« Faire un pied de ne­zaux ter­ro­ristes avec la psy­chia­trie »

Le Pr Alain Bru­net, psy­cho­logue qué­bé­cois, amis au point un trai­te­ment ac­cé­lé­ré contre le stress post-trau­ma­tique. Il est ve­nu à Nice le pré­sen­ter aux équipes du CHU. Un espoir pour les vic­times

Monaco-Matin - - Côte D’azur - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CH­RIS­TOPHE CIRONE cci­rone@ni­ce­ma­tin.fr

oi­gner le cer­veau pour apai­ser la souf­france. Ré­pa­rer la mé­moi­re­pour al­lé­ger le­poids des sou­ve­nirs. Tel­leest l’am­bi­tion des Prs AlainB­ru­net et Bru­no Millet, dans leur com­bat com­mun­contre le stress­post-trau­ma­tique. Le pre­mier est spé­cia­liste du trau­ma­tisme à l’uni­ver­si­téMcGill deMon­tréal. Le se­cond est psy­chiatre à la Pi­tié-Sal­pé­triè­reàPa­ris. En­semble, ils conduisent l’étude cli­nique Pa­ris MEM– pour « mé­moi­re­vive » – au­près de vic­times des at­ten­tats de Pa­ris. Une mé­thode adop­tée par l’AP-HP(as­sis­tance pu­blique et hôpitaux de Pa­ris), qu’ils es­pèrent étendre à Nice. Il y a quelques jours, le tan­dem est ve­nu sen­si­bi­li­ser et for­mer les équi­pes­duCHU àce trai­te­ment ex­press, qui per­met de ré­duire les symp­tômes en six pe­tites se­maines. Un for­mi­dable espoir pour les vic­times du 14Juillet. Ex­pli­ca­tions du Pr Bru­net.

Vous sou­hai­tez mettre en­oeuvre votre trai­te­ment du stress post­trau­ma­ti­queàNice, comme vous l’avez dé­jà fait à Pa­ris ? J’ai vou­lu pro­po­ser une mé­thode in­no­vante à Pa­ris. On crai­gnait de voir les struc­tures d’ac­cueil psy­cho­lo­gique dé­bor­der, au cas où un deuxième évé­ne­ment se­rait sur­ve­nu. Les ser­vices ont bien ré­agi. Mais tout ce­ci est l’oc­ca­sion de re­pen­ser nos pra­tiques et d’es­sayer quelque chose de nou­veau. Après l’at­ten­tat de Nice, on a donc con­tac­té le Pr Be­noît [ndlr: res­pon­sable de la psy­chia­trie adulte à l’hô­pi­tal Pas­teur]. Ce qui s’est pas­sé le  juillet est aus­si im­por­tant et grave que ce qui est ar­ri­vé à Pa­ris... Si­non plus, dans la me­sure où c’est un en­droit ou­vert, avec des mil­liers de té­moins ! C’est un évé­ne­ment au re­ten­tis­se­ment ma­jeur. Et nous ai­me­rions voir les Ni­çois se joindre à notre ini­tia­tive.

En quoi consiste vo­tre­mé­thode ? Le blo­cage de la re­con­so­li­da­tion. Ce­la consiste à re­pen­ser à son trau­ma sous l’in­fluence d’un mé­di­ca­ment, le pro­pa­no­lol. Un bé­ta­blo­quant. Quand on ra­vive le sou­ve­nir trau­ma­tique sous son in­fluence, via un tra­vail d’écri­ture, ce sou­ve­nir s’at­té­nue pe­tit à pe­tit. Et sa di­men­sion émo­tion­nelle de­vient moins pré­gnante.

Sur quels fon­de­ments mé­di­caux se base cette thé­ra­pie ? Elle émane de re­cherches en neu­ros­ciences sur le fonc­tion­ne­ment de la­mé­moire. On a dé­cou­vert que, pour Le Pr Alain Bru­net à Nice, lors de sa ve­nue à la ren­contre des équipes du CHU.

per­sis­ter, un sou­ve­nir doit pas­ser de la mé­moire à court terme à la mé­moire à long terme. Or ce pro­ces­sus de trans­fert in­ter­vient dans les deux à cinq heures qui suivent l’évé­ne­ment, ou bien la re­mé­mo­ra­tion de l’évé­ne­ment. Si, du­rant ce pro­ces­sus, sur­vient une in­ter­fé­rence, le sou­ve­nir se­ra dé­gra­dé. Voire per­du.

Com­ment ex­pli­quer que notre cer­veau « im­prime » aus­si du­ra­ble­ment ? Le cer­veau est une chose bien faite ! Si ces sou­ve­nirs res­tent aus­si pré­gnants, c’est parce qu’ils concernent votre sur­vie. Quand on vit quelque chose d’émou­vant ou de stres­sant, le cer­veau re­lâche des hor­mones de stress, res­pon­sables de l’en­co­dage de ce sou­ve­nir. C’est un mé­ca­nisme que nous a don­né l’évo­lu­tion. Ain­si, si vous avez ren­con­tré un lion dans la jungle, c’est im­por­tant que vous vous en sou­ve­niez...

