« Do­nald Trumpn’est sû­re­ment pas un ange »

Au­réo­lé du titre de « seul jour­na­liste fran­çais » à avoir fait l’in­ter­view du nou­veau pré­sident amé­ri­cain, l’écri­vain An­dré Ber­coff aver­tit : Trump est un prag­ma­tique qui fe­ra ce qu’il a dit

Monaco-Matin - - L’interview - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JÉ­RÉ­MY COL­LA­DO

Faillite des jour­na­listes, des son­dages, des élites... La vic­toire de Do­nald Trump n’est pas une blague : c’est le re­tour de la réa­li­té pour­de­nom­breux com­men­ta­teurs qui ont pré­fé­ré voir aux États-Unis le monde dont ils rê­vaient plu­tôt que tel qu’il était. Certes, Do­nald Trump a mul­ti­plié les pro­vo­ca­tions. Certes, il fait­par­tie­du sys­tème, hom­med’af­faires car­nas­sier et ca­pi­ta­liste for­ce­né. Mais il a par­lé à un peuple au­quel plus per­son­ne­ne­donne la pa­role. Son élec­tion ne plonge pas le monde dans l’in­con­nu : elle vient confir­mer le ma­laise d’une classe moyenne ex­clue de la mon­dia­li­sa­tion. C’est pour­quoi elle donne au­jourd’hui des ailes à cer­tains res­pon­sables po­li­tiques fran­çais.

Per­sonne ou presque n’avait pré­vu­ces­cé­na­rio. Cet­te­vic­toire de Do­nald Trum­pest-elle vrai­ment une sur­prise pour vous? Je ne vais pas di­reque j’étais cer­tain qu’il soit élu, mais j’ai tou­jours pen­sé que c’était une pos­si­bi­li­té réelle. Con­trai­re­ment aux ex­perts, aux pseu­dos­pé­cia­listes, à tous ces « sa­chants » qui s’ex­priment au­jourd’hui, jeme suis ren­du aux États-Unis et j’ai pu voir la réa­li­té­de­ce­qu’on peut ap­pe­ler « l’Amé­rique pé­ri­phé­rique ». Le dé­clas­se­ment, le ma­laise de la classe moyenne, tout ça existe. C’est ce qui a ren­du la vic­toi­re­deDo­nald Trump pos­sible.

Hilla­ryC­lin­ton a long­temps fait la cour­seen tête. El­lea­dé­pen­sé deux fois plus d’ar­gent que son ad­ver­saire. Qu’est-ce qui luia­man­qué? J’ai long­temps pen­sé que la ma­chine Clin­ton se­rait plus forte que tout. Tout le sys­tè­meé­tait der­riè­reelle: Wall Street, la Si­li­con Val­ley mais aus­si  % des mé­dias, qui com­bat­taient vio­lem­ment Do­nald Trump. Même une par­tie des Ré­pu­bli­cains s’étaient ral­liés àHilla­ryC­lin­ton! C’est donc un mes­sage po­li­tique : ce­lui qui gagne, c’est ce­lui qui ne fait pas par­tie du mi­lieu po­li­tique.

Pour­tant, c’est un­homme du sys­tème, mil­liar­daire, hom­med’af­faires... Oui, il fait par­tie du sys­tème. Mais il n’est pas dans le sé­rail po­li­tique, dont on con­naît le pro­ces­sus de sé­lec­tion dras­tique, à la ma­niè­redes che­vaux d’élite qu’on voit sur les hippodromes.

Cer­tains es­pèrent dé­sor­mais que Do­nald Trumpn’ap­pli­que­pas tout ce­qu’ila­pro­mis, comme la construc­tiond’un­mur entre le Mexi­queet les États-Unis ou la finde l’Oba­ma­care... On di­rait que son élec­tion em­pêche cer­tains de res­pi­rer! C’est comme une boule au ventre pour beau­coup. Àmon avis, il ap­pli­que­ra beau­coup de choses qui sont dans son pro­gramme. Il sait bien que s’il ne le fait pas, il se­ra ri­di­cu­li­sé. Car les gens at­tendent des ré­sul­tats.

Son pre­mier dis­cours de pré­sident élua­prisdes ac­cents de ras­sem­bleur. Une tac­tique? Je ré­pè­te­de­puis le dé­but que Do­nald Trump n’est pas un idéo­logue. Les­gens se sont trom­pés sur son compte : il est avant tout prag­ma­tique. En écri­vant mon livre sur lui, j’ai ob­ser­vé àquel point c’est un homme quia­pas­sé sa vie àné­go­cier. Lui ne vient pas deWall Street. Ce n’est pas un Ker­viel à la­puis­sance  , cen’est pas l’éco­no­mie-ca­si­no. At­ten­tion, je ne dis pas qu’il est an­ti­ca­pi­ta­liste. Mais il est pour la sé­pa­ra­tion entre les banques d’af­faires et les banques de dé­pôts, pour pro­té­ger les pe­tits épar­gnants. Sa­vie, c’est la pierre.

