Jobs à  eu­ro : faut-il s’ins­pi­rer de l’Al­le­magne ?

Monaco-Matin - - Le Dossier Du Dimanche -

Im­po­ser du bé­né­vo­lat en échange du RSA ? Le­pré­sident (LR) de la Ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes, Laurent Wau­quiez – sou­te­nu par son ho­mo­logue de Paca Ch­ris­tian Es­tro­si –, en rêve. Le con­seil dé­par­te­men­tal (LR) du Haut-Rhin l’a même ten­té, mais la me­sure a été ju­gée illé­gale par le tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif au dé­but de l’an­née 2016. L’idéed’oc­cu­per les chô­meurs avec des em­plois « low cost » n’est pas morte pour au­tant. Bru­no Le Maire, can­di­dat à lap­ri­maire de la droite et du centre, dé­fend, lui, des « em­plois­re­bonds » , payés 5 eu­ros de l’heure avec un maxi­mum de 20 heures heb­do­ma­daires, pour « re­mettre le pied à l’étrier » aux de­man­deurs d’em­ploi qui le se­raient res­tés trop long­temps. L’Al­le­magne le pra­tique dé­jà de­puis dix ans. De l’autre cô­té du Rhin, on les ap­pelle « jobs à 1 eu­ro » . Les ré­formes Hartz IV, c’est l’his­toire de l’Al­le­magne des an­nées 2000, de la hausse du chô­mage, de Ge­rhardS­chrö­der et de la so­ciale-dé­mo­cra­tie lors­qu’elle enterre l’Etat­pro­vi­dence. On est en 2003, une coa­li­tion SPD-Verts (1) est au pou­voir. Le plan de ré­formes s’ap­pelle « Agen­da 2010 ». De l’âge de dé­part à la re­traite aux rè­gles­du­mar­ché­du tra­vail, tout est re­mis à plat. Cette der­nière par­tie est confiée par le gou­ver­ne­ment à Pe­terHartz, an­cien DRH de Volks­wa­gen. Le prin­cipe se dé­cline en­quatre vo­lets. Les em­plois com­plé­men­taires à bas sa­laires in­ter­viennent dès le deuxième vo­let, tou­jours en 2003. Ils bé­né­fi­cient d’exo­né­ra­tions de co­ti­sa­tions so­ciales et sont des­ti­nés aux chô­meurs peu qua­li­fiés. Les « jobs à 1 eu­ro » – mêmes avan­tages fis­caux – ar­rivent, eux, dans le qua­trième et der­nier pan de la ré­forme, en 2005. Un chô­meur lon­gue­du­rée – c’est-àdire au bout d’un an d’in­dem­ni­sa­tion– est obli­gé de les ac­cep­ter sous peine de se voir ré­duire, voire cou­per, son al­lo­ca­tion. Ils sont payés entre1et 2,50 eu­ros de l’heure, pour 15 à 30 heures de tra­vail par se­maine.

