«Dans  % des cas ce n’est pas un VanGogh»

Ex­perte de re­nom­mée in­ter­na­tio­nale et au­teur du Brouillard d’Arles, la Bul­ga­ro-ca­na­dienne et fran­co­phile livre ses émo­tions et dé­taille le pro­cé­dé d’ex­per­tise

Monaco-Matin - - L’info Du Jour -

Elle l’avait presque ou­bliée. Pe­tite, dé­jà, VanGogh fai­sait par­tie de son quo­ti­dien. Au-des­sus de son lit, une re­pro­duc­tion de La Mous­mé ber­çait les nuits de celle qui de­vien­drait l’une des plus grandes ex­pertes de l’ar­tiste. C’est dire la si­gni­fi­ca­tion re­vê­tue par la sor­tie du Brouillard d’Arles pour son au­teur, Bo­go­mi­la Welsh-Ov­cha­rov. Tout juste dé­bar­quée de To­ron­to il y a quelques jours, celle qui fut la com­mis­saire de la grande ré­tros­pec­tive consa­créeàVan Gogh, en 1988 à Or­say, nous a don­né ren­dez-vous au Ca­fé fran­çais, place de la Bas­tille. Là, en­tre­marbre, hauts mi­roirs et fau­teuils en cuir rou­geà l’as­sise de ve­lours, sou­ve­nirs et émo­tions dé­filent. L’élé­gance, parle. Car, comme le des­sin était une né­ces­si­téab­so­lue pour Vincent, le té­moi­gnage est au­jourd’hui né­ces­si­té pour Bo­go­mi­la. Quitte à crou­ler sous les­de­man­des­mé­dia­tiques les pro­chaines se­maines. « J’ai­me­rais bien échap­per à tout ça ( rires)… mais je le fais pour lui aus­si » , mur­mure-t-elle les yeux po­sés sur la cou­ver­ture du Brouillard. Ce­car­ne­tà­des­sins com­blant en­fin, pour re­prendre les mots de Ro­nald Pi­ck­vance, « une la­cune par­mi les plus ex­tra­or­di­naires de la sa­ga des des­sins ar­lé­siens » . « Ob­sé­dé » , Van Gogh fut en ef­fet pro­lixeàArles et ses en­vi­rons, mais mar­chands et ex­perts avaient tou­jours écu­mé les lieux en vain…

D’où vient vo­tre­pas­sion pourVan Gogh? C’est une­pas­sion qui a com­men­cé à la fin des an­nées soixante. J’ai fait une thèse sur VanGogh à Bo­go­mi­laWelsh-Ov­cha­rov: « J’ai com­men­cé à feuille­ter ,  ou  pages mais c’était trop… l’émo­tion était très forte. »

l’Uni­ver­si­téde To­ron­to, puis jeme suis ma­rié avec Ro­bert Welsh (ex­pert). J’avais un­pro­jet de thèse de doc­to­rat et il étai­tàU­trecht. Il en apar­lé à quel­qu’un et un pro­fes­seur lui a ré­pon­du qu’il avait en­co­redes trous dans sa do­cu­men­ta­tion, sur­tout sur la pé­riode de VanGoghà Pa­ris. Comme j’étais très fran­co­phile – j’avais tra­vaillé à l’école des Beauxarts et fait des études à la Sor­bonne par­ceque je ne sa­vais pas en­core si je vou­lais être ar­tiste-sculp­teur ou­his­to­rien­nede l’art –, mon ma­rim’a dit que la thè­se­par­fai­te­pour moi se­rait « Van Gogh à Pa­ris ». J’ai ob­te­nu ma thè­seàU­trecht et de­puis j’ai

tou­jours tra­vaillé sur VanGo­ghet son­mi­lieuar­tis­tique. Il est tou­jours res­té avec­moi.

Quel est votre tout pre­mier sou­ve­nir de l’ar­tiste? ( elle ré­flé­chit) Ça, c’est très in­té­res­sant! Bien avant que je me lan­ce­dansmes études “van go­ghiennes”, j’avais dans­ma chambre à cou­cher un por­trait de La Mous­mé. Cet­te­pe­tite fille ar­lé­sienne qui, for­tui­te­ment, est dans ce car­net de des­sins!

