Af­fai­reVey­rac: la­dé­rive d’un sol­dat de­ve­nu SDF

Philipp Dut­ton, An­glais de 47 ans, est l’un des hommes clés du rapt de la riche hé­ri­tière, et l’un des pro­fils les plus éton­nants du dos­sier. Son avo­cat re­trace le par­cours d’un homme en chute libre

Monaco-Matin - - Côte D’azur - Ch­ris­tophe CIRONE et Gré­go­ry LE­CLERC

fgha­nis­tan, 2011. Dix ans après le 11-Sep­tembre, le­sol­dat Phi­lippDut­to­nest en opé­ra­tio­na­vecles trou­pes­bri­tan­niques àl’en­trée­deKa­boul, quand­son­char roule sur une mine. « Une mine al­le­mande da­tant de la Se­conde Guerre mon­diale » , pré­ci­se­ra-t-il. L’ex­plo­sion le laisse griè­ve­ment bles­sé. Brû­lé au deuxième et troi­sième de­grés sur plusde33% de son corps, Philipp Dut­ton sé­jour­ne­ra du­rant troi­sans­dansles hô­pi­taux mi­li­taires. Il conserve des stig­mates vi­sibles aux avant-bras. L’ac­ci­dent sonne le glasde sa car­riè­re­mi­li­taire. Cinq ans plus tard, l’ex-sol­dat Dut­ton dort en­pri­son. A47 ans, ce­na­tif de Li­ver­pool est l’un­des­hom­mes­clés de l’af­fai­reVey­rac. Mis enexa­me­net in­car­cé­ré di­manche der­nier, ila­par­tiel­le­ment re­con­nu son im­pli­ca­tion dans le rapt de la riche hé­ri­tière à Nice, le 24 oc­tobre. Une opé­ra­tion cri­mi­nelle dans la­quelle cet an­cien sol­dat, de­ve­nuSDF, au­par­cours­non moins ro­cam­bo­lesque, au­rait te­nu une part ac­tive. « Il a col­la­bo­ré avec les en­quê­teurs et re­con­nu sa par­ti­ci­pa­tion, confirme so­na­vo­cat, Me Ben­ja­min Char­lier. Il se­rait le lo­gis­ti­cien, le “chef de chan­tier”, char­gé de dé­ter­mi­ner les moyens hu­mains et ma­té­riels. Mais il n’était ni ra­vis­seur, ni re­cru­teur. Ona fait ap­pel à lui pour ses ca­pa­ci­tés mi­li­taires, son ex­pé­rience ac­quise en Irak et enAf­gha­nis­tan. »

« Il se re­trouve à la rue »

L’avo­cat­duB­ri­tan­ni­queen­ten­dres­ter dis­cret, à ce stade, sur les mis­sions pré­cises dé­vo­luesà­son­client. Tout comme sur ses re­la­tions avec les au­tres­membres de cette équipe com­po­sée de bric et de broc où se croisent, pêle-mêle, un ex-res­tau­ra­teur étoi­lé, un pa­pa­raz­zi re­con­ver­ti en dé­tec­tive pri­vé, un ser­veur ou en­co­reun­pe­tit dé­lin­quant­de­la­ci­té des Mou­lins. Phi­lippDut­ton, lui, est-il bien­cet an­cien sol­dat d’élite ap­par­te­nant aux forces spé­ciales de Sa Ma­jes­té, comme l’ont­dé­peint les mé­dias? À ce stade, tout ce que l’on sait de son par­cours re­pose sur ses seules dé­cla­ra­tions, nuance Me Char­lier. « Mais plu­sieurs élé­ments semblent concor­der » , note l’avo­cat. Ses bles­sures, sa mis­sion, so­nat­ti­tude... Tout ce­ci s’ac­corde avec le scé­na­rio d’un brillant mi­li­taire par­ti à la dé­rive. « C’est un peu le cli­ché du sol­dat qui sert son pays pen­dant quinze ans, rentre chez lui avec un pas­sif et se re­trouve à la rue... » Néen 1969 dans la vil­ledes Beatles, Philipp Dut­ton au­rait ob­te­nu l’équi­valent du Bac avant d’in­té­grer l’ar­mée. Il y au­rait dé­cro­ché des di­plômes de chi­mieet d’his­toire-géo­gra­phie, avant­de­par­tir sur les théâtres d’opé­ra­tions ex­té­rieures. Son conseil le dé­crit­comme « in­tel­li­gent, culti­vé. Au­jourd’hui, même s’il conserve un cer­tain flegme ap­pa­rent, il est par­fai­te­ment conscient de sa si­tua­tion. Il ne s’api­toie pas sur son sort, mais craint les ré­per­cus­sions pour sa vie per­son­nelle » . Se­lon son ré­cit, cette vie pri­vée au­rait vo­lé en éclats en même temps que la mine de Ka­boul. Alors que sa femme re­ga­gnait sa Bul­ga­rie na­tale avec leur fille, Philipp Dut­ton, pri­vé de pen­sion mi­li­taire, quit­tait l’An­gle­terre pour échouer sur les rives de la Baie des Anges. De­ve­nu SDF, il dor­mait sur la pla­geàNice, à ses dires, avant d’être­re­cueilli chez lui par « Tin­tin », alias LucGour­so­las, ce dé­tec­ti­ve­pri­vé char­géd’ins­tal­ler des ba­li­ses­sousle4x4­deJac­que­line Vey­rac.

« Ré­cu­pé­rer sa di­gni­té »

Com­ment s’est nouée leur ren­contre? Que­sa­vaient-ils res­pec­ti­ve­ment du pro­jet cri­mi­nel? La po­lice ju­di­ciaire de Nice cherche à l’éta­blir. Une­cer­ti­tude: le26oc­tobre, sur les coups de 15h50, les deux hommes sont in­ter­pel­lés en­semble au do­mi­cile de « Tin­tin ». Seul à ne pas maî­tri­ser le fran­çais dans cette sa­le­his­toire, Phi­lippDut­ton se se­rait pour­tant ré­vé­lé l’un des sus­pects les plus lo­quaces. Conscient, peut-être, qu’il se­rait vainde se payer la tête des li­miers de la PJ. Ces der­niers le soup­çonnent d’avoir joué un autre rôle clé: ré­cu­pé­rer la ran­çon. Il pour­rait être ce mys­té­rieux in­ter­lo­cu­teuràl’ac­cen­tan­glais qui, le jour du rapt, contacte la fa­mille Vey­rac en aver­tis­sant: « Vous avezdes pro­blèmes, vou­sal­lez de­voir payer » . Le mo­bile? L’ap­pât­du­gain, bien sûr. Un­dixiè­me­du­bu­tin, se­lon cer­taines sources. Et sans dou­teun­peu plus que­ce­la. « Peut-être vou­lait-il re­nouer avec l’adré­na­li­ne­du ter­rain, sug­gère Me Char­lier. Peut-être, sur­tout, vou­lait-il ré­cu­pé­rer sa di­gni­té. Re­trou­ver sa vie fa­mi­liale et re­par­tir à zé­ro. Voi­là ce qui l’au­rait conduit à s’af­fran­chir de ses prin­cipes mo­raux. » Un pa­rio­sé, si­non­per­dud’avance. Pour son avo­cat, une telle dé­ri­vede l’ex­sol­dat s’ap­pa­ren­te­rait à « un acte déses­pé­ré ».

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