«Pa­ris m’amis un peu de baume au coeur!»

La Cop 22 ouvre ses portes au­jourd’hui à Mar­ra­kech. Le cli­ma­to­logue Jean Jou­zel rap­pelle que mal­gré l’ac­cord de Pa­ris, il y a tou­jours ur­gence à agir contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique

Monaco-Matin - - Monde - 1. Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du cli­mat. PRO­POS RE­CUEILLIS PAR K. M. kmi­chel@ni­ce­ma­tin.fr

Li­mi­ter le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique à, au maxi­mum, deux de­grés de plus: alors que l’ac­cord de Pa­ris, conclu dans le ca­drede la Cop 21, entre en vi­gueur, laCop 22 ouvre se­sportes au­jourd’huiàMar­ra­kech, avec l’es­poir d’en dé­ter­mi­ner les rè­glesd’ap­pli­ca­tion. Dix ans après avoir re­çu le prix No­bel de la paixa­vec le Giec le­cli­ma­to­logue fran­çais Jean Jou­zel reste vi­gi­lant sur l’ur­gence à agir contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique.

La Cop  ouvre ses portes au­jourd’huiàMar­ra­kech. Quels sont ses en­jeux? Mar­ra­kech est une confé­rence de mise en oeuvre, elle doit dé­fi­nir les règles d’ap­pli­ca­tion de l’ac­cord de Pa­ris. Le prin­ci­pal point re­pose sur la vé­ri­table prise de conscience des ob­jec­tifs, très am­bi­tieux, de la Cop  : res­ter en des­sous des  de­grés de ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Or on sait dé­jà qu’à l’ho­ri­zon , nous au­rons  à  % d’émis­sions de gaz à ef­fet de serre en trop par rap­port à l’ob­jec­tif fixé par la Cop . Aus­si, il est im­por­tant que les si­gna­taires com­mencent à tra­vailler sur ce point et pour at­teindre les ob­jec­tifs, il faut fi­na­li­ser l’ac­cord de Pa­ris en dé­fi­nis­sant les ins­tru­ments de ra­ti­fi­ca­tion.

Le choix de l’Afrique pour cette Cop est-il si­gni­fi­ca­tif? Les at­tentes des pays afri­cains re­posent sur­tout sur le dé­blo­cage des  mil­liards de dol­lars pro­mis par les pays riches, dans le cadre de l’ac­cord de Pa­ris, pour leur per­mettre de s’adap­ter, jus­te­ment. Les pays dé­ve­lop­pés pensent, eux, à la réelle né­ces­si­té de li­mi­ter le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique à deux de­grés. Et donc comment agir pour y par­ve­nir.

Qu’at­tend, pour sa part, la com­mu­nau­té scien­ti­fique? On es­père sur­tout qu’il n’y au­ra pas de re­tour en ar­rière, car les dif­fi­cul­tés sont à pré­sent dans les dé­tails. Il est im­por­tant que se crée une dy­na­mique au­tour des pays qui ont ra­ti­fié l’ac­cord de Pa­ris. En es­pé­rant que d’autres s’ins­crivent à leur tour dans la dé­marche.

Est-ce que le ca­len­drier élec­to­ral pour­rait im­pac­ter de­ma­nière né­ga­tive la­mise en ap­pli­ca­tion de l’ac­cord de Pa­ris? C’est une crainte, bien sûr. Pas seule­ment par rap­port aux États-Unis; en France aus­si, se­lon les can­di­dats. Mais même pour Do­nald Trump, s’il était élu –Hilla­ry Clin­ton s’ins­cri­rait lo­gi­que­ment dans la dé­marche de Ba­rack Oba­ma –, fai­re­marche ar­rière ne se­rait pas si simple. Sur­tout qu’il de­vrait faire face à ses conci­toyens, qui sont de plus en plus sen­si­bi­li­sés au dé­rè­gle­ment cli­ma­tique avec les cy­clones, la sé­che­resse sur la côte ouest, etc. En­suite, c’est aus­si un pro­blème de lea­der­ship éco­no­mique. Pour quelles rai­sons? Le pays ou le bloc – ce­peut être l’Eu­rope –qui pren­dra la me­sure de la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique se­ra, àmoyen terme, éco­no­mi­que­ment ga­gnant. Cette tran­si­tion éner­gé­tique est de­ve­nue in­con­tour­nable. Si la Chine s’ymet, ce se­ra tout de même dif­fi­cile pour Do­nald Trump de ne pas s’ymettre éga­le­ment.

