G. Da­vet et F. Lhomme: « Le­mys­tère Hol­lande »

Les au­teurs du livre Un Pré­sident ne de­vrait pas dire ça (Stock) donnent une confé­rence de­main à 18 h 30 à Cannes. Entre deux avions, ils sont re­ve­nus sur leur livre po­lé­mique

Monaco-Matin - - L’interview - PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE CARINI aca­ri­ni@ni­ce­ma­tin.fr

Cinq ans d’un étrange com­pa­gnon­nage. » C’est ain­si que Gé­rard Da­vet et Fa­brice Lhomme qua­li­fient leur drôle de re­la­tion avec Fran­çois Hol­lande, dont ils ont re­cueilli les confi­dences « po­lé­mique » en « tête à têtes » du­rant tout le quin­quen­nat. Leur livre, Un Pré­sident ne de­vrait pas dire ça ( 1), a fait l’ef­fet d’un brû­lot, qui a mis le feu tant à droite (où Éric Ciotti, no­tam­ment, ré­clame la des­ti­tu­tion du Pré­sident Hol­lande pour vio­la­tion du se­cret dé­fense) qu’à gauche, où les propos te­nus sur les ma­gis­trats, les foot­bal­leurs, Claude Bar­to­lone ou Jean-Marc Ay­rault déses­pèrent jus­qu’aux der­niers fi­dèles du lo­ca­taire ély­séen. N’en reste pas moins, au tra­vers des en­tre­tiens que les « Du­pont etDu­pond de l’in­ves­ti­ga­tion » au­Monde ont eu avec Fran­çois Hol­lande, le por­trait en fi­li­grane d’un homme par­ti­cu­liè­re­ment com­plexe. Et une pas­sion­nante plon­gée dans les cou­lisses du pou­voir. Avant leur ve­nue à Cannes de­main les au­teurs s’en sont ou­verts à Nice-Ma­tin.

On pour­rait ré­su­mer votre ou­vrage par une de vos phrases: « Drôle de livre, drôle de type » . Oui, c’est vrai. Fran­çois Hol­lande est un drôle de type, il le res­te­ra jus­qu’à la fin de sa vie. Et puis drôle de livre, parce qu’on n’ima­gi­nait pas à quel point ce livre fe­rait ja­ser. Et puis on a tou­ché quelque chose de très im­por­tant chez les gens: pour la pre­mière fois, on entre presque par ef­frac­tion au coeur du pou­voir, d’où le suc­cès du livre, au- de­là des pe­tites phrases. Face au ras-le-bol du po­li­ti­que­ment cor­rect et de la langue de bois, on a droit en­fin à une pa­role au­then­tique. On l’a re­cueillie sans a prio­ri, pour re­trans­crire juste ce qu’on a vu et en­ten­du.

Et la mo­ti­va­tion de Fran­çois Hol­lande dans ces confes­sions? Après avoir pu­blié Sar­kom’a tuer sur le quin­quen­nat Sar­ko­zy, on a con­tac­té Hol­lande alors qu’il était dé­jà en cam­pagne et DSK éli­mi­né. On lui a pro­po­sé ce pro­jet au­tour d’une tarte aux pommes, et on a sen­ti qu’il avait be­soin et en­vie de ça. Au fil des mois, la po­pu­la­ri­té du nouveau Pré­sident a chu­té, et lui s’est rac­cro­ché à nous, avec l’es­poir de se faire com­prendre plus tard.

Vous êtes sur­pris de la vi­ru­lence des ré­ac­tions? Peut- être de la part du propre camp de Hol­lande. Les agi­ta­tions de la droite étaient at­ten­dues et conve­nues. Mais que son en­tou­rage prenne des dis­tances à ce point-là... Il a tout sim­ple­ment dit ce qu’il pense, et par­fois, ça fait­mal!

Ce livre po­lé­mique est une tribune élec­to­rale ou un sui­cide po­li­tique? Ni l’un ni l’autre. À la li­mite, c’est un as­sas­si­nat, mais on n’avait rien pré­mé­di­té. Dans son es­prit, il y avait peu­têtre l’es­poir de se re­va­lo­ri­ser en fin de quin­quen­nat, mais nous, on a tra­vaillé sans par­ti pris. Par exemple après l’at­ten­tat de Nice en juillet, on au­rait pu en faire des tonnes avec Es­tro­si, mais on n’a fait qu’un tout pe­tit cha­pitre pour ne pas nour­rir la po­lé­mique, juste pour voir com­ment un Pré­sident vi­vait les at­ten­tats en gé­né­ral. Peut- être à tort d’ailleurs!

