J.-F. Ama­dieu: « Les “beaux” gagnent  % de­plus»

Re­cru­te­ment, en­fan­te­ment, école, jus­tice… En France, tout se­rait ra­me­né à l’ap­pa­rence, jus­qu’à l’ou­trance. Le so­cio­logue dé­nonce le phé­no­mène via un livre truf­fé d’exemples édi­fiants

Monaco-Matin - - L’interview - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LAURENT AMALRIC la­mal­ric@ni­ce­ma­tin.fr

Saviez-vous qu’une femme blonde gagne 7% de plus qu’une em­ployée brune? Qu’un « beau phy­sique » peut va­loir deux à trois ans d’étude? Que le pu­blic der­rière les pré­sen­ta­teurs té­lé est le plus sou­vent cas­té? Que nous sommes les plus grands consom­ma­teurs de cos­mé­tiques au monde? Ou en­core que « com­man­der » sur ca­ta­logue un bé­bé blond aux yeux bleus n’a plus rien d’un film d’an­ti­ci­pa­tion au Da­ne­mark? Tout ce­ci, et bien plus en­core, est sa­vam­ment dé­cor­ti­qué par le so­cio­logue JeanF­ran­çois Ama­dieu dans son nou­vel ou­vrage au titre ex­pli­cite : La So­cié­té du pa­raître. Une in­tri­gante plon­gée dans une so­cié­té fran­çaise où l’ap­pa­rence phy­sique règne sans par­tage.

Chaque époque a ses ca­nons de beau­té. Pour­quoi les dis­cri­mi­na­tions se­raien­telles pires au­jourd’hui? Certes, ju­ger sur l’ap­pa­rence phy­sique ou ves­ti­men­taire existe de­puis la nuit des temps. Sauf que de nos jours, avec l’ex­plo­sion des ré­seaux so­ciaux, vec­teurs d’une qua­si-sa­cra­li­sa­tion de l’image et du phy­sique, nous avons chan­gé d’échelle. Cette va­riable est de­ve­nue es­sen­tielle dans de mul­tiples do­maines. L’ana­ly­ser est pri­mor­dial si l’on veut com­prendre les in­éga­li­tés, la dis­cri­mi­na­tion, etc., qui touchent nos so­cié­tés.

Tout ce­la com­men­ce­rait dès la cour d’école? Les spé­cia­listes parlent d’« épi­dé­mie nar­cis­sique »… Là en­core, Fa­ce­book n’y est pas pour rien. Les ados veulent être uniques et se dis­tin­guer pour se faire re­mar­quer, de­ve­nir des stars, des VIP… Le risque est de de­ve­nir da­van­tage in­sa­tis­fait, car non seule­ment on est ob­sé­dé par son ap­pa­rence, mais les images des autres rendent ja­loux. En pa­ral­lèle, on as­siste à une mon­tée des com­plexes, de l’in­di­vi­dua­lisme…

De­main, tout ce­ci se­ra ou­blié avec le choix de l’en­fant à la carte? C’est l’une des dé­rives. Il existe en ef­fet dé­jà des sites où nos règles de bioé­thique sont dé­tour­nées… On peut par exemple choi­sir dans un ca­ta­logue en ligne sem­blable à ce­lui d’un site de ren­contres la pho­to de sa mère por­teuse. Une banque de sperme au Da­ne­mark pro­pose car­ré­ment de sé­lec­tion­ner ses pa­ra­mètres tels que la pho­to du don­neur, son ni­veaud’études, sa­pro­fes­sion, sa taille, son poids, son in­tel­li­gence, etc. Inu­tile de pré­ci­ser que l’en­goue­ment pour les don­neurs grands et blonds est tel que l’on com­mence à par­ler d’une vé­ri­table gé­né­ra­tion de « bé­bés vi­kings »… Votre avis sur l’État as­si­gné dans l’af­faire des contrôles au fa­ciès? Lors­qu’on parle de contrôle au fa­ciès, on ou­blie que ce qui est sou­vent poin­té du doigt, ce sont le look et le jeune âge. L’ap­par­te­nance à une mi­no­ri­té vi­sible n’est pas la va­riable es­sen­tielle qui dé­clenche le contrôle. Exemple : dans le monde du tra­vail, une étude conclut qu’un homme de cou­leur pa­raî­tra « moins noir » à un re­cru­teur s’il porte un cos­tume et une cra­vate… Comme quoi le look in­ter­agit avec le phy­sique.

