« Les dis­cours d’en haut sont de­ve­nus in­au­dibles »

Pour le géo­graphe Ch­ris­tophe Guilluy, le sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé a pro­fi­té à une élite qui ex­clut les ca­té­go­ries mo­destes des grands centres ur­bains. Dé­ca­pant.

Monaco-Matin - - L’interview - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JÉ­RÉ­MY COLLADO

Son style est une suc­ces­sion de coups de poing qui prennent aux tripes. Dans son der­nier livre, Le Cré­pus­cule de la

France d’en haut (Flam­ma­rion), ce géo­graphe, qui ha­bite lui-même dans un quar­tier po­pu­laire de la ré­gion pa­ri­sienne, prend soin d’étayer ce qu’il ra­conte par des chiffres dé­taillés. Sa thèse : la lutte des classes existe. Et ce sont les riches qui sont en passe de la ga­gner. Les ca­té­go­ries mo­destes, elles, sont re­lé­guées loin des centres ur­bains, très loin des élites pa­ri­siennes qui dé­fendent une « so­cié­té ou­verte » qui n’existe que dans les mots. En bas de la so­cié­té, une France in­vi­sible et si­len­cieuse n’in­té­resse plus vrai­ment les par­tis de gou­ver­ne­ment. Ré­sul­tat : elle fi­nit par se tour­ner vers le Front na­tio­nal. Vous dites que notre pays est de­ve­nu une so­cié­té amé­ri­caine comme les autres, in­éga­li­taire et mul­ti­cul­tu­relle. Comment en est-on ar­ri­vé là ? Nous avons long­temps cru, en France, que nous pour­rions avoir un sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé sans en su­bir les consé­quences. No­tam­ment l’émer­gence d’une forme de com­mu­nau­ta­risme. La fin du mo­dèle as­si­mi­la­tion­niste et l’émer­gence d’une so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle, où « l’autre » ne de­vient pas soi, qui voit les in­di­vi­dus se tour­ner vers leur culture d’ori­gine. Au­jourd’hui, notre so­cié­té pro­duit beau­coup d’ar­gent, du sé­pa­ra­tisme, des ten­sions et aus­si une pa­ra­noïa iden­ti­taire ali­men­tée en par­tie par les par­tis. Cette so­cié­té mon­dia­li­sée et sous ten­sion se dé­ve­loppe à bas bruits de­puis trente ans. À qui pro­fite cette so­cié­té ? Elle pro­fite à la nou­velle bour­geoi­sie, ceux que j’ap­pelle les

Rou­gon-Mac­quart () dé­gui­sés en hips­ters (), qui dé­tiennent le ca­pi­tal so­cial et cultu­rel et dé­fendent à lon­gueur de jour­née une « so­cié­té ou­verte » et mixte qui ac­cepte la di­ver­si­té, mais qui est, en fait, l’autre nom de la loi du mar­ché. Cette so­cié­té faus­se­ment ou­verte se construit a

contra­rio face à une « France du re­pli » : mais per­sonne ne choi­sit de se re­plier ! L’ou­vrier sé­den­ta­ri­sé qui ha­bite loin des mé­tro­poles, dans des pe­tites villes ou zones ru­rales n’est pas dans le re­pli : c’est juste que son champ des pos­sibles est moins grand...

Vous écrivez éga­le­ment que cette nou­velle bour­geoi­sie n’as­sume pas de l’être et dé­fend un dis­cours très po­li­ti­que­ment cor­rect pour rendre in­vi­sible sa po­si­tion de classe. Je ne stig­ma­tise per­sonne : j’ana­lyse des dy­na­miques éco­no­miques. Avec la perte des em­plois in­dus­triels, une par­tie de la « France pé­ri­phé­rique » n’est plus in­té­grée. Et à l’in­verse, les par­tis po­li­tiques ont fait le choix des mé­tro­poles. On re­trouve la même lo­gique à Nice qu’à Lyon, Bor­deaux, Rennes et Pa­ris, avec une hy­per-concen­tra­tion de cadres dans les hy­per-centres et de fortes in­éga­li­tés, car tout le monde ne bé­né­fi­cie pas de ce mo­dèle éco­no­mique. Ce mo­dèle in­éga­li­taire où les em­plois et les ri­chesses se concentrent sur quelques ter­ri­toires n’est pas as­su­mé par la « France d’en haut ». Contrai­re­ment à la bour­geoi­sie d’hier qui as­su­mait un rap­port de classe avec no­tam­ment la classe ou­vrière, la nou­velle se dis­si­mule der­rière le mythe de l’ou­ver­ture.

Comment ce­la s’in­carne-t-il ? La nou­velle bour­geoi­sie qui vit dans les mé­tro­poles a construit des bar­rières pour évi­ter d’être confron­tée au monde violent et in­éga­li­taire qu’elle a pour­tant créé. Elle contourne la carte sco­laire mais trouve la mixi­té for­mi­dable. Elle est co­ol, sym­pa, dé­fend l’im­mi­gra­tion mais ne vit pas dans les quar­tiers po­pu­laires et dis­pose de ré­seaux pour échap­per à la vie en so­cié­té. Elle a ac­cès à la pro­prié­té et, en rai­son des prix, a fait fuir les classes po­pu­laires des cen­tre­villes. Quel vivre-en­semble quand, à Pa­ris, le mètre car­ré est à   € ? Cette nou­velle bour­geoi­sie est dans une su­pé­rio­ri­té mo­rale et c’est aus­si ça que je dé­nonce.