Comment avez-vous ap­pris l’exis­tence de ce car­net de des­sins? C’est le des­tin ( sou­rire). À l’été , j’étais au Tho­lo­net, près d’Aix, un des lieux que nous pré­fé­rions avec­mon ma­ri – dé­cé­dé il y a quelques an­nées. Je connais beau­coup de gens dans la ré­gion et une amie, éga­le­ment amie avec Franck Baille, lui a conseillé de ve­nir me voir. On s’était croi­sés une fois au­pa­ra­vant, on ne se connais­sait pas. Franck m’a in­vi­té à ve­nir les voir avec mon ma­ri. Onest ren­trés dans son sa­lon et il y avait une table juste de­vant une fe­nêtre. Il fai­sait très chaud, très hu­mide, et j’ai ou­vert la­pre­mière pa­gede cet al­bum. C’était Le Cy­près. Quand je l’ai eu dans ma main, j’ai eu un choc. D’ha­bi­tude, quand je suis ap­pe­lé pour au­then­ti­fier un ar­tiste com­meVan Gogh, j’hé­site tou­jours parce que dans  % des cas, ce n’est pas unVan Gogh. Mais cette fois la sen­sa­tion était très forte, jen’y croyais pas. Je voyais tout ce qui était le maître et j’ai com­men­cé à feuille­ter ,  ou  pages mais c’était trop. Comme pour tous ceux qui l’ont vu la pre­mière fois, l’émo­tio­né­tait très forte.

Un sen­ti­ment ren­for­cé par l’état de conser­va­tion des des­sins? C’est ce qui fait sa ra­re­té aus­si. C’est une dé­cou­verte mo­nu­men­tale dans l’his­toi­rede VanGogh! Une clé. C’est énorme dans l’His­toire de l’art.

Avez-vous tout de sui­teé­té convain­cue à  % d’avoir af­fai­reàVanGogh? La tech­nique, le­pa­pier… Il y avait tout ce que je connais­sais du style de VanGogh. Je suis tout de suite al­lé voir le plus grand ex­pert de sa pé­riode ar­lé­sienne, Ro­nald Pi­ck­vance. Il a fait deux grandes ex­po­si­tions au Me­tro­pole Mu­seum(NewYork), il sa­vait comment VanGogh em­ployait le des­sin et, après, la pein­ture. Je lui ai ap­por­tédes pho­tos et une di­zaine de des­sins et il n’a eu au­cun doute. La seule chose qu’il m’adite c’est “Il faut pu­blier Bo­go­mi­la!” ( rires). Je lui ai dit que je ne sa­vais pas car c’était tel­le­ment de tra­vail [elle se­ra com­mis­sai­red’ex­po­si­tion, en  àOr­say, d’une ex­po­si­tion sur les « Pay­sa­ges­mys­tiques » com­pre­nant des VanGogh, NDLR]. Il m’adit “Tu­dois le faire!” et je lui ai de­man­dé de par­ta­ger avec­moi.

Comment s’est dé­rou­lée l’au­then­ti­fi­ca­tion tech­nique? On a fait fai­redes ana­lyses d’encre à Londres. Cu­rieu­se­ment, cen’est pas la même en­cre­qu’il uti­lise à Arles et à Saint-Ré­my. Il uti­lise du sé­pia, mais cer­tains des­sins ont cette cou­leur brune parce qu’une encre a vi­ré du noir au­brun. On a aus­si par­lé avec unex­pert du pa­pier Rives et des brouillards. Ce pa­pier porte la contre­marque Veuve-Blan­chet, qui était une pa­pe­te­rie. L’autre fi­li­grane est un bou­clier avec une croix et des ani­maux in­sé­rés dans un heaume de che­va­lier, jus­qu’à pré­sent nous n’avons pas trou­véd’ex­pert pour l’iden­ti­fier. Ça­peut être très in­té­res­sant pour quel­qu’un qui vou­drait pour­suivre les re­cherches.

(©Seuil)

Qu’avez-vous res­sen­ti à la­dé­cou­verte des des­sins?

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