« Les gens n’ont plus de repères »

Ni­co­las Ca­dène, rap­por­teur gé­né­ral de l’Ob­ser­va­toire de la laï­ci­té

Monaco-Matin - - France -

L’Ob­ser­va­toire de la laï­ci­té, ins­tance de vingt-trois membres dé­pen­dant de Ma­ti­gnon, a été créé en 2007 par Jacques Chi­rac mais ins­tal­lé­seu­le­men­ten2013parF­ran­çois Hol­lande. Pré­si­dé par l’an­cien mi­nistre Jean-Louis Bian­co, il vient de pu­blier un texte rap­pe­lant que «la laï­ci­té est d’abord une li­ber­té» et es­ti­mant que «des in­ter­dic­tions gé­né­rales de toute ma­ni­fes­ta­tion de signes re­li­gieux sur la voie pu­blique ou dans les es­paces col­lec­tifs pri­vés ne ren­for­ce­raient pas la laï­ci­té mais la dé­na­tu­re­raient, en trans­for­mant une li­ber­té en­ca­drée en pro­hi­bi­tion». Une po­si­tion ju­gée trop ac­com­mo­dante avec les com­mu­nau­ta­rismes par cer­tains. Ni­co­las Ca­dène, rap­por­teur gé­né­ral de l’Ob­ser­va­toire, était hier à Nice, à l’in­vi­ta­tion du so­cia­liste Pa­trick Al­le­mand.

Cet Ob­ser­va­toire, est-ce autre chose qu’un co­mi­té Théo­dule, comme au­rait dit de Gaulle? Sû­re­ment pas. Quand il n’exis­tait pas, au­cun état des lieux n’était fait sur la laï­ci­té et son res­pect. De­puis qu’il existe, on rend compte chaque an­née de ce qui marche et de ce qui ne marche pas. Et on ap­porte des so­lu­tions aux ac­teurs de ter­rain. On a édi­té des guides pra­tiques pour les hô­pi­taux, les en­tre­prises, les col­lec­ti­vi­tés, etc., qui rap­pellent tout ce qui est per­mis grâce à la laï­ci­té, mais aus­si tout ce qui est in­ter­dit. On a mis en place la charte de la laï­ci­té à l’école, on est en train de for­mer dix mille édu­ca­teurs spor­tifs ou spé­cia­li­sés pour qu’ils sachent dire oui à ça, non à ça. Avec le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, il y au­ra des for­ma­tions pour les imams dé­ta­chés, qui viennent d’Al­gé­rie, de Ma­roc ou de Tur­quie. On va éga­le­ment for­mer de la même fa­çon à la laï­ci­té les fu­turs au­mô­niers.

D’au­cuns vous re­prochent une vi­sion de la laï­ci­té trop large, qui lais­se­rait la porte ou­verte au com­mu­nau­ta­risme... Au contraire. On s’op­pose avec fer­me­té au com­mu­nau­ta­risme. On dit juste qu’avoir des dis­cours trop stig­ma­ti­sants, sous cou­vert de laï­ci­té, ne fait jus­te­ment qu’ali­men­ter le com­mu­nau­ta­risme. Sur le bur­ki­ni par exemple, nous avons eu dès le dé­part la po­si­tion qui a été celle du Con­seil d’Etat, à sa­voir qu’on ne peut pas in­ter­dire tout ce qu’on ré­cuse. On peut tout à fait être op­po­sé à ce type de vê­te­ment, à juste rai­son, mais on n’in­ter­dit pas tout ce qui nous dé­plaît. On ne va pas non plus in­ter­dire tous ceux qui se ba­ladent ha­billés en go­thique, sim­ple­ment parce qu’on n’aime pas. On est dans un Etat de droit où il y a des li­ber­tés. Celles-ci sont sim­ple­ment en­ca­drées et on ne peut in­ter­dire que lorsque l’ordre pu­blic est per­tur­bé.

Glo­ba­le­ment, es­ti­mez-vous que la laï­ci­té pro­gresse ou re­cule ? Un peu des deux. La connais­sance de la laï­ci­té pro­gresse et in­fuse. Les gens com­mencent à se ré­ap­pro­prier la laï­ci­té. Pen­dant trente ans, on s’était abs­te­nu de faire sa pé­da­go­gie, croyant que c’était une évi­dence. Mais dans l’autre sens, on est dans une pé­riode de crises mul­tiples qui in­duit un re­pli, une peur de l’autre et des ins­tru­men­ta­li­sa­tions, y com­pris de la laï­ci­té, par des ex­trêmes.

Le vivre en­semble est-il plus dé­li­cat dans le Sud qu’ailleurs? La peur de l’autre y est plus forte. Les gens n’ont plus de repères, ils sont en quête d’iden­ti­té et se re­plient vers des valeurs sim­plistes. Il y a dans notre so­cié­té trop de pré­ju­gés et d’in­com­pré­hen­sions qu’il faut faire tom­ber par le dia­logue. L’igno­rance mène à la peur, la peur à la haine et la haine à la vio­lence, di­sait dé­jà au XIIe siècle le phi­lo­sophe Aver­roès.

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