L’ap­pa­rence compte-t-elle au­tant à l’em­bauche que de­vant les juges pro­non­çant une peine? Oui, c’est un su­jet que j’avais dé­ve­lop­pé dans­mon livre Le Poids des ap­pa­rences. Et je suis frap­pé que cette ques­tion n’ait pas sus­ci­té plus de dé­bat…

La France est pour­tant à l’avant­garde dans ce do­maine… Oui, puis­qu’en , l’ap­pa­rence phy­sique ac­cé­dait pour la pre­mière fois au rang de dis­cri­mi­na­tion re­con­nue par la loi. Et pour­tant, elle ne re­pré­sente pas plus de  % des cas trai­tés par le Dé­fen­seur des droits. Pour moi, em­bau­cher une ven­deuse parce qu’elle est blanche plu­tôt que noire est aus­si grave que de pré­fé­rer une mince à une obèse. Il n’y a pas de hié­rar­chie dans la dis­cri­mi­na­tion!

Avez-vous des exemples concrets de dis­cri­mi­na­tion en lien avec le phy­sique? La dif­fé­rence de sa­laire entre beau et laid se­rait de  % se­lon une étude amé­ri­caine. En France,  % des ac­tifs qui gagnent moins de   € par mois sont obèses. Et ces der­niers re­pré­sentent seule­ment  % de ceux qui gagnent plus de   €. Le sur­plus de sa­laire d’une em­ployée blonde par rap­port à une brune est éva­lué à  %, soit en­vi­ron une an­née d’étude. Plu­tôt ren­table pour une co­lo­ra­tion!

Si tout le monde était beau et jeune, nous en au­rions donc fi­ni avec le chô­mage? (Rire) Hé­las non, car il n’y au­rait pas plus de postes. L’avan­tage, si l’on en fi­nis­sait avec les dis­cri­mi­na­tions liées aux ap­pa­rences et à l’âge, c’est que les em­plois se­raient mieux ré­par­tis. La crois­sance des chô­meurs de plus de  ans est de­ve­nue in­quié­tante…

Au point d’être se­nior dès  ans pour le­monde du tra­vail… C’est en tout cas ce que j’ai consta­té à la suite de tes­tings. Les chances d’em­ploi sont moindres dès  ans dans des sec­teurs comme la vente, l’ac­cueil… Bref, des do­maines où il faut du « ca­pi­tal éro­tique » pour sé­duire le client. L’âge et l’ap­pa­rence phy­sique de­meurent les deux va­riables les plus im­por­tantes à l’em­bauche. Les em­ployeurs ne sont-ils pas à cô­té de la plaque? Pos­sible, si l’on en croit les at­tentes de leurs clients. Des études que j’ai me­nées à La Poste et chez SFR ont mon­tré que ce qui comp­tait le plus pour le client étaient l’ama­bi­li­té et les com­pé­tences du ven­deur, et non pas son âge ou son ap­pa­rence phy­sique. Pour re­cru­ter, faut-il jouer à The Voice en au­di­tion­nant à l’aveugle? La té­lé n’a pas que des dé­fauts! Elle a aus­si la ca­pa­ci­té à cap­ter ce que veut l’opi­nion. Même si les gens veulent tout et son contraire, on s’aper­çoit qu’ils veulent sor­tir des « normes ». Consé­quence : de­puis quelques an­nées, des émis­sions per­mettent à des pro­fils plus di­ver­si­fiés d’ac­cé­der à la no­to­rié­té. Ain­si, des femmes en sur­charge pon­dé­rale peuvent très bien rem­por­ter ce type de jeu. Voi­là pour­quoi, dans le monde du tra­vail, je mi­lite pour le CV ano­nyme. No­tam­ment sans pho­to. En­suite, pour être plus juste, il faut dé­ve­lop­per les tests de com­pé­tence, de per­son­na­li­té et d’in­tel­li­gence. Sans être par­faits, ce sont des moyens d’amé­lio­rer sa connais­sance du can­di­dat sans être dans l’ap­pa­rence.

Avec son phy­sique, Ma­cron part-il avec une lon­gueur d’avance sur les autres? Bien sûr, la prime s’ap­plique aux sveltes et aux grands, y com­pris en po­li­tique! Pour­quoi croyez­vous que Fran­çois Hol­lande, Ma­rine Le Pen ou Jean-Luc Mé­len­chon ont fait un ré­gime? Em­ma­nuel Ma­cron in­carne le lea­der de charme. Re­naud Du­treil parle dé­jà d’une « cam­pagne à la Ken­ne­dy »… Il y a aus­si le cas Sar­ko­zy qui, un temps, a joué sur la beau­té de sa femme, Car­la, pour amé­lio­rer son image.

On est en train de créer une gé­né­ra­tion de bé­bés vi­kings” Ma­cron part avec une lon­gueur d’avance”

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