In­ter­view

Après avoir dé­non­cé les dan­gers mor­tels du Me­dia­tor, Irène Fra­chon s’en­gage au­près des étu­diants en mé­de­cine ni­çois pour les sen­si­bi­li­ser aux conflits d’in­té­rêts

Monaco-Matin - - Santé - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NAN­CY CATTAN ncat­tan@ni­ce­ma­tin.fr

Ce­ma­tin, à9­heures, s’ouvre le deuxième col­loque or­ga­ni­sé par L’Es­prit cri­tique ni­çois, un col­lec­tif d’étu­diants de la fa­cul­té de mé­de­ci­ne­deNi­ce­cons­ti­tué de­puis deux ans « pour sen­si­bi­li­ser leurs pairs à l’es­prit cri­tique dans les thé­ma­tiques de la san­té et du soin ». « Notre ob­jec­tif est tou­jours le même: ré­flé­chir et échan­ger sur la né­ces­si­té­du libre ar­bitre dans l’ap­pren­tis­sage aca­dé­mique et dans l’exer­cice de notre pro­fes­sion » , re­late Ro­bin Jouan, à l’ini­tia­tive de ce col­lec­tif. Thème choi­si cette an­née: « les lan­ceurs d’alerte ». Et c’est tout­na­tu­rel­le­ment que l’équipe or­ga­ni­sa­tion­nelle s’est tour­née vers la plus em­blé­ma­tique de ces lan­ceurs d’alerte, le Dr Irène Fra­chon, de­ve­nue cé­lè­brea­près avoir mis au jour, en2010, le scan­dale du Me­dia­tor des la­bo­ra­toires Ser­vier. Rap­pe­lons que ce mé­di­ca­ment, à l’ori­gine de dys­fonc­tion­ne­ments car­diaques, au­rait cau­sé la mort de plu­sieurs cen­taines de per­sonnes en France. Le col­loque s’achè­ve­ra par la pro­jec­tion au Pa­thé Mas­sé­na (Nice), en avant-pre­mière, du film re­tra­çant le com­bat de ce mé­de­cin pour l’in­ter­dic­tion du Me­dia­tor, La Fille de Brest, réa­li­sé par Em­ma­nuelle Ber­cot. Il se­ra sui­vi d’un dé­bat d’une heure, dans la salle de ci­né­ma, en pré­sence duDr Irène Fra­chon. Ren­contre avec une femme qui re­fuse de po­ser les armes avant que justice soit faite.

Les scan­dales liés aux mé­di­ca­ments se­mul­ti­plient. On a le sen­ti­ment que l’af­faire Me­dia­tor a ou­vert les vannes? Le Me­dia­tor a ef­fec­ti­ve­ment dé­blo­qué la pa­role, fait tom­ber les masques et per­mis que d’autres scan­dales sa­ni­taires soient vus avec unoeil neuf. Je pense que l’af­fai­reMe­dia­tor a sen­si­bi­li­sé à l’alerte sa­ni­taire.

Mé­su­sage, dé­tour­ne­ment d’au­to­ri­sa­tion de mise sur le Le Dr Irène Fra­chon va sou­vent à la ren­contre des étu­diants en mé­de­cine pour leur faire prendre conscience de l’in­fluence de l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique.

mar­ché, ef­fets in­dé­si­rables graves, aléas, pro­blème d’in­for­ma­tion… Il règne une cer­taine confu­sion au­tour des causes de scan­dales. N’as­siste-t-on pas néan­moins à cer­tains amal­games? C’est un fait, et pour de mau­vaises rai­sons. Le dra­me­duMe­dia­tor est par­fois ré­cu­pé­ré pour lé­gi­ti­mer cer­taines re­ven­di­ca­tions­moins fon­dées. Mais c’est in­évi­table.

