« Fer­mer des fron­tières en Eu­rope au­rait un coût consi­dé­rable »

Isa­belle Jégouzo, chef de la Re­pré­sen­ta­tion de la Com­mis­sion eu­ro­péenne en France, vient dé­battre à Pu­get-Thé­niers de la crise mi­gra­toire qui frappe aus­si à la fron­tière des Alpes-Ma­ri­times et de l’Ita­lie

Monaco-Matin - - L’interview - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RÉ­GINE MEU­NIER rmeu­nier@ni­ce­ma­tin.fr

Pu­get-Thé­niers, vil­la­gede2000 ha­bi­tants à 60 ki­lo­mètres de Nice, s’ap­prête à connaître une cer­taine ef­fer­ves­cen­ce­de­main. Le Cen­tred’in­for­ma­tion Eu­rope Di­rect, an­tenne de l’Union eu­ro­péenne en Pa­ca, ac­cueille Isa­belle Jégouzo, chef de laRe­pré­sen­ta­tion de la Com­mis­sion eu­ro­péenne en France, le temps d’un dé­bat avec la po­pu­la­tion sur le thème « La­ques­tion des mi­grants en Eu­rope : quel ave­nir? ». Ce ren­dez-vous compte par­mi ceux or­ga­ni­sés dans toute la France sur di­vers su­jets. A Pu­getT­hé­niers, il prend une di­men­sion par­ti­cu­lière, puisque le dé­par­te­ment des Alpes-Ma­ri­times par­tage une fron­tière avec l’Ita­lie, par la­quelle nom­bre­de­mi­grants tentent de pas­ser en France. Isa­belle Jégouzo se dit prête à ré­pondre aux ques­tions des ha­bi­tants de Pa­ca. Elle vient ain­si as­su­rer deux de ses rôles: « Écou­ter et ob­ser­ver les Fran­çais, et rap­por­ter leurs at­tentes, leurs pré­oc­cu­pa­tions, ou leurs in­quié­tudes à la Com­mis­sionàB­ruxelles » mais aus­si « in­for­mer le pu­blic sur les po­li­tiques de l’Union eu­ro­péenne et les ac­tions qu’elle mène aux ni­veaux na­tio­nal, ré­gio­nal, et lo­cal. » Par la­même oc­ca­sion, elle compte bien ré­ta­blir quelques vé­ri­tés.

Clouer le bec aux­men­songes, est-ce aus­si sau­ver l’Eu­rope? L’Union eu­ro­péenne est un pro­jet unique dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Elle a as­su­ré au conti­nent eu­ro­péen la plus longue pé­riode de paix de son his­toire. On ne peut pas re­mettre en cause un tel pro­jet sur la base de­men­songes, et les­men­songes sur ce que fait ou ne fait pas l’Eu­rope sont nom­breux. Ce­la dit, c’est un pro­jet qui se construit. Il peut, et doit, don­ner lieu à des dé­bats. C’est la rai­son pour la­quelle nous or­ga­ni­sons des ren­contres à tra­vers la France, et à Pu­get-Thé­niers, pour que les ci­toyens puissent nous po­ser des ques­tions et ren­con­trer des dé­ci­deurs eu­ro­péens.

Quel est l’ave­nir de ces­mil­liers de mi­grants? Le terme « mi­grants » peut ren­voyer à deux si­tua­tions dis­tinctes. D’un cô­té, il y a des ré­fu­giés : des hommes, des femmes et des en­fants qui fuient la guerre ou la per­sé­cu­tion dans leur pays d’ori­gine. Les ren­voyer dans leur pays, c’est dans bien des cas les condam­ner à mort. C’est l’his­toire et l’hon­neur de l’Eu­rope de les ac­cueillir. De l’autre cô­té, il y a ceux qu’on ap­pelle des­mi­grants éco­no­miques. Ils viennent dans l’es­poir de trou­ver une vie­meilleure. Quand ils entrent en Eu­rope de fa­çon ir­ré­gu­lière, ils doivent faire l’ob­jet d’un re­tour dans leur pays d’ori­gine.