On a quand même sou­vent le sen­ti­ment que les États re­culent face aux lob­bies éco­no­miques? C’est exact. C’est ce qui res­sort des rap­ports du Giec, d’ailleurs. Cette ré­sis­tance est as­sez com­pré­hen­sible. Il faut jus­te­ment que cette nou­velle éco­no­mie montre sa ca­pa­ci­té à créer des em­plois – ce que je crois –, àmain­te­nir un dy­na­misme éco­no­mique. On ne réus­si­ra à res­ter en de­çà des deux de­grés de ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique que s’il y a beau­coup d’in­ven­ti­vi­té dans la pro­duc­tion d’éner­gie, dans le sto­ckage, mais aus­si dans les usages, dans l’in­no­va­tion so­ciale. Et on sait que c’est tech­ni­que­ment pos­sible, donc…

Les po­pu­la­tions n’ont pas suf­fi­sam­ment conscience du dan­ger cli­ma­tique? Si on prend la France, j’au­rais ten­dance à dire non. Les pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux sont bien loin des prio­ri­tés des Fran­çais. Il suf­fit de re­gar­der la cam­pagne de la pri­maire à droite pour s’en convaincre: l’en­vi­ron­ne­ment et le cli­mat en sont ab­sents! On est dans une si­tua­tion to­ta­le­ment dif­fé­rente de celle de , où la cam­pagne élec­to­rale avait été pré­cé­dée de la si­gna­ture du pacte éco­lo­gique. J’es­pè­reque la confé­ren­cede Pa­ris nous per­met­tra de re­trou­ver cette dy­na­mique. Nous de­vons re­trou­ver l’en­goue­ment pour l’éco­lo­gie et le cli­mat qui pré­cé­dait Co­pen­hague en . C’est aus­si le rôle des scien­ti­fiques – et des mé­dias – de faire prendre conscience que l’en­jeu du cli­mat, ce n’est pas seule­ment pour les gé­né­ra­tions fu­tures. Quand on évoque des tem­pé­ra­tures en hausse de trois, quatre de­grés à la fin du siècle, ce­la veut dire que ce sont les jeunes d’au­jourd’hui qui de­vront y faire face…

Quelles se­raient les consé­quences d’une hausse des tem­pé­ra­tures sur notre quo­ti­dien? Dans une ré­gion comme la vôtre, le risque pre­mier se­rait une di­mi­nu­tion des précipitations, la sé­che­resse et donc la crainte des feux de fo­rêt, le risque d’épi­sodes cé­ve­nols [fortes pluies bru­tales et dé­vas­ta­trices, Ndlr] ré­pé­tés éga­le­ment. L’élé­va­tion du ni­veau de la­mer ren­dra cer­tains lit­to­raux plus fra­giles. Dans l’ar­rière-pays, ce­la si­gni­fie moins d’en­nei­ge­ment pour les sta­tions de basse al­ti­tude. La di­mi­nu­tion des précipitations tou­che­ra les ré­gions sa­hé­liennes, sud-sa­hé­liennes et du Pro­cheO­rient avec des consé­quences en termes de ré­fu­giés cli­ma­tiques.

Quelles me­sures mettre en place à notre ni­veau pour par­ti­ci­per à la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique?

On peut jouer sur l’uti­li­sa­tion des com­bus­tibles fos­siles. Bien iso­ler sa mai­son, être vi­gi­lant sur la consom­ma­tion et l’uti­li­sa­tion de l’éner­gie, pri­vi­lé­gier les tran­sports pu­blics…

Les élus ont-ils aus­si un rôle à jouer? Leur rôle est es­sen­tiel: pour faire res­pec­ter les règles d’ur­ba­nisme (par rap­port au risque d’élé­va­tion du ni­veau de la­mer par exemple), dé­ve­lop­per les tran­sports en com­mun, concen­trer l’ur­ba­ni­sa­tion pour évi­ter une sur­con­som­ma­tion éner­gé­tique, par exemple.

Que ré­pon­dez-vous aux po­li­tiques qui ex­priment leur « cli­ma­to-scep­ti­cisme » ?

Un homme po­li­tique doit prendre cette ques­tion au sé­rieux. La ques­tion du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ne peut pas être ré­glée en un man­dat, mais c’est es­sen­tiel que les dé­ci­deurs po­li­tiques soient à la hau­teur par rap­port à cette pro­blé­ma­tique.

Dix ans après avoir re­çu le No­bel de la paix avec le Giec, comment voyez-vous évo­luer la si­tua­tion?

Di­sons qu’après les échecs de Co­pen­hague et Kyo­to, Pa­ris est un suc­cès. On ne peut pas re­pro­cher à la Cop  de lais­ser un fos­sé entre les contri­bu­tions for­mu­lées par les pays et ce qu’il fau­drait faire, bien au contraire. Sur ce point, ce­lam’a mis un peu de baume au coeur. Res­teà­mettre en oeuvre, et pour ce­la, je crois que c’est tou­jours im­por­tant de té­moi­gner que tous les pro­blèmes res­tent à ré­gler, qu’on en est loin. Les scien­ti­fiques dont je suis doivent re­dire les choses, col­lec­ti­ve­ment et de ma­nière in­tel­li­gente. Nous de­vons ex­po­ser les consé­quences aux­quelles nous n’échap­pe­rons pas si nous ne maî­tri­sons pas le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Ce­la res­te­ma­mo­ti­va­tion.

Nous de­vons re­trou­ver l’en­goue­ment pour le cli­mat qui pré­cé­dait Co­pen­hague” La crise cli­ma­tique ne peut être ré­glée en un man­dat, mais les élus ont un rôle es­sen­tiel”

(Pho­to d’ar­chives Gilles Tra­ver­so)

Le cli­ma­to­logue Jean Jou­zel se ren­dra à Mar­ra­kech cette se­maine.

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