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Deux on­co­logues de la po­ly­cli­nique Saint-Jean à Cagnes-sur-Mer lancent l’alerte: des ma­lades du cancer ne pour­ront plus être soi­gnés. En cause : un bras de fer entre l’Etat et le la­bo­ra­toire BMS

Monaco-Matin - - La Une - NAN­CY CATTAN ncat­tan@ni­ce­ma­tin.fr

Telle Va­lé­rie,  ans, ha­bi­tant Trans-en-Pro­vence, des ma­lades sont pris en ota­ge­dans le bras de fe­rop­po­sant l’Etat et un la­bo­ra­toi­re­phar­ma­ceu­ti­quea­mé­ri­cain sur le coût d’un trai­te­ment in­no­vant contre le cancer. Une si­tua­tion dé­non­cée par deux on­co­logues azu­réens.

J’ ai mal­heu­reu­se­men­tune mau­vaise nou­velle à vous an­non­cer.” Quand mon on­co­logue, le Dr Castelnau, m’a dit ça, j’ai pen­sé aus­si­tôt que ma ma­la­die était re­par­tie. Mais, il fai­sait ré­fé­rence à tout autre chose: “La cli­nique ne peut plu­sas­su­mer­votre trai­te­ment; elle n’est tou­jours pas rem­bour­séedes soins­réa­li­sés en2015…” Je n’avais plus de mots. Je lui ai juste dit: “Mais pour moi, ça veut di­re­quoi? Qu’estce que je vais faire?” Et j’ai pleu­ré. » Na­tha­lie, 48 ans, ori­gi­nai­re­deT­ran­sen-Pro­vence (Var), souffre de­puis juin 2014 d’un cancer du pou­mon. Un­can­cer vo­lu­mi­neux, in­opé­rable, diag­nos­ti­qué lors d’une ra­dio­gra­phie de contrôle. « Mon pneu­mo­logue m’a adres­sée auDr Castelnau. Et, pen­dant une an­née, j’ai bé­né­fi­cié d’une chi­mio­thé­ra­pie lourde, qui a per­mis de faire dis­pa­raî­treune par­tie des mé­ta­stases, mais pas toutes. “Vo­tre­chi­mio­ne­fonc­tionne plus, on va re­com­men­cer une série de rayon­set­de­chi­mio plus forte”, m’a an­non­cé mon mé­de­ci­nau­bout d’un an . » Une nou­velle dif­fi­cile à en­tendre alors que Na­tha­lie a dé­jà très mal sup­por­té le pre­mier trai­te­ment. « C’est là que leDr Castelnau m’a dit : “Un nou­veau trai­te­ment, le ni­vo­lu­mab, vient de sor­tir. On va de­man- der l’ac­cord­de­laSé­cu. Si la ré­ponse est po­si­tive, on at­taque le trai­te­ment.” » Trois se­maines plus tard, la bon­ne­nou­vel­le­tombe. Na­tha­lie est mise sous im­mu­no­thé­ra­pie. Et les ré­sul­tats sont spec­ta­cu­laires : « Avec les six autres pa­tients trai­tés, on nous ap­pelle les mi­ra­cu­lés! » Toutes les mé­ta­stases ont­dis­pa­ru, et Na­tha­lie to­lère par­fai­te­ment bien le trai­te­ment. Aus­si, quand la Va­roise a ap­pris la se­maine der­nière que le mer­cre­di 9no­vembre, elle re­ce­vait peut-être sa der­nière « per­fu­sion de vie », elle s’est ef­fon­drée. « Si on ne peut plus me trai­ter par le ni­vo­lu­mab, ça si­gni­fie que je vais de­voir re­faire une chi­mio? Re­tom­ber? Re­de­ve­nir une loque, mai­grir, ne plus man­ger? Et pour rien? Là, je ne m’en sor­ti­rais pas! »

«Elle s’est mise à pleu­rer dans mon bu­reau»

