Vrais ou faux?

Franck Baille, pré­sident de l’Hô­tel des ventes de Monte-Car­lo, consi­dère qu’il s’agit de «l’une des plus grandes dé­cou­vertes de l’His­toire de l’art ». L’au­then­ti­ci­té des des­sins qu’ila­trou­vé­saé­té contes­tée hier par le VanGoghMu­seum.

Monaco-Matin - - La Une -

« J’en ai fait des dé­cou­vertes mais celle-ci, évi­dem­ment, va mar­quer ma car­rière. » Pre­mier ex­pert à po­ser son re­gard sur le car­net re­trou­vé de VanGogh, Franck Baille a me­né à terme huit an­nées d’une en­quête fas­ci­nante. Une aven­ture qui a par­fois pris des airs de che­min de croix, no­tam­ment jus­qu’à la dé­cou­verte de ce qu’il convient au­jourd’hui de consi­dé­rer­com­me­la Pierre de Ro­sette de cette his­toire: un pe­tit car­net jour­na­lier­duCa­fé de la ga­red’Arles (lire ci-des­sous) men­tion­nant la pro­ve­nance des des­sins. Cet­te­ré­vé­la­tion contri­bue­ra àceque Franck Baille forme, dès 2013, unat­te­lage de poids avec Bo­go­mi­laWelsh-Ov­cha­ro­vetRo­nald Pi­ck­vance pour faire fi de­dé­cep­tions préa­lables. « On a connu des vi­cis­si­tudes pen­dant des an­nées, je ne vais pas m’étendre là-des­sus mais il y au­ra peut-être un buzz à ré­vé­ler… » , com­mente la­co­ni­que­ment l’au­teur d’une dé­cou­verte dont le ré­cit a d’ores et dé­jà fait l’ob­jet d’une­com­mande des édi­tions du Seuil. Une his­toire dans l’His­toire qui s’an­nonce tru­cu­lente et per­met­tra sans doute de com­prendre quand et pour­quoi les des­sins ont été dé­cou­pés de leur re­liure, comment l’ac­tuelle pro­prié­taire a ré­cem­ment com­men­cé à pré­tendre dé­te­nir des Van Gogh, ou en­co­re­pour­quoi de grandes ins­ti­tu­tions n’ont pas contri­bué aux re­cherches… Tout com­mence il y a huit ans, lors d’une par­tie de chasse dans le mi­di. Un ami ar­mu­rier confie à Franck Baille que son voi­sin pos­sède des Van Gogh. Non éta­blie, la ru­meur aguiche le pré­sident de l’Hô­tel des ventes de Monte-Car­lo, qui va à la ren­contre de la pro­prié­tai­redes des­sins, au­jourd’hui âgéede 74 ans, et­sa­fa­mille. « Des gens sim­ple­set de­mo­rale, qui n’ont pas conscience de ce que ça peut re­pré­sen­ter » , ju­gea­pos­te­rio­ri ce­lui qui est de­ve­nu man­da­taire exclusif. « Je suis là pour veiller au grain et il y a une har­mo­nie to­tale avec la fa­mille » , as­sure-t-il avant de conter les grandes étapes de sa trou­vaille. « La per­sonne qui dé­tient cet en­sem­bleaun lien avecArles, el­lea­pas­sé sa pri­meen­fance à Arles. Bien en­ten­du, de la mort de Van Gogh en 1890 à nos jours, nous avons re­lié le par­cours de cet en­semble de des­sins. » Et quelle tra­jec­toire! D’abord, le­brouillard. Conçu de­puis le XVe siècle en France, ce type de livre de comptes semble usi­té jus­qu’en 1816 à Pa­ris mais l’his­toire de l’art­ne­fait pas ré­fé­rence à l’usage d’un tel pa­pier par un ar­tiste ma­jeur. « Les en­tre­prises ne se servent plus de ces brouillards vers la fin du XIXe siècle. Donc on sup­pose que ce brouillard est dans les ar­chives, qu’il est vierge et que les époux Gi­noux [te­nan­ciers du Ca­fé de la gare, NDLR] l’of­fren­tàVan Gogh. » Une sup­po­si­tion confir­mée par la dé­cou­verte, dans le reste des ar­chives comp­tables du Ca­fé de la gare, d’un car­net an­no­té par les em­ployés où, le 20 mai 1890 – quatre jours après le dé­part de Van Gogh pour l’asile de Saint-Ré­my –, il est fait men­tion­du­dé­pôt « d’un car­net de des­sins » par le doc­teur Fé­lix Rey « de la­part deVan Go­ghe ( sic) » . Un élé­ment dé­ci­sif pour ré­ta­blir la­chro­no­lo­gie et une énigme à