La dé­fense déses­pé­rée du re­trai­té

Pierre Le Guen­nec a don­né hier une nou­velle ver­sion du ca­deau de 271 oeuvres de Pi­cas­so. Il l’au­rait re­çu après la mort de l’ar­tiste. Ses avo­cats de­mandent un com­plé­ment d’en­quête

Monaco-Matin - - La Une - CH­RIS­TOPHE PER­RIN chper­rin@ni­ce­ma­tin.fr

MJean- Jacques Neuer, l’avo­cat de Claude Pi­cas­so, re­fu­sait le terme de se­cond round à l’évo­ca­tion du pro­cès en ap­pel des Le Guen­nec, condam­nés l’an pas­sé à Grasse à deux ans de pri­son avec sur­sis pour le recel de 271 oeuvres in­édites de Pa­blo Pi­cas­so. Mais avec l’ar­ri­vée du to­ni­truant Me Eric Du­pond-Mo­ret­ti, épau­lé par Me An­toine Vey, force est de consta­ter que par­ties ci­viles et dé­fense se sont ren­dus coups pour coups hier à Aix- en- Po­vence. Une ba­taille achar­née de neuf heures qui a dé­bu­té par un coup de théâtre. Pierre Le Guen­nec, 77 ans, s’ap­proche avec dif­fi­cul­té de la barre. Il re­con­naît avoir men­ti jusque-là. Il re­prend son souffle: « Ma­dame Jac­que­line avait des pro­blèmes avec Claude Pi­cas­so. Elle m’a de­man­dé de bien vou­loir mettre chez moi, en ré­serves, des sacs pou­belles. J’ai ren­du ce ser­vice », ra­conte le vieil homme aux sour­cils brous­sailleux, au vi­sage in­quiet. « Après Ma­dame m’a de­man­dé de les lui re­mon­ter. Le der­nier sac, elle m’a dit: gar­dez-le, c’est pour vous. » « Donc, les ex­pli­ca­tions don­nées jus­qu’à pré­sent n’ont plus cours », ob­serve le pré­sident Ja­cob. Le don au­rait eu lieu après avril 1973. Ce re­vi­re­ment de der­nière mi­nute per­met à la dé­fense de de­man­der un sup­plé­ment d’in­for­ma­tion, no­tam­ment pour dé­mon­trer que des oeuvres hors in­ven­taires, cir­culent, que l’hy­po­thèse du don n’est pas far­fe­lue comme l’es­timent les spé­cia­listes de Pi­cas­so.

Qua­rante ans dans son ga­rage

Pierre Le Guen­nec au­rait gar­dé les oeuvres dans son ga­rage pen­dant près de qua­rante ans. Jus­qu’à ce 14 jan­vier 2010, quand le re­trai­té sol­li­cite la Pi­cas­so Ad­mi­nis­tra­tion pour en faire au­then­ti­fier quelques-unes. L’ac­cu­sa­tion et les par­ties ci­viles pensent qu’il les a vo­lées. Pierre Le Guen­nec, ar­ti­san élec­tri­cien à Mouans-Sar­toux, tra­vaillait ré­gu­liè­re­ment au mas Notre-Dame-de-VieàMou­gins, là où Pa­blo Pi­cas­so avait dé­ci­dé de fi­nir sa vie avec Jac­que­line. Après le dé­cès du peintre, le couple Le Guen­nec res­te­ra proche de Jac­que­line jus­qu’à son sui­cide en 1986. La dé­fense s’ap­puie sur cette ami­tié et la per­son­na­li­té de Jac­que­line: « Qui peut se mettre dans sa tête? » tonne Me Du­pond-Mo­ret­ti. En six ans, les ex­pli­ca­tions des Le Guen­nec ont pour le moins va­rié. Et cette der­nière ver­sion écorne l’image de la veuve qui au­rait cher­ché à écar­ter des oeuvres de la suc­ces­sion au dé­tri­ment des autres hé­ri­tiers. Sur le banc des par­ties ci­viles, les avo­cats de la fa­mille Pi­cas­so s’in­dignent. « C’est une nou­velle ver­sion tout à fait hal­lu­ci­nante », ob­serve Me JeanJacques Neuer qui reste per­sua­dé qu’un mar­chand suisse a ten­té de blan­chir des oeuvres vo­lées par l’in­ter­mé­diaire du mo­deste re­trai­té. « La dé­fense tente un coup de po­ker », iro­nise Me Nar­don. « Jac­que­line au­rait vou­lu sous­traire des oeuvres aux in­ven­taires mais les ré­cu­pé­rer avant que les in­ven­taires soient ter­mi­nés. Ça n’a pas de sens. ». « Tout ça est ex­tra­va­gant », com­mente, la­co­nique, Claude Pi­cas­so, le seul des en­fants à avoir fait le dé­pla­ce­ment.