Amer­tume, co­lère, tris­tesse… Le Dr Oli­vier Castelnau, on­co-pneu­mo­logue à la Po­ly­cli­nique Saint-Jean deCagnes-sur-Mer, ne dis­si­mule pas ses émo­tions. « Pour la­pre­mière fois de­puis 25 ans que j’exerce, j’ai vu une ma­lade pleu­rer dans mon bu­reau parce que je lui an­non­çais que nous ne pou­vions plus pour­suivre son trai­te­ment, faute de pou­voir le payer. » Une si­tua­tion in­sup­por­table, qui a in­ci­té­ces­pé­cia­liste et son confrère, le Dr Jé­rôme Bar­rière, à lan­cer l’alerte ( li­re­ci-des­sous). « Alors que des pa­tients, pour cer­tains en si­tua­tion pal­lia­tive, sont re­ve­nus à la vie­grâ­ceà­cette mo­lé­cule in­no­vante, elle ne peut plus être dé­li­vrée », s’in­surgent-ils. En cause dans cette af­fai­re­tra­gique : le­bras de fer qui op­pose l’Etat, d’un cô­té, et l’in­dus­triel du­mé­di­ca­mentBMS(Bris­tol-Myers Squibb), de l’autre. Ilyau­na­nen­vi­ron, le ni­vo­lu­mab ob­te­nait le pré­cieux sé­same que consti­tue l’Au­to­ri­sa­tion de mise sur le marché (AMM) fran­çais. Les pro­grès thé­ra­peu­tiques in­con­tes­tables dont il est vec­teur, en par­ti­cu­lier dans le trai­te­ment du cancer du pou­mon­mé­tas­ta­tique, sont en ef­fet ir­ré­fu­tables. Mais qui ditAMM, ne­si­gni­fie pas ac­cord­sur le prix. Ce­lui­ci fait en ef­fet l’ob­jet d’âpres (et as­sez opaques) dis­cus­sion­sen­trele la­bo­ra­toire qui pro­duit la mo­lé­cule et les ins­tances char­gées de né­go­cier­ce­prix. Et, nul ne l’ignore, les la- bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques n’ont pas­vo­ca­tion­phi­lan­thro­pique: ils es­pèrent ob­te­nir, comme pour tout pro­duit com­mer­cial, le prix le plus éle­vé pos­sible. Et dans le cas des mo­lé­cules d’im­mu­no­thé­ra­pie (qui fonc­tionnent en sti­mu­lant les dé­fenses im­mu­ni­taires contre la tu­meur), dont ils­savent qu’elles sont par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­dues, ils se montrent par­ti­cu­liè­re­ment gour­mands. Le coût­du trai­te­ment (non né­go­cié) s’élève à plus de 6000 eu­ros par mois et par pa­tient. « Après la peine, c’est la co­lère qui m’a sub­mer­gée, conclut Na­tha­lie. Je n’en veux ni aux­mé­de­cins, ni à la­cli­nique. Par contre, je re­fuse que dans cette guerre entre le la­bo­ra­toire et l’Etat, nous, ma­lades, soyons pris en otage. » Une­prise d’ota­ges­qui­pour­rait s’ache­ver de fa­çon tra­gique en cas d’échecdes né­go­cia­tions. Rap­pe­lons sim­ple­ment au la­bo­ra­toire BMS le mes­sage qu’il af­fiche sur la page d’ac­cueil de son site: « Ne ja­mais perdre de vue le bé­né­fice du pa­tient » (sic). Et à la mi­nistre sa pro­mes­sed’un sys­tè­me­de­san­té « plus juste et plus ef­fi­cace dans le monde d’au­jourd’hui » . 1. Na­tha­liea­lan­céu­ne­pé­ti­tion « Ai­dez­nousà­gué­rir » : www.me­so­pi­nions.com/pe­ti­tion/sante/ai­dez-gu-rir/26017

(Photo Sé­bas­tien Bo­tel­la)

Ce trai­te­ment aux ef­fets spec­ta­cu­laires, qui a bé­né­fi­cié d’une au­to­ri­sa­tion de mise sur le marché il y a près d’un an, est éga­le­ment très oné­reux.

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