L’Égypte veut (se) ras­su­rer pour at­ti­rer les tou­ristes

De­puis la ré­vo­lu­tion de 2011, le pays souffre d’une baisse ca­tas­tro­phique du nombre de ses tou­ristes, lié aus­si à la peur des at­ten­tats. Comme à Nice, après le 14 juillet. Quelles so­lu­tions?

Monaco-Matin - - Monde - JE­RE­MY COLLADO AU CAIRE jcol­la­do@ni­ce­ma­tin.fr (A suivre)

Une pe­tite fille joue au foot­ball avec son père dans ce dé­sert aride et pous­sié­reux à quelques ki­lo­mètres du Caire, sur ce pla­teau de Gi­ze­hoùK­héops, Khé­phren et My­ké­ri­nos font face au monde de­puis 40 siècles. Àcô­té, les rares bu­sé­tran­gers par­viennent à mon­ter jus­qu’au site des Py­ra­mides en quelques mi­nutes, aprè­sune fouille mi­nu­tieuse et des dis­po­si­tifs de sé­cu­ri­té pour­tant ren­for­cés. Le par­king où ja­dis les cars s’éti­raient en épi est déses­pé­ré­ment vide. De­vant eux s’offre la splen­deurdes lieux, que Fran­çois Mit­ter­rand ve­nait contem­pler ré­gu­liè­re­ment jus­qu’à sa mort. Les somp­tueuses py­ra­mides sont en­core là­mais Fran­çois Mit­ter­rand est mort et l’an­cien pré­sident égyp­tienHos­ni Mou­ba­rak a été chas­sé du pou­voir. Les Frères mu­sul­mans, qui ont rem­por­té les élec­tions après la ré­vo­lu­tion de la place Tah­rir en 2011, sont tom­bés lors du coup d’État mi­li­taire de juillet 2013 sou­te­nu par Ab­del Fat­tah al-Sis­si, qui est de­ve­nu pré­sident de la Ré­pu­blique en 2014, élu avec… 96,1 % des voix. Ce­lui-ci est ré­gu­liè­re­ment ac­cu­sé par les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales de dé­fense des droits de l’Hom­med’avoir ins­tau­réun­ré­gime ul­tra-au­to­ri­taire, qui ré­prime toute op­po­si­tio­net voix dis­si­dente, is­la­miste mais aus­si laïque.

Ten­sions po­li­tiques

En Égypte, ce contexte po­li­tique ef­fraie en­core les tou­ristes, qui peinent à re­ve­nir. Sans comp­ter la suc­ces­sion de ca­tas­trophes qui ont pro­vo­qué des ten­sions au ni­veau géo­po­li­tique: mort de huit tou­ristes mexi­cains tués­par er­reur sui­teàune ba­vure de l’ar­mée dans le dé­sert en sep­tembre 2015, at­ten­tat contre un avion russe dé­col­lant de Charm el-Cheikh deux­mois plus tard, fai­sant 224 morts… De quoi en­ta­mer la confiance des tou­ristes. De­puis 2011, leur nombre a dra­ma­ti­que­ment bais­sé en Égypte. Au Caire, sur le Nil, cer­taines em­bar­ca­tions rouillent sur place… Et quand le Mu­sée du Caire ven­dait jus­qu’à 14000 billets à cette époque bé­nie, il ne comp­teau­jourd’hui que 600à1200­vi­sites par jour. Soit 10 % de la fré­quen­ta­tion ha­bi­tuelle… En 2010, 14 mil­lions de tou­ristes avaient sé­jour­né dans le pays. Jus­qu’au mois de sep­tembre der­nier, ils n’étaient que 3,5 mil­lions pour cette an­née 2016. En moyenne, le sec­teur en­grange 20 % deses re­cet­tes­glo­bales faites avant 2011. « C’est une si­tua­tion dan­ge­reuse », es­time le jeune mi­nistre des An­ti­qui­tés égyp­tiennes Kha­led ElE­na­ny, an­cien­di­rec­teur du Mu­sée du Caire. Une étude de l’agence de no­ta­tion Moo­dy’s chiffre qu’en moyenne, une at­taque ter­ro­riste coûte 0,5% à 0,8 % de crois­sance. « Si la si­tua­tion ne s’ar­range pas dans le pays, ce sont 90 mil­lions de mi­grants po­ten­tiels ! », s’ex­clame Mo­na, une égyp­to­logue qui as­sure le rôle de tra­duc­trice aux Py­ra­mides mais aus­si à Alexan­drie et As­souan.

Re­nou­veau?