Mais ce re­tour ne leur en­lève pas l’en­vie de re­par­tir... Pour li­mi­ter les dé­parts vers l’Eu­rope, l’UE­mène une po­li­tique d’aide au dé­ve­lop­pe­ment. En , elle était de près de  mil­liards. L’UE contri­bue à plus de  % à l’aide hu­ma­ni­taire dans le monde, et a ré­cem­ment mis en place des par­te­na­riats sur­me­sure avec plu­sieurs pays cibles, dont cinq sont prio­ri­taires: le Ma­li, le Ni­ger, le Ni­ge­ria, le Sé­né­gal, et l’Éthiopie. Ils visent à s’at­ta­quer aux ra­cines des phé­no­mènes mi­gra­toires: pau­vre­té et in­sta­bi­li­té po­li­tique, no­tam­ment. Ré­cem­ment, le pré­sident Jun­cker a ré­af­fir­mé sa vo­lon­té de­mettre en oeuvre un plan d’in­ves­tis­se­ment pour l’Afrique de plus de  mil­liards. L’Eu­rope peut-elle évi­ter un nou­veau Ca­lais àVin­ti­mille? La si­tua­tion à Ca­lais ré­sulte de plu­sieurs choses, en par­ti­cu­lier sa proxi­mi­té avec l’An­gle­terre, où de nom­breux­mi­grants sou­haitent se rendre; ou en­core du fait que le Royaume-Uni ne fasse pas par­tie de l’es­pace Schen­gen. Au­jourd’hui, le contrôle aux fron­tières a été ré­ta­bli entre la France et l’Ita­lie, et les­mi­grants qui entrent en France illé­ga­le­ment sont ren­voyés en Ita­lie, comme le per­met l’ac­cord de Schen­gen. Même si l’on est en­core loin d’une si­tua­tion com­pa­rable à celle de Ca­lais, des camps de for­tune com­mencent à faire leur ap­pa­ri­tion près de la fron­tière ita­lienne. La France et l’Ita­lie agissent en étroite concer­ta­tion sur ce dos­sier. Des aides fi­nan­cières existent, par exemple, pour les États membres fai­sant face à des si­tua­tions ex­cep­tion­nelles. La Grèce en bé­né­fi­cie à hau­teur de  mil­lions d’eu­ros jus­qu’à pré­sent. La Com­mis­sion offre   € aux États­membres pour chaque ré­fu­gié sy­rien ou éry­thréen re­lo­ca­li­sé de­puis l’Ita­lie ou la Grèce vers leur ter­ri­toire. Elle a ré­cem­ment dé­blo­qué  mil­lions d’eu­ros pour ai­der la France à gé­rer la si­tua­tion à Ca­lais.

Com­ment ça se passe en mer? Il y a en ce mo­ment trois opé­ra­tions si­mul­ta­nées en Mé­di­ter­ra­née. « Tri­ton » ef­fec­tue des­mis­sions de sou­tien à l’Ita­lie pour le contrôle de ses fron­tières, mais aus­si de sau­ve­tage. Elle mo­bi­lise  na­vires,  avions de re­con­nais­sance,  hé­li­co­ptères, et  of­fi­ciers Fron­tex [l’agence eu­ro­péenne de gardes-fron­tières, Ndlr]. « Po­séi­don » réa­lise des mis­sions de sou­tien à la Grèce pour le contrôle de ses fron­tières, mais éga­le­ment de sau­ve­tage et d’en­re­gis­tre­ment des­mi­grants. Elle mo­bi­lise  na­vires,  avion de re­con­nais­sance,  hé­li­co­ptères, et  of­fi­ciers Fron­tex. En­fin, « So­phia » réa­lise des­mis­sions de se­cours, mais éga­le­ment d’in­ter­cep­tion de na­vires ser­vant au tra­fic de­mi­grants et d’ar­res­ta­tion de pas­seurs pré­su­més. Elle mo­bi­lise  na­vires,  hé­li­co­ptères et  avions de re­con­nais­sance. Au to­tal, ces­mis­sions ont per­mis de sau­ver plus de   vies hu­maines, la des­truc­tion de plus de  vais­seaux clan­des­tins, et l’ar­res­ta­tion de  pas­seurs pré­su­més.

