Ca­ro­line Pi­goz­zi : “Le pape est un homme de dé­fi”

Ca­ro­line Pi­goz­zi, grand re­por­ter à Pa­ris Match, est une des meilleures spé­cia­listes du Va­ti­can. Elle dé­crypte les trois ans de pon­ti­fi­cat de ce­lui qui veut une « Église pauvre pour les pauvres »

Monaco-Matin - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ERIC NERI ene­ri@ni­cema­tin.fr

Pre­mier pape à s’ap­pe­ler Fran­çois (en ré­fé­rence à Fran­çois d’As­sise), pre­mier pape jé­suite, pre­mier pape non eu­ro­péen: l’an­cien car­di­nal Ber­go­glio est l’homme des pre­mières. Ca­ro­line Pi­goz­zi, qui a par­ti­ci­pé hier dans le cadre des Col­loques de Men­ton à une table ronde sur « Le pape Fran­çois et le Va­ti­can », évoque ce­lui qui, avec té­na­ci­té, veut fai­re­des­cendre l’Église de son pié­des­tal. En­core une pre­mière.

En quoi Fran­çois est-il dif­fé­rent des deux autres papes que vous avez cô­toyés? Il a une au­then­ti­ci­té ex­tra­or­di­naire. Il est ca­pable d’écla­ter de rire tout comme de­ma­ni­fes­ter de la­mau­vaise hu­meur. Il reste un être hu­main et n’a pas la tête dans le ciel…

On est frap­pé par sa sim­pli­ci­té au quo­ti­dien. Ce n’est donc pas juste une ques­tion d’image? Ce n’est pas du tout une pos­ture. Je disàmes amis qui vont au Va­ti­can: « Si vous avez une dé­co­ra­tion, ran­gez-la dans votre sac! » Les at­tri­buts de la va­ni­té le rendent fu­rieux. Les grosses Mer­cedes à vitres tein­tées ont dis­pa­ru du Saint-Siège. Plus per­sonne n’ose! Il ne veut pas, non plus, être en­fer­mé: il n’oc­cupe pas les ap­par­te­ments pon­ti­fi­caux, mais un lo­ge­ment mo­deste dans la ré­si­dence Sainte-Marthe.

Sim­pli­ci­té pour lui, mais aussi pour les autres: il prône une « Église pauvre pour les pauvres » … Élu à  ans, il de­vine que son pon­ti­fi­cat se­ra court. Il veut donc al­ler à l’es­sen­tiel. Il dit: « Les riches n’ont pas be­soin de moi. Je vais m’oc­cu­per des faibles, de ceux qui souffrent. » J’ai été bou­le­ver­sée quand j’ai vu les SDF de la place Saint-Pierre re­le­ver la tête après son élec­tion. C’est leur pape! Il est l’am­bas­sa­deur des pauvres. Au­pa­ra­vant, l’Église osait à peine par­ler des­mi­grants. Il a culpa­bi­li­sé la­moi­tié de la pla­nète en ex­pli­quant qu’il fal­lait les ac­cueillir.

Ne prend-il pas le risque de cho­quer une par­tie des fi­dèles, plus conser­va­teurs? Oui, mais ça n’a au­cune im­por­tance pour lui. Il veut que son pon­ti­fi­cat serve à quelque chose. Et c’est d’abord un homme de dé­fi. C’est un pape de gauche? Oui, son coeur est à gauche. C’est un jé­suite pro­gres­siste. Sa cri­tique des dé­rives du ca­pi­ta­lisme s’ins­crit dans la même veine: il y a des riches, soit, mais il faut qu’ils par­tagent. Il veut aussi une Église plus proche de la po­pu­la­tion… Il sait qu’il ne suf­fit plus de dire: « La Sainte Vierge est tou­jours vierge » et de prier! Au­jourd’hui, il faut en don­ner plus. On ne peut pas vrai­ment com­prendre son fonc­tion­ne­ment, dans ce do­maine comme dans d’autres, si on ne prend pas en compte ses ori­gines: il est jé­suite et la­ti­noa­mé­ri­cain. Il n’a rien d’un Eu­ro­péen. Il veut une Église joyeuse: comme celle que j’ai ap­pro­chée lorsque je l’ai ac­com­pa­gné en Afrique. Si­non, les fi­dèles courent chez le voi­sin. Ils vont chez l’Eglise évan­gé­liste Il a bien connu cette « concur­rence » en Ar­gen­tine. .