En Égypte, de grands mé­cènes fran­çais se sont d’ores et dé­jà­mo­bi­li­sés. Un signe po­si­tif. LeMu­sée is­la­mique du Caire, lui, doit ou­vrir le­mois­pro­chain. Et le Ja­pon vient d’ac­cor­der un prêt de 450 mil­lions de dol­lars à l’Égypte pour qu’elle ter­mine les tra­vaux consa­crés au nou­veau grand mu­sée égyp­tien qui est en construc­tion près des py­ra­mides. « Il existe en­core des zones à risque sur le plan sé­cu­ri­taire, es­time une source à l’Am­bas­sade de France au Caire. Mais les choses se sont clai­re­ment amé­lio­rées. Même si le risque zé­ro n’existe pas… » Au­cun at­ten­tat ma­jeur n’a eu lieu de­puis un an. « On peut au­jourd’hui se rendre dans toutes les zones tou­ris­tiques d’Égypte et on ne vit plus dans un cli­mat de psy­chose sé­cu­ri­taire ». La si­tua­tion est sous contrôle, confirment le­sau­to­ri­tés, qui ont pris la me­nace au sé­rieux, en ren­for­çant mas­si­ve­ment les dis­po­si­tifs po­li­ciers. Mais le ter­ro­risme conti­nue de faire des morts dans le NordSi­naï, où les pe­tits vil­lages bé­douins sont uti­li­sés comme bou­cliers hu­mains.

Quelles so­lu­tions?

« De­puis jan­vier 2016, ci­tez-moi un seul tou­riste qui au­rait été bles­sé en Égypte? Pas un seul. Notre pays n’est pas moins sûr que d’autres pour les tou­ristes. » Kha­led El-Ena­ny, mi­nis­tredes An­ti­qui­tés qui gè­re­près de 2000 sites tou­ris­tiques, n’ap­pré­cie guè­re­qu’on lui de­mande si son pays est prê­tàac­cueillir ces tou­ristes en toute sé­cu­ri­té. Et l’ex­prime dans un fran­çais par­fait, sans ac­cent et avec une iro­nie grin­çante. Pour lui, c’est aus­si et sur­tout un pro­blème de « per­cep­tion » des mé­dias étran­gers, qui sont ac­cu­sés de ca­ri­ca­tu­rer et d’as­so­cier le pays au chaos ré­gio­nal: « Quand je vois cer­tains mé­dias oc­ci­den­taux, j’ai l’im­pres­sion que c’est la guerre ci­vile en Égypte. »

So­lu­tions

C’est l’en­semble d’uneMé­di­ter­ra­née frap­pée par le dji­ha­disme, de Tu­nis à Nice, qui souffre d’une baisse du tou­risme. La Tu­ni­sie a su­bi une di­mi­nu­tion de plus de 30 % de sa fré­quen­ta­tion tou­ris­tique entre 2010 et 2015… Outre les so­lu­tions de court terme et de sou­tien fi­nan­cier, la ba­taille est aus­si mé­dia­tique. Après l’at­ten­tat is­la­mis­te­deNice, le 14 juillet der­nier, les élus azu­réens ont choi­si de­pro­mou­voir la ré­gion en dé­ve­lop­pant la sé­cu­ri­té mais aus­si un la­bel, « Côte d’Azur now! », qui vante les mé­rites et la beau­té de nos sites.

 mil­lions d’eu­ros

Le gou­ver­ne­ment égyp­tie­na, quant à lui, lan­cé une cam­pagne de pro­mo­tion in­ter­na­tio­nale à hau­teur de 63 mil­lions d’eu­ros sur trois ans pour at­teindre 10 mil­lions de vi­si­teurs dès 2017, no­tam­ment en di­mi­nuant voire sup­pri­mant cer­taines taxes. « Le vrai dé­fi est de faire re­ve­nir les Russes et les An­glais, qui re­pré­sentent 70 % de la clien­tèle », as­sure-ton en­core à l’am­bas­sade. Cer­taines lignes d’avion ont dis­pa­ru, par pré­ven­tion puis, en­suite, par manque de pas­sa­gers. « Main­te­nant, il faut dire aux Fran­çais de re­ve­nir ici ! », s’ex­clame Ay­man Aboul El­la, dé­pu­té du Par­le­ment égyp­tien. « Mon mi­nis­tère est ce­lui qui est le plus tou­ché par l’ab­sence des Fran­çais… », re­grette en­core le mi­nistre Kha­led El-Ena­ny, qui ter­mine, un sou­rire ac­cro­ché au coin de la bouche: « Vous êtes par­ti­cu­liers, pour nous, les Fran­çais… »

(Pho­tos Jé­ré­my Collado)

De­vant le site des Py­ra­mides, près du Caire, les dis­po­si­tifs de sé­cu­ri­té ont été ren­for­cés.

Le par­king et les alen­tours, eux, res­tent vides en at­ten­dant le re­tour des tou­ristes étran­gers.

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