Et aux fron­tières? Le dé­ploie­ment des nou­velles uni­tés de l’Agence de gardes-fron­tières se fe­ra pro­gres­si­ve­ment, jus­qu’à at­teindre   per­sonnes en . L’ob­jec­tif est d’avoir   gardes-fron­tières dis­po­nibles d’ici la fin de l’an­née. L’UE a éga­le­ment ap­puyé la créa­tion d’une di­zaine de hots­pots en Grèce et en Ita­lie. D’une ca­pa­ci­té d’ac­cueil to­tale de plus de   per­sonnes, ils en­re­gistrent les ar­ri­vées, prennent des em­preintes di­gi­tales, aident les­mi­grants à for­mu­ler leurs de­mandes d’asile et pra­tiquent les pre­miers soins. Sur toutes ces­mis­sions, les fi­nan­ce­ments de l’UE s’ar­ti­culent avec les fi­nan­ce­ments na­tio­naux.

Les pays eu­ro­péens res­pec­ten­tils la ré­par­ti­tion des ré­fu­giés? Plu­sieurs pays sont ré­ti­cents à l’idée de re­ce­voir des ré­fu­giés. C’est même la pre­mière fois dans l’his­toire de l’Eu­rope que cer­tains États dé­cident de ne pas ap­pli­quer des dé­ci­sions adop­tées en com­mun. Si ces com­por­te­ments se mul­ti­plient, le pro­jet eu­ro­péen est en risque, car on ne peut vou­loir bé­né­fi­cier de la so­li­da­ri­té lors­qu’elle vous sert et la re­fu­ser lors­qu’elle vous dé­range! La France, pour sa part, tient ses en­ga­ge­ments concer­nant la re­lo­ca­li­sa­tion des ré­fu­giés. Elle est même le pre­mier pays en nombre de per­sonnes ac­cueillies, même si les choses pour­raient al­ler plus vite!

La fer­me­ture des fron­tières ne son­ne­rait-elle pas le glas de l’Eu­rope? L’UE est fon­dée sur quatre li­ber­tés fon­da­men­tales: la li­ber­té de mou­ve­ment des biens, des ca­pi­taux, des ser­vices et des per­sonnes. L’ou­ver­ture des fron­tières en consti­tue un pi­lier et l’es­pace Schen­gen est un beau sym­bole de l’uni­té de l’Eu­rope. Réins­tau­rer des fron­tières fer­mées au­rait un coût consi­dé­rable. France Stra­té­gie, un think tank gou­ver­ne­men­tal, a pu­blié une note en fé­vrier  me­su­rant le coût d’un aban­don des ac­cords de Schen­gen. Les conclu­sions sont claires: pour la France seule, la fer­me­ture des fron­tières coû­te­rait entre à  mil­liards d’eu­ros­par an à l’éco­no­mie fran­çaise à court terme, et jus­qu’à  mil­liards sur le plus long terme.

Des camps de for­tune font leu­rap­pa­ri­tion près de la fron­tière ita­lienne ” Les mi­grants éco­no­miques en­trés en Eu­rope de fa­çon ir­ré­gu­lière doivent faire l’ob­jet d’un re­tour dans leur pays d’ori­gine ”

Quelles sont les aides pour les pays sous pres­sion­mi­gra­toire?

Newspapers in French

Newspapers from Monaco

© PressReader. All rights reserved.