Que pen­sez-vous de l’af­fai­reDé­pa­kine (mé­di­ca­ment an­ti­épi­lep­tique)? Les deux af­faires sont dis­tinctes, même si on­peut par­ler, dans les deux cas, de scan­dales sa­ni­taires, avec des consé­quences dra­ma­tiques. Le Me­dia­tor est un poi­son, une ar­na­que­pu­reet dure. Et la dis­si­mu­la­tion des ef­fets se­con­daires est avé­réeet prou­vée. Dans le cas de laDé­pa­kine,

il s’agit d’un vrai­mé­di­ca­ment. Le scan­dale est lié lààun pro­blè­med’in­for­ma­tion, et ques­tionne toute la chaîne de san­té: les la­bo­ra­toires Sa­no­fi, les pro­fes­sion­nels de san­té, les au­to­ri­tés sa­ni­taires. Les risques liés à la­prise de ce mé­di­ca­ment chez les femmes en­ceintes étaient connus, mais n’avaient pas été com­mu­ni­quésàun­grand nom­brede femmes.

Comment l’ex­pli­quer? Au fil du temps, l’alerte s’est es­tom­pée; les mé­de­cins ont eu

un dis­cours pa­ter­na­liste pour évi­ter que les femmes souf­frant d'épi­lep­sie ar­rêtent leur trai­te­ment, mê­me­pen­dant la gros­sesse, es­ti­mant que ça les ex­po­sait à des dan­gers en­co­re­plus grands. Je suis dé­jà très proche de toutes les as­so­cia­tions de vic­times, et no­tam­ment celles duDis­til­bène. Nous avons d’ailleurs fait un com­mu­ni­qué com­mun pour ré­cla­mer un fonds d’in­dem­ni­sa­tion com­mun, pour toutes les vic­times. Il faut qu’onen fi­nisse avec les in­dem­ni­sa­tions au coup par coup. Non. Presque toutes sont in­dé­pen­dantes des la­bo­ra­toires. Au contrai­redes as­so­cia­tions de pa­tients qui, elles, ont sou­vent des liens très forts avec la “Big Phar­ma” ( l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique, Ndlr). Il y a clai­re­ment une ré­cu­pé­ra­tion des as­so­cia­tions dans l’in­té­rêt des firmes.

Vous re­ce­vez des di­zaines de de­mandes par se­maine pour par­ti­ci­peràdes dé­bats, des confé­rences. Et vous re­fu­sez presque tout. Par contre, vous ac­cep­tez toutes les in­vi­ta­tions des facs de mé­de­cine. Comme celle des étu­diants de Nice. Pour­quoi? Il est fon­da­men­tal que les étu­diants en­mé­de­cine, qui por­te­ront le chan­ge­ment, soient conscients de l’in­fluen­ce­qu’ils su­bissent de la part de l’in­dus­trie. Les­mé­de­cins ont en ef­fet trop sou­vent le sen­ti­ment qu’ils sont au-des­sus du lot; ils ne doutent pas de leur ca­pa­ci­té à rai­son­ner de fa­çon in­dé­pen­dante, même s’ils col­la­borent avec l’in­dus­trie. C’est pour­tant prou­vé: dès qu’il y a col­la­bo­ra­tion, il y a jeu d’in­fluence.

Ces col­la­bo­ra­tions ne peu­ven­telles êtreé­vi­tées, pour pré­ve­nir les conflits d’in­té­rêts? C’est im­pos­sible, onest dans un sys­tème où la col­la­bo­ra­tion entre mé­de­cins et la­bo­ra­toires est in­con­tour­nable. Sim­ple­ment, le corps mé­di­cal doit ad­mettre qu’il est sous in­fluen­ceet connaître la stra­té­gie mar­ke­ting des la­bo­ra­toires. Il peut alors, en toute connais­san­cede cause, faire le mé­nage entre ce­qui est vrai­ment obli­ga­toire, et ce qui est beau­coup moins utile dans ces re­la­tions. Les liens en­tre­mé­de­cins et la­bos étant im­pos­sibles à cou­per, l’en­jeu est de mi­ni­mi­ser leurs ef­fets.

(Pho­to AFP)

Les as­so­cia­tions de vic­times son­telles en lien avec l’in­dus­trie?

Irène Fra­chon Vous dé­fen­dez les vic­times duMe­dia­tor. Êtes­vous prê­teà vous en­ga­ger au­près de toutes les vic­times de mé­di­ca­ments, quel qu’ils soient?

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