ré­soudre: pour­quoi les Gi­noux, des­ti­na­tai­res­dece «ca­deau », n’en ver­ront ja­mais la cou­leur? « Quand le doc­teur Rey ap­porte ce car­net, il y a cet­tean­no­ta­tion “brouillard” sur la tranche. C’est, semble-t-il, une em­ployée, Ga­brielle Ber­lat­tier, qui est là ce ma­tin-là. Et l’après-mi­di, c’est un cer­tain Sou­lé qui vient. Ila­dû clas­ser le brouillar­da­vec la comp­ta­bi­li­té… » Où sont donc les Gi­noux? « En­mai 1890, Mme Gi­nouxest ma­lade, conva­les­cente, et M. Gi­noux s’est frac­tu­ré quelque chose. C’est pour ça que qu’ils ne sont pas là et que le brouillard­vient entre les­mains de quel­qu’un qui n’est pas concer­né. Ce Sou­lé est un re­trai­té de la SNCF, j’ai fait toutes les ar­chives no­ta­riales d’Arles pour le re­trou­ver et j’ai fait ap­pel à un do­cu­men­ta­liste free­lance pen­dant deux ans pour tout dé­piau­ter, par­tout, dans tous les coins [en plus de sa col­la­bo­ra­trice, Ca­ro­line Bar­ba­roux, NDLR]. J’ai aus­si mis quel­qu’un avec Bo­go­mi­la Welsh pen­dant un an à To­ron­to pour l’ai­der » , re­late Franck Baille. Car si les Gi­noux n’ont ja­mais re­vu le brouillard, ce der­nier aen­suite voya­gé… de 70 mètres. « M. Gi­noux meurt en1902 et Mme Gi­noux met le ca­fé en gé­rance. Elle meurt en 1911 et, dans l’in­ter­valle, elle re­joint sa nièce Cre­vou­lin qui a une épi­ce­rie à 70 mètres du Ca­fé de la gare et ha­bite juste der­rière, ave­nue de Mont­ma­jour. QuandMme Gi­noux met en gé­rance, el­lea­mène vrai­sem­bla­ble­ment toute sa comp­ta­bi­li­té. » Mme Cre­vou­lin, la nièce de Mme Gi­noux, meurt à son tour en 1927 et aban­donne ce legs in­con­nu à sa­des­cen­dance. Là même où le brouillar­dréé­mer­ge­ra des dé­combres après-guerre. On­sai­taus­si qu’entre-temps, entre 1934 et 1935, un dé­nom­mé Bas­so – ré­pu­té in­ven­teur de la bouilla­baisse – ra­chète l’épi­ce­rie Cre­vou­lin, au rez-de-chaus­sée de la Mai­sonJaune, pou­rou­vrir La Ci­vet­tear­lé­sienne, quia­chan­gé de pro­prié­taires mais existe tou­jours. « Et le fils Bas­so épouse la soeur de la mère de l’ac­tuelle pro­prié­taire. Donc l’ac­tuelle pro­prié­taire et sa mère passent leur en­fance dans ce contexte! » La suite est ra­con­tée par l’ac­tuelle pro­prié­taire des des­sins : « Àla­sui­te­deces des­truc­tions, ma mère a dé­cou­vert dans une re­mise où se trou­vaient des ar­chives comp­tables du Ca­fé de la gare ce grand car­net àdes­sins, ain­si qu’un­pe­tit car­net ma­nus­crit.» Une his­toi­re­ro­cam­bo­lesque qui, dès lors, pren­dra aux tripes cha­cun de ses mes­sa- gers. « J’ai euun in­ter­lo­cu­teur qui, aprio­ri, n’était pas spé­cia­li­sé puisque char­gé des édi­tions de ro­mans au Seuil. Il s’agit deBer­nardComment, un écri­vain suisse qui a été Prix Gon­court de la­nou­velle et dont le père était ar­tiste pein­treàBâle. Je lui ai­mon­tré les des­sins, il est res­té hé­bé­té et a écrit une post­face… Pour en ar­ri­ver là ( sou­rire)! » « C’est une his­toire de ren­contres, une suc­ces­sion de pe­tits bon­heurs et d’as­pé­ri­tés aus­si. Ma seule fier­té, c’est d’y avoir cru. Je­me­sens un peu comme le pe­tit té­lé­gra­phiste qui amène la bonne nou­velle. La bonne nou­velle est là, elle va vivre d’elle-mê­meet per­du­rer au-de­là de nous. C’est un té­moi­gnage aus­si de ce que notre ci­vi­li­sa­tion a pro­duit dans le pas­sé. Cette dé­cou­verte, c’est un bon coup de so­leil aveu­glant dans cet océan ac­tuel de bar­ba­rie. »

Il y au­ra­peu­têtre un buzz à ré­vé­ler ” Un bon coup de so­leil aveu­glant ”

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