« Ils sont rui­nés »

Les avo­cats des hé­ri­tiers du plus grand peintre du XXe siècle rap­pellent que ces oeuvres ne sont ni si­gnées ni dé­di­ca­cées et ne cor­res­pondent en rien aux ha­bi­tudes de Pi­cas­so quand il sou­hai­tait faire un ca­deau : « J’en veux aux Le Guen­nec d’avoir pris l’opi­nion pu­blique à té­moin pour sa­lir une fa­mille qu’on a vo­lée, qu’on a in­sul­tée », plaide Me Neuer. « On doit des égards aux vi­vants et la vé­ri­té au mort. Je ne suis pas sûr qu’on ait don­né la vé­ri­té à Pa­blo et Jac­que­line Pi­cas­so », ren­ché­rit l’avo­cat gé­né­ral Raf­fin lors de son ré­qui­si­toire. Casse du siècle ou ma­gni­fique his­toire d’ami­tié entre un gé­nie et son élec­tri­cien? Le ma­gis­trat de l’ac­cu­sa­tion ne croit pas à la thèse des pré­ve­nus. « Je pense que c’est une sous­trac­tion à un Pi­cas­so vieillis­sant, ma­lade. Un don pa­reil n’existe pas sauf aux mu­sées d’Arles ou de Bar­ce­lone. » L’ac­cu­sa­tion re­quiert la confir­ma­tion de la sanc­tion pro­non­cée à Grasse. La puis­sante Pi­cas­so Ad­mi­nis­tra­tion contre les mo­destes et fra­giles re­trai­tés dé­pas­sés par les évé­ne­ments. Dif­fi­cile de ne pas être ému par les pré­ve­nus. Me Du­pond-Mo­ret­ti se dé­fend de vou­loir « une jus­tice de classes à re­bours », mais il croit à l’in­no­cence des Le Guen­nec. La dé­fense met les pré­cé­dents men­songes du couple sur le compte de l’ado­ra­tion de pe­tites gens pour Jac­que­line. « On n’a rien dit pour pro­té­ger Jac­que­line et on a été condam­né quand même » , se dé­sole Da­nielle Le Guen­nec. De­puis l’en­tame du pro­cès, Me Du­pond-Mo­ret­ti bou­gonne, ron­chonne, s’amuse avec os­ten­ta­tion des plai­doi­ries des par­ties ci­viles. « Si M. Le Guen­nec est conscient d’être sur un tré­sor, vous pen­sez qu’il trime pen­dant qua­rante ans? Il n’a pas cher­ché une fois à vendre une oeuvre à un ga­le­riste vé­reux », tonne le pé­na­liste. Le ju­ge­ment a été mis en dé­li­bé­ré au 16 dé­cembre. « S’ils sont condam­nés, ils se­ront rui­nés après une vie de tra­vail, une vie d’hon­nê­te­té » , pré­vient Me Du­pond-Mo­ret­ti.

(Pho­to PQR/La Pro­vence et AFP)

« S’ils sont condam­nés, ils se­ront rui­nés après une vie de tra­vail », clame Me Du­pont- Mo­ret­ti, l’avo­cat du couple Le Guen­nec. À droite, Claude Pi­cas­so, le fils du cé­lèbre peintre, ar­ri­vant avec son avo­cat Me Jean-Jacques Neuer.

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