Pour Fran­çois Hol­lande, ces confi­dences sont quand même une vraie prise de risque? C’est le bon terme. Il a pris un risque et l’a as­su­mé de Aà Z, sans re­nier ses propos après pa­ru­tion. À tra­vers nous, il a sou­hai­té re­trou­ver une sorte de lé­gi­ti­mi­té présidentielle, car il a bien conscience du Hol­lande ba­shing. À un­mo­ment, il nous a dit: « J’es­père que le fond l’em­por­te­ra sur quelques pe­tites phrases » , mais les mé­dias font d’abord leurs choux gras avec ça.

Le livre au­rait pu s’in­ti­tu­ler, « Il se trouve que je suis Pré­sident », phrase de l’in­té­res­sé qui tra­duit ses dif­fi­cul­tés à in­car­ner l’hôte de l’Ély­sée? C’est une phrase em­blé­ma­tique. On a eu l’im­pres­sion que pen­dant long­temps, Fran­çois Hol­lande ne se vi­vait pas comme Pré­sident, il se re­gar­dait d’en haut. Mais avec les at­ten­tats, cette im­pres­sion a été ba­layée: il a per­du en lé­gè­re­té. Une gra­vi­té nou­velle est ap­pa­rue sur son vi­sage, il est de­ve­nu to­ta­le­ment Pré­sident, au- des­sus de la mê­lée.

Mais c’est le livre de Va­lé­rie Trier­wei­ler ou l’ar­ticle de Clo­ser sur le scoo­ter qui semblent l’avoir le plus af­fec­té? Il a été très af­fec­té par le por­trait qu’en trace Va­lé­rie Trier­wei­ler, l’homme des « sans- dents » qui mé­prise la pau­vre­té, alors qu’il adopte la même at­ti­tude avec un tra­der du CAC  qu’avec un chô­meur. Et puis il s’est sen­ti vrai­ment hu­mi­lié quand il y a eu im­mix­tion et dé­bal­lage de sa vie pri­vée. Alors que face aux at­taques po­li­tiques, il fait preuve d’une sorte d’in­dif­fé­rence qui confine à l’ar­ro­gance. Il dit juste: « La po­li­tique, ce n’est pas du gâ­teau tous les jours » .

Il y a aus­si ce père, Georges Hol­lande, très à droite, qu’il Fran­çois Hol­lande s’est construit contre son père, dans une fa­mille de droite tra­di­tion­nelle. De son point de vue, c’est une force, car ain­si, il pense connaître vrai­ment la droite. Mais en­même temps, il est écar­te­lé entre une mère as­sis­tante so­ciale très ai­mante et ce père très à droite, dont il a fait une sorte de syn­thèse. C’est une lame acé­rée dans un corps rond. Si on a com­mis ce crime de lèse-ma­jes­té, on as­sume car on a une vi­sion ré­pu­bli­caine de la pré­si­dence qui doit rendre des comptes. Notre rôle de jour­na­listes n’est pas de pro­té­ger la fonc­tion. Et si on a chan­gé le re­gard des Fran­çais sur la re­la­tion au pou­voir, tant­mieux. Le Pré­sident sor­tant va être can­di­dat à sa ré­élec­tion? Il va tout faire pour se re­pré­sen­ter, c'est son ob­jec­tif de­puis le dé­but. Mais il n’ira pas s’il a une chance de perdre. Sa vie, c’est la po­li­tique, il n’a pas vrai­ment d’autre pas­sion.

Avec cette re­la­tion, vous avez éclair­ci le mys­tè­reHol­lande? GG. D.: J’ai dé­cou­vert quel­qu’un qui est tout et son contraire. C’est le mec le plus com­plexe, le plus se­cret, et le plus in­té­res­sant de notre vie po­li­tique. F. L.: Il y a un dé­ca­lage entre ce qu’il est vrai­ment, et l’im­pres­sion qu’il dé­gage. C’est le Pré­sident le plus dé­con­si­dé­ré de la Ve Ré­pu­blique, alors que c’est sans doute le plus cha­leu­reux, hon­nête et in­tègre. Mais il est ca­de­nas­sé de l’in­té­rieur.

Plei­ne­ment Pré­sident après les at­ten­tats” C’est une lame acé­rée dans un corps rond”

1. UnP­ré­si­dent­ne­de­vrait­pas­di­re­ça, édi­tions Stock, 24,50

(Pho­to Phi­lippe Do­bro­wols­ka)

ap­pelle dès son élec­tion, et au­quel il rend vi­site à Cannes? Fal­lait-il écrire ce qu’un Pré­sident pense tout bas, quitte à dé­sa­cra­li­ser la fonc­tion?

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