Er­do­gan de fer

Monaco-Matin - - France - Par CLAUDE WEILL

Le dé­bat est clos. De­puis près de  ans, pré­ci­sé­ment de­puis que la Tur­quie, en , a dé­po­sé sa de­mande of­fi­cielle d’adhé­sion à la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne, les po­li­tiques et les opi­nions pu­bliques n’ont ces­sé de s’in­ter­ro­ger et les experts d’ar­gu­men­ter sur la ques­tion. Sans que ja­mais une ré­ponse d’évi­dence s’im­pose, les deux so­lu­tions – adhé­sion ou re­jet – pré­sen­tant à peu près au­tant d’inconvénients que d’avan­tages. A dé­faut de tran­cher, l’Eu­rope a joué la montre et lais­sé s’éter­ni­ser les né­go­cia­tions, ou­vertes il y a ans dé­jà, et dont il était ad­mis qu’elles n’abou­ti­raient pas avant… un cer­tain temps. C’est fi­ni. Même si l’acte de dé­cès of­fi­ciel n’a pas en­core été dres­sé par les au­to­ri­tés eu­ro­péennes, le pro­ces­sus d’adhé­sion d’An­ka­ra à l’UE est mort. Er­do­gan l’a tué. La goutte d’eau, ou plu­tôt de cu­rare, c’est la dé­ci­sion an­non­cée par le pré­sident turc de ré­ta­blir la peine de mort. Alors qu’elle avait jus­te­ment été abo­lie en , à l’époque où la Tur­quie fai­sait un ef­fort consi­dé­rable pour se confor­mer aux cri­tères de l’Union, sous la conduite d’un pre­mier mi­nistre nom­mé… Re­cep Tayyip Er­do­gan. Son par­ti, l’AKP, était alors pré­sen­té comme « is­la­miste mo­dé­ré », l’équi­valent mu­sul­man de la dé­mo­crate- chré­tienne al­le­mande. Que ce temps semble loin ! Au­jourd’hui, la Ré­pu­blique fon­dée par Atatürk, cette grande na­tion mu­sul­mane et laïque qui a vo­ca­tion à ser­vir de pont entre l’Occident et l’Orient, et même à ser­vir d’exemple aux peuples voi­sins en quête de li­ber­té, la Tur­quie, hé­las, a dé­ci­dé de tour­ner le dos à l’Eu­rope et à ses va­leurs.

« Au­cun pays ne peut adhé­rer à l’UE s’il in­tro­duit

la peine de mort » , a pré­ve­nu la chef de la diplomatie eu­ro­péenne, Fe­de­ri­ca Mo­ghe­ri­ni. Et le Conseil de l’Eu­rope, dont la Tur­quie est membre de­puis , rap­pelle qu’il n’ad­met en son sein que des pays ayant abo­li ou sus­pen­du l’usage de la peine ca­pi­tale. Er­do­gan s’en­moque. L’ins­tau­ra­tion de l’état d’ur­gence, suite au coup d’Etat man­qué du  juillet, lui donne les moyens d’agir sans pas­ser par le Par­le­ment et l’ins­ti­tu­tion ju­di­ciaire. Il en use et en abuse. Mé­dias d’op­po­si­tion in­ter­dits, jour­na­listes ar­rê­tés, res­tric­tion des droits de la dé­fense, jus­tice mise au pas, purge de l’ad­mi­nis­tra­tion (plus de   fonc­tion­naires li­cen­ciés) : le pays s’en­fonce chaque jour un peu plus dans une dé­rive is­la­mo- na­tio­na­lis­toau­to­ri­taire. Sous cou­vert de lutte contre le ter­ro­risme, c’est un ré­gime pré­si­den­tiel à poigne qui s’ins­talle. En at­ten­dant la ré­forme consti­tu­tion­nelle à ve­nir. Alors, oui, la porte de l’Eu­rope est dé­sor­mais close. Et peut- être pour long­temps. Mais per­sonne, par­ti­san ou ad­ver­saire de l’adhé­sion, ne peut se ré­jouir de ce qui se passe là. Pour le peuple turc, pour les dé­fen­seurs des li­ber­tés, pour tous ceux qui aiment et ad­mirent ce pays d’an­cienne et haute ci­vi­li­sa­tion, pour ceux – en Occident et en Orient – qui re­fusent d’ad­mettre que l’Is­lam soit in­com­pa­tible avec la dé­mo­cra­tie, la Tur­quie d’Er­do­gan est un crève- coeur.

« C’est fi­ni. Même si l’acte de dé­cès of­fi­ciel n’a pas en­core été dres­sé par les au­to­ri­tés eu­ro­péennes, le pro­ces­sus d’adhé­sion d’An­ka­ra à l’UE est mort. »

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