Obli­gés d’ac­cep­ter sous peine de se voir pri­vés d’al­lo­ca­tions

Les de­man­deurs d’em­ploi doivent s’ins­crire au Job­cen­ter. Nous sommes al­lés à l’an­tenne de Neukölln, là où les de­man­deurs d’em­ploi ont ren­dez-vous avec leur « conseiller de ré­in­ser­tion » . Si­tué au sud de la ville, au­tre­fois du cô­té ouest du­mur, le quar­tier en­re­gistre ac­tuel­le­ment l’un des taux de chô­mage les plus hauts de la ca­pi­tale al­le­mande, avec 15% de­de­man­deursd’em­ploi, dont 84 % d’entre eux de­puis plus de 12 mois. Dans la file d’at­tente, le su­jet semble ta­bou. Rares sont ceux qui ac­ceptent de se confier sur le job qu’on leur a or­don­né d’exé­cu­ter. Cer­tains ra­massent dans les parcs les cailloux que les pas­sants né­gli­gents ont en­voyés ba­la­der sur la pe­louse, d’autres net­toient des can­tines sco­laires ou ef­facent les graf­fi­tis. Eva, elle, range ses pa­piers à la­hâte dans une che­mise trans­pa­rente qu’elle four­re­dans son sac. Elle a les che­veux blonds ti­rés en queue-de­che­val, soi­gneu­se­ment ma­quillée, on lui donne une qua­ran­taine d’an­nées. Elle lâche : « Oui, je fais un mi­ni-job. » Elle vou­drait bien en di­re­plus, mais n’a pas le temps. « Jem’oc­cupe de se­niors, je fais de la garde à do­mi­cile. » Si­tôt son ren­dez-vous ter­mi­né, elle doit fi­ler si elle ne veut pas être en re­tard à l’au­tre­bout de la ville, « pour mon mi­ni-job, jus­te­ment », et elle a l’air aga­céeque le conseiller l’ait re­te­nue aus­si long­temps. Of­fi­ciel­le­ment, ces em­plois de­vaient fa­ci­li­ter la ré­in­ser­tion des chô­meurs de longue du­rée.

Le taux de chô­ma­gea­bais­sé, le taux de pau­vre­té aaug­men­té

Ont-ils fait leurs preuves ? Au­cune étude ne le dit vrai­ment. Ce­la n’a pas em­pê­ché, en juin der­nier, le­mi­nis­tère du Tra­vail al­le­mand d’an- non­cer que leur du­rée, ini­tia­le­ment fixéeà24mois maxi­mum­sur une pé­riode de 5 ans, al­lait pou­voir être por­tée à 36mois. Les tra­vailleurs à un eu­ro ne sont d’ailleurs pas consi­dé­rés comme des sa­la­riés, ils n’ont pas de contrat de tra­vail, ne co­tisent pas pour la re­traite, ni les cais­sesd’as­su­ran­ce­ma­la­die. Sur en­vi­ron 1 mil­lion de chô­meurs longue du­rée re­cen­sés en Al­le­magne en 2016, 90 000 oc­cu­paient, en oc­tobre, un « em­ploi à 1 eu­ro » . Ces der­nières an­nées, ils sont au to­tal entre 200000 et 300000 par an à en bé­né­fi­cier. Rares sont ceux qui ont trou­vé un em­ploi du­rable grâ­ceà­ce­dis­po­si­tif. Sou­vent, les pé­rio­desde tra­vail sont courtes, trois mois dans la plu­part des cas. Le « job » en ques­tion doit être ju­gé d’uti­li­té pu­blique, dans le sec­teur non-marchand et avoir un ca­rac­tère « ac­ces­soire » afin de ne pas de­ve­nir trop at­trac­tif pour l’em­ployeur – au­risque d’af­fai­blir le­mar­ché de l’em­ploi tra­di­tion­nel. Ce qui est tout de­même le cas, pro­testent cer­tains syn­di­cats, no­tam­ment dans la res­tau­ra­tion et l’aide à la per­sonne. Si le taux de chô­mage a bais­sé, une note de la di­rec­tion du Tré­sor pu­blic fran­çais de 2013 ac­cuse la ré­forme d’avoir contri­bué à l’aug­men­ta­tion du taux de pau­vre­té et l’ac­crois­se­ment du tra­vail pré­caire. Il est bien connu en Al­le­magne qu’avoi­rune case « Ein-Eu­ro-Job » sur son CV n’est pas du meilleur ef­fet sur les re­cru­teurs. Et­même lorsque la crois­sance re­prend – ce­qui est le cas ac­tuel­le­ment – le mi­nis­tère du Tra­vail re­con­naît lui-même qu’il est « dif­fi­cile si­non im­pos­sible pour ce pu­blic de bé­né­fi­cier des op­por­tu­ni­tés d’em­ploi ain­si créées pour re­mettre un pied sur le mar­ché du tra­vail » , rap­porte Die Zeit. 1. Le SPD est le Par­ti so­cial-dé­mo­crate al­le­mand.

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