En Egypte, les chré­tiens coptes vivent tou­jours sous la me­nace

Si une ré­cente loi fa­ci­lite la construc­tion d’églises dans le pays, les chré­tiens du Sud sont en­core vi­sés par des agres­sions phy­siques, no­tam­ment par des mu­sul­mans sa­la­fistes

Monaco-Matin - - Monde - AU CAIRE, JÉ­RÉ­MY COLLADO jcol­la­do@ni­ce­ma­tin.fr

Elle ar­bore fiè­re­ment cette pe­ti­te­croix do­rée qui se ter­mine, à chaque ex­tré­mi­té, d’une sorte de trèfle à trois feuilles re­pré­sen­tant la Sainte-Tri­ni­té. Le tout sym­bo­lise les douze apôtres et la croix est por­tée par Sa­mah Ga­briel Hé­nein, une pé­diatre de 50 ans tout juste élue dé­pu­tée copte au Par­le­ment égyp­tien de­puis jan­vier 2016. Elle est heu­reuse dans son nou­veau rôle. Heu­reuse mais en­core dis­crète. Sur les 596dé­pu­tés (dont 90 femmes), 37 sont coptes, se­lon une ré­par­ti­tion équi­li­brée entre no­mi­na­tions et élections, alors que tous les re­pré­sen­tants coptes sié­geaient au­tre­fois sans être élus. « La vio­lence des gens contre nous vient de l’igno­rance et de la pau­vre­té », es­time la dé­pu­tée, re­mon­tée contredes is­la­mistes qu’elle voit comme des « en­ne­mis » qui veulent « la mort des Coptes », souffle-t-elle.

Mi­no­ri­té

Fa­milles dé­lo­gées, morts de pa­rois­siens… les Coptes sont la cible de vio­lences ré­cur­rentes. Dans un si­lence par­fois as­sour­dis­sant des mé­dias étran­gers. Cet été, cette mi­no­ri­té chré­tienne, qui re­pré­sente entre 6 et 10% de la po­pu­la­tion et dis­pose de 2 869 églises se­lon des sta­tis­tiques of­fi­cielles, dans un pays de 90 mil­lions d’ha­bi­tants, a su­bi une vague d’at­ta­ques­san­glantes, pro­vo­quant un cli­mat d’ex­trême ten­sion. Beau­coup sont en­core sous le choc, dans un Orient où les mi­no­ri­tés chré­tiennes sont me­na­cées. En Egypte, cer­tains sont en­core contraints de prier dans leurs mai­sons. En juillet, un chré­tien copte a été tué et trois autres bles­sés par des is­la­mistes, qui s’en sont pris à la mai­son d’un prêtre dans le vil­la­gede Tah­na al-Ga­bal. Les mé­dias ont re­layé l’in­for­ma­tion en évo­quant une « rixe entre chré­tiens et mu­sul­mans ». De quoi ali­men­ter le fos­sé qui existe dé­jà en­treces deux « com­mu­nau­tés » pour­tant de la même na­tio­na­li­té. Alors le gou­ver­ne­ment pèse cha­cun de ses mots. Et ré­pète qu’il n’existe « au­cune dis­tinc­tion » en­tre­mu­sul­mans et chré­tiens dans le pays. Ce qui est loin d’être évident. « Le peuple égyp­tien est l’un des plus to­lé­rants », dé­fend le mi­nis­tredes Af­faires re­li­gieuses Mo­ha­med Mo­kh­tar Go­maa. « Mais il est vrai que nous n’avons pas en­core ré­glé to­ta­le­ment le pro­blème des dis­cri­mi­na­tions ». Avant d’af­fir­mer, tout en nuances : « Cha­cun est libre de choi­sir sa convic­tion, sa re­li­gion, ou de ne pas en avoir. »