Com­ment faut-il ana­ly­ser les signes qu’il a en­voyés à l’égard des­mu­sul­mans ? Il veut contri­buer à la paix avec le­mon­de­mu­sul­man. Il croit beau­coup au dia­logue in­ter­re­li­gieux. Il se concentre sur des su­jets sur les­quels il peut se battre. Il y en a d’autres sur les­quels il a peu de prise, comme les grandes évo­lu­tions de la so­cié­té, le­ma­riage pour tous par exemple.

Mais il n’a pas re­non­cé à s’em­pa­rer des ques­tions de so­cié­té. Mal­gré les ré­sis­tances des conser­va­teurs, comme lors du sy­node de la fa­mille … Pour lui, l’im­por­tant c’est d’avan­cer. Il de­mande beau­coup pour ob­te­nir un peu. Il es­time que ce qui est fait n’est plus à faire. Il est en rup­ture avec le mot d’ordre do­mi­nant au Va­ti­can qui avait cours au­pa­ra­vant: pas de vagues.

N’y a-t-il pas des contra­dic­tions: il ouvre la porte aux ho­mo­sexuels, et re­fuse néan­moins d’ac­cré­di­ter l’am­bas­sa­deur de France qui est gay? Si tout ce­la s’était dé­rou­lé avec plus de dis­cré­tion, il n’y au­rait sans doute pas eu de pro­blème. Et puis, il y a un gou­ver­ne­ment de l’Église, une ad­mi­nis­tra­tion, qui ont aussi voix au cha­pitre.

Be­noît XVI a-t-il re­non­cé parce qu’il n’ar­ri­vait pas à ré­for­mer la Cu­rie (le gou­ver­ne­ment de l’Église), comme cer­tains le disent? Je ne crois pas. Be­noît XVI a re­non­cé parce qu’il avait  ans et qu’il n’avait plus phy­si­que­ment la force de conti­nuer et qu’après tout, à cet âge-là, même dans l’Église, on peut prendre sa re­traite.

Fran­çois a, en tout cas, lan­cé, dès son élec­tion, la ré­forme de la Cu­rie et de la banque du Va­ti­can. Va-t-il réus­sir? C’est un homme de ca­rac­tère. Il est sou­ve­rain pon­tife. Il a un pou­voir sou­ve­rain! Il ne dé­vie­ra pas mal­gré les ré­sis­tances des pré­lats les plus conser­va­teurs. Pour ce­la, il s’est en­tou­ré de nou­velles têtes. Pas des em­ployés, mais des col­la­bo­ra­teurs qui l’aident à avan­cer. Pour faire évo­luer les­men­ta­li­tés, il joue aussi sur un autre le­vier: les créa­tions [no­mi­na­tions, Ndlr] de nou­veaux car­di­naux. Fran­çois donne une large place aux pé­ri­phé­ries. Il n’y a qu’à voir les der­nières en date, an­non­cées il y a quelques jours. Avec no­tam­ment des car­di­naux à l’île Mau­rice, au Ban­gla­desh ou enMa­lai­sie. Il veut une Égli­se­moins au­to­cen­trée sur l’Eu­rope. Elle doit être beau­coup plus re­pré­sen­ta­tive de l’ori­gine géo­gra­phique des fi­dèles qu’elle ne l’est au­jourd’hui. 1. Le­sé­van­gé­listes, qui­font­par­tie­del’Église pro­tes­tante, sont en forte aug­men­ta­tion dans le monde ces der­nières an­nées. 2. Il a ra­me­né au Va­ti­can des mi­grants mu­sul­mansde l’île­deLes­bos, a re­çu l’iman d’une mos­quée égyp­tienne, s’est ren­du dans une mos­quée à l’oc­ca­sion de son voyage en Cen­tra­frique… 3. Il y a eu quelques avan­cées concer­nant les di­vor­cés re­ma­riés, qui pour­ront com­mu­nier dans cer­tains cas.

Il veut une Église joyeuse” Il ne dé­vie­ra pas mal­gré les ré­sis­tances”

(DR)

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