De­puis trente ans, on ob­serve une mon­tée du FN dans cette « France pé­ri­phé­rique ». Votre dis­cours peut-il être ré­cu­pé­ré ? Si le vote en fa­veur du FN est fort dans ces ter­ri­toires, c’est parce que les par­tis de gou­ver­ne­ment, droite et gauche, fa­vo­risent un mo­dèle unique : ce­lui de la mon­dia­li­sa­tion et de son co­rol­laire : la mé­tro­po­li­sa­tion, en ou­bliant com­plè­te­ment le des­tin de classes po­pu­laires pour­tant ma­jo­ri­taires. C’est as­sez lo­gique que ces der­nières ne se tournent plus vers ceux qui ne dé­fendent plus leurs in­té­rêts. Alors oui, ce dis­cours peut être ré­cu­pé­ré : mais faut-il dire la vé­ri­té ou fal­si­fier la réa­li­té ? Je tra­vaille beau­coup avec des bailleurs so­ciaux et c’est ce que j’ai vu que j’es­saie de dé­crire.

On ob­serve une ra­di­ca­li­sa­tion de la so­cié­té, no­tam­ment sur l’iden­ti­té ou l’im­mi­gra­tion... Je pense que les dis­cours d’en haut sont de­ve­nus in­au­dibles. Au­jourd’hui, c’est le bas qui in­fluence le haut, pas l’in­verse. Il n’y a pas de « zem­mou­ri­sa­tion » des es­prits par exemple : les gens viennent seule­ment va­li­der ce qu’ils vivent en pio­chant dans les dis­cours mé­dia­tiques. Et s’ils trouvent leur sa­lut dans le FN ou dans l’is­lam, c’est parce qu’on ne leur pro­pose rien d’autre. N’est-ce pas pa­ra­doxal de par­ler de « pe­tits Blancs » lors­qu’on pense que le mo­teur des in­éga­li­tés est d’abord so­cial ?

Quand je parle de « pe­tits Blancs », j’y ajoute « pe­tits Magh­ré­bins, Noirs, mu­sul­mans ou

juifs ». L’er­reur se­rait de croire que tout est so­cial ou tout est iden­ti­taire. Évi­dem­ment, c’est plus com­pli­qué que ça. Oui, la ques­tion eth­no-cultu­relle existe parce que per­sonne n’a en­vie d’être mi­no­ri­taire dans son vil­lage, si j’ose dire. La pe­tite classe moyenne magh­ré­bine quitte les quar­tiers face à l’im­mi­gra­tion afri­caine. Ce qui m’in­té­resse, ce n’est pas tant la culture mais les ca­té­go­ries mo­destes : comment on vit lors­qu’on est un « pe­tit » ? Il faut ar­rê­ter de se men­tir : lors­qu’on ar­rive dans un quar­tier de lo­ge­ment so­cial, on porte une iden­ti­té. Les gens se dé­fi­nissent ain­si au­jourd’hui : blanc, noir, arabe, mu­sul­man, juif... et je le re­grette !

Vous dites fi­na­le­ment que s’il y a des ghet­tos de pauvres, c’est parce qu’il existe des ghet­tos de riches. Se­lon moi, la base des in­éga­li­tés est so­ciale. De­puis les an­nées , on as­siste à une mon­tée des re­ven­di­ca­tions iden­ti­taires. Et à une concen­tra­tion de cer­taines po­pu­la­tions im­mi­grées dans les quar­tiers, tan­dis que l’an­cienne classe moyenne se sé­den­ta­rise dans des villes moyennes, des pe­tites villes ou des zones ru­rales. Le pro­blème est qu’on at­tend en­core l’ar­ri­vée des cadres et des bo­bos à l’Ariane !

Mais alors quelles sont les so­lu­tions ? Il ne faut pas se men­tir : on ne va pas re­créer la so­cié­té des an­nées . Sans le dire, les par­tis jouent dé­sor­mais le mar­ke­ting iden­ti­taire, les mi­no­ri­tés pour la gauche, le « pe­tit Blanc » pour la droite et l’ex­trême droite, mais sans re­mettre en cause un mo­dèle mon­dia­li­sé. Ce mo­dèle in­éga­li­taire, entre ceux qui pro­fitent de la so­cié­té mon­dia­li­sée et ceux qui en sont ex­clus, n’est pas so­cia­le­ment du­rable. Le sur­saut vien­dra du bas. 1. En ré­fé­rence aux livres d’Emile Zo­la qui brossent le por­trait d’une fa­mille sous le Se­cond Em­pire. 2. Une per­sonne jeune qui suit les der­nières ten­dances de la mode et fré­quente les lieux bran­chés.

Une par­tie de la France n’est plus in­té­grée ”

(Pho­to Phi­lippe Mat­sas)

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