 : les troupes sé­né­ga­laises à Fré­jus et Saint-Ra­phaël

Monaco-Matin - - L’interview -

Un Pa­ri­sien, ve­nu, l’hi­ver der­nier, pour se re­po­ser dans un pe­tit coin bien tran­quille de la Côte d’Azur, fut ré­veillé le len­de­main de son ar­ri­vée, par des coups de ca­non et des cré­pi­te­ments de mi­trailleuses mê­lés de ron­fle­ments d’aé­ro­planes. Il crut d’abord à une at­taque de sous-ma­rins se pré­ci­pi­ta à sa fe­nêtre et scru­ta an­xieu­se­ment la pe­tite rade voi­sine où un pe­tit yacht désar­mé som­meillait pla­ci­de­ment sur ses ancres, en com­pa­gnie d’une ba­lan­celle et de deux tar­tanes. » Ain­si com­mence un ar­ticle du jour­nal l’Illus­tra­tion da­té du 22 sep­tembre, pu­blié en une an­née bien sombre : 1917. On est, en ef­fet, au beau mi­lieu de la Pre­mière Guerre mon­diale. Qu’ar­rive-t-il donc à ce Pa­ri­sien qui croyait avoir fui la guerre en ve­nant sur la Côte d’Azur « pour se re­po­ser » ? Le « pe­tit coin tran­quille » dans le­quel il est ve­nu se ré­fu­gier est la sta­tion ma­ri­time d’Agay. Qu’est-ce qui vient donc per­tur­ber son re­pos ? Des mil­liers d’hommes dans des ba­ra­que­ments La suite de l’ar­ticle de L. Sa­bat­tier dans l’Il­lus

tra­tion va nous don­ner la ré­ponse à cette im­por­tante ques­tion : « Grande fut sa sur­prise lors­qu’il dé­cou­vrit que Saint-Ra­phaël était en­tou­ré de camps et de ba­ra­que­ments cou­vrant une énorme su­per­fi­cie sur les ter­ri­toires de Fré­jus, Bou­lou­ris, et Va­les­cure et que des mil­liers d’hommes de troupes noires y étaient lo­gés, ins­truits, exer­cés et en­traî­nés pour les at­taques pro­chaines. » En ce mi­lieu de Pre­mière Guerre mon­diale, la Côte d’Azur ac­cueille en ef­fet quan­ti­té de troupes de sol­dats afri­cains dont les bar­ra­que­ments sont ins­tal­lés à la pé­ri­phé­rie de Fré­jus et de Saint-Ra­phaël. Et le jour­na­liste de dé­crire la vie de ces troupes afri­caines, qui sont ac­cueillies sur nos sols. Une vi­sion peut-être loin­taine par rap­port à la réa­li­té et des écrits qui cho­que­raient au­jourd’hui. « Pour les gens du pays, ce sont tous des Sé­né­ga­lais ; en réa­li­té, par­mi ces hommes de cou­leur dont quelques-uns portent sur les joues des ba­lafres comme marques dis­tinc­tives de leurs tri­bus, on trouve des hommes de plu­sieurs ori­gines... Les camps sont éta­blis dans d’ex­cel­lentes condi­tions de sa­lu­bri­té, sur des em­pla­ce­ments ad­mi­ra­ble­ment choi­sis au point de vue de l’hy­giène, au mi­lieu des pins, face à la mer, lar­ge­ment aé­rés et pour­vus de toutes les ins­tal­la­tions né­ces­saires au bien-être des hommes. »

Les com­mer­çants s’en­ri­chissent Les en­trai­ne­ments des troupes se font jusque

sur les routes du bord de mer. « La route de la Cor­niche, dé­jà étroite de sa na­ture et ra­vi­née par de pro­fondes or­nières est en­core ré­tré­cie en beau­coup d’en­droits par des tas de cailloux. Elle est lit­té­ra­le­ment bor­dée de boîtes de sar­dines je­tées là tous les jours par cen­taines, pen­dant les haltes-re­pas. Elle est, de plus, jon­chée de clous échap­pés aux sou­liers des troupes en marche. Ces clous, gé­né­ra­le­ment, res­tent la pointe en l’air, au grand dom­mage des pneus de bi­cy­clettes qui crèvent là-des­sus comme des mouches. » La vie de Saint-Ra­phaël est bien chan­gée par la pré­sence de ces troupes. « Saint-Ra­phaël n’a ja­mais vu une telle af­fluence d’étran­gers. Les cadres fran­çais de l’ar­mée noire forment, à eux seuls, un contin­gent consi­dé­rable qui, pen­dant son sé­jour sur la Côte d’Azur, doit se lo­ger comme il peut dans les dif­fé­rents lo­caux non oc­cu­pés par les ser­vices per­ma­nents des camps d’ins­truc­tion et par le per­son­nel de l’avia­tion ma­ri­time. Ain­si la vie est-elle hors de prix et les com­mer­çants font-ils des af­faires d’or ! Les of­fi­ciers qui en ont les moyens font ve­nir leurs femmes au­près d’eux et ins­tallent som­mai­re­ment leur mé­nage à Saint-Ra­phaël, Fré­jus ou Bou­lou­ris. C’est ain­si qu’on peut voir, le ma­tin, au re­tour du mar­ché ma­dame Lieu­te­nant ou ma­dame Ca­pi­taine, sui­vie de son or­don­nance nègre por­tant le fi­let à pro­vi­sion, re­ga­gner son lo­gis, sous les ra­fales de mis­tral ou de vent d’Est dont les hy­dra­vions bour­don­nants n’ont pas l’air de se sou­cier outre na­ture. »

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