content qu’ils puissent en­fin être là», confie Bru­no. En­fin, ces pa­rents éplo­rés vont pou­voir par­ti­ci­per à un hom­mage ren­du à leur fille et à tous les dis­pa­rus. «Ça ne peut pas faire de mal. De là à faire du bien ? » Bru­no hé­site, puis conclut : «Ça apaise un peu… C’est im­por­tant de le faire à Nice.»

Voi­sins en­deuillés

Bru­no re­grette que son beau-père, «le pa­triarche de la fa­mille», n’ait pu ve­nir à temps pour l’au­dience pa­pale. Le 24 sep­tembre, sa fa­mille a été re­çue au Va­ti­can avec la dé­lé­ga­tion ni­çoise. «Nous étions sept ou huit. C’était court mais in­tense. En tant que ca­tho­liques pra­ti­quants, on ne pen­sait pas être re­çus par le pape! », s’ex­clame Bru­no. Ses beaux-pa­rents ont sui­vi la cé­ré­mo­nie à la té­lé­vi­sion, faute de mieux. Ils en sont en­core bou­le­ver­sés. « Voir le pape mettre la main sur la tête de notre pe­tit­fils, c’est ini­ma­gi­nable… » Rome. Une étape im­por­tante dans le pro­ces­sus de deuil de Bru­no. «Au dé­part, on ne pense qu’à soi-même. Mais quand on voit tous ces gens qui portent des sé­quelles, c’est très trau­ma­ti­sant… J’ai ren­con­tré des fa­milles dont j’em­me­nais les en­fants à l’école. Cha­cun sa bles­sure. Mais voir que tout le monde souffre, au-de­là même des 86 dis­pa­rus, ça aide à tem­po­ri­ser sa propre peine… » Bru­no avait épou­sé Mi­no en 2009. Ar­ri­vés en France au dé­but des an­nées 2000, ces deux na­tifs d’An­ta­na­na­ri­vo s’étaient ren­con­trés en 2004. Elle était as­sis­tante de di­rec­tion dans une agence de com­mu­ni­ca­tion. Il est conduc­teur de cars de tou­risme. En dé­pla­ce­ment pro­fes­sion­nel le soir du feu d’ar­ti­fice, Bru­no a ap­pris l’im­pen­sable nou­velle par té­lé­phone. La perte de Mi­no. Celle de Ya­nis aus­si. Ya­nis, 4 ans, le fils de Sa­mi­ra et Mi­ckaël Co­viaux, ces voi­sins avec qui il par­tage, dé­sor­mais, bien plus que des liens d’ami­tié. «On se donne des nou­velles ré­gu­liè­re­ment. Ils avaient at­ten­du notre re­tour de Ma­da­gas­car avant de par­tir à Gre­noble.»

«Beau­coup ai­dés»

Dé­but août, le corps de Mi­no a été ra­pa­trié dans la ca­pi­tale mal­gache. «On s’était dit que si l’un ou l’autre per­dait la vie en France, on vou­drait ren­trer chez nous quand même. Même si ce­la coûte très cher, confie Bru­no. Heu­reu­se­ment, on a été beau­coup ai­dés par l’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise.» Bru­no ex­prime sa gra­ti­tude en­vers la Ville et l’État fran­çais, qui a ac­cor­dé un vi­sa d’un an à ses beaux­pa­rents, pour leur per­mettre de s’oc­cu­per de leurs pe­tits-en­fants. «Quand il y a une per­sonne en moins, on doit ré­ac­tua­li­ser tout notre sys­tème de vie. Alors on es­saie­ra de le vivre en­semble, en paix. Pour les en­fants et leur ave­nir.» En trois mois, Amau­ry et An­drew ont gran­di de bien plus. «La perte de leur mère les a fait mû­rir. Ils se sont da­van­tage pris en charge, sa­lue Bru­no. Ils font beau­coup de des­sin, de poésie, de chant, de danse… On voit bien qu’il y a un manque. Mais eux aus­si es­saient, quelque part, de nous conso­ler.» Sou­dés, à l’ins­tar de la com­mu­nau­té mal­gache et de tous ces gens qui ma­ni­festent leur sou­tien. «Ça ne fait pas de mal. Ne se­rait-ce que par l’écoute.» Bru­no évoque par­fois Mi­no au pré­sent. Il dé­voile ces mo­ments de re­cueille­ment, le soir, quand il consulte le dos­sier à son nom dé­cou­vert sur l’or­di­na­teur de Mi­no. «Comme on dit, les anges se pro­mènent la nuit! Alors on es­saie de se mettre un peu en contact spi­ri­tuel­le­ment. De re­vivre les bons mo­ments d’avant. Par­fois je m’isole de­hors, et c’est comme si je par­lais avec Mi­no. Même si je sais qu’elle n’est pas là.» Ab­sente, et pour­tant si pré­sente. Un re­mon­tant qui aide Bru­no à te­nir dans les mo­ments de moins bien. «Il faut avan­cer!», mar­tèle-t-il. «Au dé­part, j’étais un peu dé­mo­ra­li­sé. Je vou­lais chan­ger de pays. Mais avec le temps, je me rai­sonne. Et je pense aux en­fants, qui sont bien ici. Main­te­nant, tout ça, on le fait d’abord pour eux.»

‘‘ Par­fois, je m’isole, et c’est comme si je par­lais avec elle ”

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