Rem­part contre les is­la­mistes

Ab­del Fat­tah al-Sis­si, pré­sident et an­cien chef de l’ar­mée égyp­tienne, y est même al­lé de son cou­plet : « Ce­la ne se fait pas de dire en­core “c’est un mu­sul­man, c’es­tun­chré­tien” », a-t-il sou­li­gné en juillet. Cette avan­cée sé­man­tique est loin d’être un ha­sard. En ef­fet, par­mi les Coptes, beau­coup voient en Sis­si un rem­part face aux ex­tré­mistes. Quitte àsou­te­nir le pré­sident aveu­glé­ment, lui qui est ac­cu­sé par les or­ga­ni­sa­tions des Droits de l’homme d’avoir trans­for­mé l’Egypte en ré­gime au­to­ri­taire. « Il nous a sau­vés », glis­seain­si la dé­pu­tée Sa­mah Ga­briel Hé­nein. Il est­vrai que les Coptes conti­nuent de su­bir un sta­tut par­ti­cu­lier en Egypte. La construc­tion d’églises est ain­si ré­gie par le « res­crit im­pé­rial » de 1856, com­plé­té par un dé­cret mi­nis­té­riel da­tant de 1934, qui im­pose des condi­tion­sul­tra-strictes, obli­geant no­tam­ment les au­to­ri­tés lo­cales d’ob­te­nir l’ac­cord des fa­mil­les­mu­sul­manes vi­van­tà­proxi­mi­té. Sans­comp­ter les dis­tances ré­gle­men­taires à res­pec­ter vis-à-vis des écoles, des édi­fices gou­ver­ne­men­taux ou des zones ré­si­den­tielles… De­puis long­temps, ces condi­tions cho­quantes ju­gées « in­sur­mon­tables » par cer­tains ex­perts sus­citent des ten­sions. C’estd’ailleurs par­fois la ru­meur de construc­tions d’égli­ses­qui pro­vo­quent­vio­lences et agres­sions. Jus­qu’à la mort, en oc­tobre 2011, de vingt-sept ma­ni­fes­tants qui se ras­sem­blaient pour dé­non­cer l’in­cen­die d’une église près d’As­souan...

Une nou­velle loi

Le 30 août der­nier, une loi adop­tée au Par­le­ment égyp­tien et en­trée en vi­gueur fin sep­tembre a as­sou­pli ces condi­tions de construc­tion des églises. Le dé­bat fut ponc­tué d’un « Vive le crois­sant et la croix ! », les deux sym­boles de l’is­lam et du chris­tia­nisme, lan­cé par l’un des­membres du Par­le­ment. Mais­cet en­thou­sias­mede fa­çade cache en réa­li­té un ma­laise plus pro­fond. Même si l’Eglise or­tho­doxe-copte se ré­jouit de cette dé­ci­sion : « Avant, construire une église im­pli­quait une énorme bu­reau­cra­tie », rap­pelle l’évêque du Vieux-Cai­reAn­ba Yo­lious. « Dé­sor­mais, ce se­ra beau­coup plus fa­cile. Tout est plus clair. Il faut conti­nuer de ré­pé­ter que les Coptes sont des Egyp­tiens comme les autres. »

Pas d’éga­li­té entre les cultes

Il faut dire que les Coptes at­ten­daient cet as­sou­plis­se­ment de­puis 160 ans. Mais dans les faits, la loi pose cer­tains pro­blèmes. Et ne fait pas l’una­ni­mi­té dans la com­mu­nau­té chré­tienne copte. Certes, la loi im­pli­que­dé­sor­mais que le gou­ver­ne­ment de pro­vince soit obli­gé de ré­pondre à la de­mande de construc­tion sous quatre mois. Mais on est en­core loin de l’éga­li­té­par­faite entre les dif­fé­rents cultes. Quant à la su­per­fi­cie du lieu de culte, il doit cor­res­pondre aux « be­soins des ci­toyens ». Et pren­dreen­con­si­dé­ra­tion « la crois­sance de la po­pu­la­tion ». Une men­tion « trop vague et im­pré­cise », dé­plo­rait Mona Ga­bal­lah à l’Agence France Presse, af­fi­liée au par­ti des Égyp­tiens libres, fon­dé par le ri­chis­sime homme d’af­faires copte Na­guib Sa­wi­ris. Qui dé­ci­de­ra de la sur­face? Sur quels cri­tères ob­jec­tifs ? Alors que le culte mu­sul­man bé­né­fi­cie de fi­nan­ce­ments pu­blics in­di­rects, via le mi­nis­tère des Af­faires re­li­gieuses, qui re­cueille­no­tam­ment des dons et des hé­ri­tages fi­nan­ciers, ce sont les Coptes qui fi­nancent leur­cul­teà100 %. Tout comme les prêtres ou évêques qui of­fi­cient. On est donc loin du consen­sus pour une loi cri­ti­quée dès le dé­part, en rai­son du man­quede trans­pa­rence du dé­bat pu­blic. Mais la cri­tique la plus fé­roce vient sur­tout du fait que cette loi ne fe­ra pas ces­ser les at­taques ré­gu­lières com­mises no­tam­ment par des mu­sul­mans sa­la­fistes dans le sud du pays : « Il y a tou­jours des in­té­gristes », confirme An­ba Yo­lious. « Et même par­mi les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales. Tout ça va prendre du temps. Mais j’ose es­pé­rer que les com­por­te­ments vio­lents sont des cas in­di­vi­duels. D’ailleurs, les po­pu­la­tions lo­cales re­jettent sou­vent ces actes… »

(Pho­to Vir­gi­nie Nguyen Hoang/AFP)

Avec cette nou­velle loi sur la construc­tion d’églises, qui ne fait pas l’una­ni­mi­té, les Coptes veulent être consi­dé­rés comme des Egyp­tiens à part en­tière.

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