C’est-à-dire? Quand vous de­vez construire un im­mense gratte-ciel, il faut né­go­cier avec les chef­sde­chan­tier, la po­lice, la jus­tice... Par son père, Do­nald Trum­paap­pris le prix d’un bou­lon. Ilyaune chose fon­da­men­tale à sa­voir sur Do­nald Trump: il con­naît la psy­cho­lo­gie et la men­ta­li­tédes ou­vriers qui ont bossé sur ses chan­tiers. C’est parce qu’il a com­pris ces­gens-là qu’il a rem­por­té l’élec­tion pré­si­den­tielle. C’est ce qui vou­saat­ti­ré chez lui? Ce que j’ai­me­chez lui, c’est son cô­té hors-normes. Il brave le­des­tin. Il avait tou­tà­per­dre­dans cette élec­tion. Il au­rait pu con­ti­nuer sa vie tran­quille, pro­fi­ter… Vous voyez un mil­liar­daire fai­re­ce­genre de choses enF­rance?

On vous trai­te­dé­sor­mais de « fa­cho » pour avoir écrit le pre­mier sur Do­naldT­rump, que l’on dé­peint comme un­hom­me­ra­cis­teet­mi­so­gyne... C’est gro­tesque. Tout ça est une ava­lanche de cli­chés im­bé­ciles. Do­nald Trump n’est sû­re­ment pas un ange. Mais rap­pe­lez-vous qu’en , il nom­me­com­me­chef de chan­tier et di­rec­trice des opé­ra­tions de sa « Trump To­wer » une fem­mede  ans. On est alors en  ! À l’époque, au­cune fem­men’est à ce type de postes. Oui, il a un cô­té ma­cho et il est ca­pable de brèves de comp­toir. Mais mi­so­gyne, non.

Pour­quoi cer­tains per­sistent à le­voir com­meun pa­ran­gon de l’ex­trême droite? Le dé­ni de réa­li­té sur Do­nald Trump at­teint des som­mets. Quand la réa­li­té­ne­plait pas aux ex­perts, ils font com­me­si elle n’exis­tait pas. Ré­cem­ment, sur France , j’ai dit àSé­go­lène Royal que les idées de Do­naldT­rump s’ins­pi­raient en par­tie du pré­sident Roo­se­velt, an­ti-im­mi­gra­tion et an­ti-fi­nance, qui n’était pas par­ti­cu­liè­re­ment un hom­mede droite. El­lea­pous­sé des cris d’or­fraies. Do­nald Trump aun­dis­cours po­pu­liste : il ré­pond aux in­ter­ro­ga­tions du peuple.

Le vote pour Do­nald Trum­pest-il vrai­ment un vote so­cial? Les classes po­pu­laires, no­tam­ment les po­pu­la­tions noires, ont vo­té pour Hilla­ryC­lin­ton. N’est-ce pas plu­tôt un vote iden­ti­taire? C’est clai­re­ment un vote de la classe moyenne blanche qui ne sait plus où elle est. Hilla­ryC­lin­ton a fait du Ter­ra­No­va [du nom de ce think tank proche du PS qui théo­ri­sait l’aban­don du vote ou­vrier pour se concen­trer sur le vote im­mi­gré, ndlr] en es­sayant de seg­men­ter le vote. Elle a ten­té de convaincre les femmes, les his­pa­nos, les noirs..., en ima­gi­nant avoir la­ma­jo­ri­té. Do­nald Trump abâ­ti son dis­cours sur le rêve amé­ri­cain avec son slo­gan « Make Ame­ri­caG­reat Again » . Rendre sa gran­deur à l’Amé­rique.

Ma­rine Le Pen fut la pre­mière à fé­li­ci­ter Do­nald Trump, alors mê­me­qu’elle ne l’asou­te­nu qu’à de­mi-mots ces­der­niers mois... Qu’a-t-el­leàes­pé­rer de cet­te­vic­toire? Com­pa­rai­son n’est pas rai­son... Je pense que cet­te­vic­toi­re­peut jouer à la­marge pour Ni­co­las Sar­ko­zy, Ma­rine Le Pe­nou­même Emmanuel Macron, car s’il sort de l’ENA, cet homme est hors du mi­lieu po­li­tique.

Ce qu’il s’est pas­sé avec Do­naldT­rump présage-t-il de l’ave­nir en France? Ce qui­me­frappe, c’est que cer­taines pro­blé­ma­tiques so­ciales sont les mêmes : des deux cô­tésde l’At­lan­tique, les éli­tes­mon­dia­li­sées ont fait un plan so­cial sur la classe moyenne. Ceux qui ne sont pas dans la mon­dia­li­sa­tion sont re­je­tés du sys­tè­me­po­li­tique.

Cet­te­vic­toire peut jouer à la­marge pour Sar­ko­zy”

(Pho­to AFP)

Do­nald Trump « fait par­tie du sys­tème », se­lon An­dré Ber­coff, « mais il n’est pas du sé­rail ».

(DR)

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