En soi­gnant le stress post­trau­ma­tique, vous ré­dui­sez donc ses symp­tômes ? C’est le sou­ve­nir de l’évé­ne­ment trau­ma­tique qui est à l’ori­gine des symp­tômes : cau­che­mars, pen­sées in­tru­sives, évi­te­ment, hy­per- éveil... On s’est donc dit: si on ar­rive à di­mi­nuer la force émo­tion­nelle de ce sou­ve­nir, on ar­ri­ve­ra pro­ba­ble­ment à gué­rir le trouble post-trau­ma­tique.

Et ça­marche ? Ça­marche très bien ! Les symp­tômes di­mi­nuent de  % chez les deux tiers des pa­tients. Et ce­la, en six séances es­pa­cées d’une se­maine. Ces ré­sul­tats sont com­pa­rables aux­meilleurs trai­te­ments en psy­chia­trie, sans pas­ser par des an­ti­dé­pres­seurs ou une psy­cho­thé­ra­pie. Notre trai­te­ment n’est pas plus ef­fi­cace, mais plus ef­fi­cient : on at­teint le même ob­jec­tif plus vite, à moindre coût. Les gens souffrent donc moins, moins long temps.

Vous-même avez été ame­né à tra­vailler sur le su­jet après la tue­rie qui a frap­pé l’uni­ver­si­té Po­ly­tech­nique deMon­tréal ( ) ? La tue­rie de  est sur­ve­nue à l’uni­ver­si­té quand j’y étu­diais en mas­ter. J’avais été cho­qué de

consta­ter à quel point on n’était pas ou­tillé pour in­ter­ve­nir après une agres­sion ar­mée. Par la suite, j’ai dé­ve­lop­pé cet­te­mé­thode dans mon la­bo­ra­toire de re­cherches à McGill et à l’ins­ti­tut Dou­glas deMon­tréal. On a aus­si es­sayé la mé­thode en  au Né­pal, au­près de gens vic­times de tor­ture. Le trai­te­ment a don­né un ré­sul­tat équi­valent à ceux qui re­courent aux an­ti­dé­pres­seurs. Ça prouve qu’on peut l’en­sei­gner à des gens aux for­ma­tions aca­dé­miques as­sez li­mi­tées.

Quels ré­sul­tats avez-vous ob­te­nu à ce stade à Pa­ris ? En­vi­ron  pa­tients y ont été trai­tés. Et ils se portent mieux. Ces ré­sul­tats me ra­vissent, même s’il est trop tôt pour faire des ana­lyses. On parle quand même de vic­times di­rectes qui étaient dans la fosse du Ba­ta­clan, qui ont vu mou­rir des proches dans leurs bras, qui ont vu des choses abo­mi­nables... Toutes les vic­times du -Juillet qui souffrent de stress post­trau­ma­tique sont éli­gibles. J’ai­me­rais tra­vailler avec des ado­les­cents trau­ma­ti­sés car, avec eux, il existe peu d’op­tions thé­ra­peu­tiques. En re­vanche, nous n’en­vi­sa­geons pas pour l’ins­tant de l’étendre aux en­fants.

Àqui in­combe le fi­nan­ce­ment ? Nous avons le sou­tien de l’AP-HP. Quand le pro­jet a dé­mar­ré, avant le -Juillet, il n’in­cluait pas Nice. Nous sommes en train de tra­vailler au fi­nan­ce­ment avec les par­te­naires lo­caux. Après le pro­gramme Pa­risMEM, on pour­rait ain­si avoir Nice MEM...

Qu’es­pé­rez-vous à tra­vers la réa­li­sa­tion de ce pro­gramme ? On a l’oc­ca­sion de faire un im­mense pied- de-nez aux gens qui veulent se­mer la ter­reur. De mon­trer qu’en l’es­pace de six se­maines, on peut re­mettre des gens sur pied. C’est une ré­ponse de la psy­chia­trie aux évé­ne­ments qui ont tou­ché tous ces gens. A Pa­ris et éven­tuel­le­ment Nice, on est en train de tes­ter un mo­dèle qui, s’il fonc­tionne ici, peut fonc­tion­ner par­tout ailleurs. On a l’oc­ca­sion de ti­rer du po­si­tif d’une ex­pé­rience atroce. Et de mon­trer aux vic­times qu’il y a de l’espoir.

Ai­der les gens à souf­frir moins long­temps ”

(Pho­to Cy­ril Do­der­gny)

Qui pour­rait bé­né­fi­cier d’un tel trai­te­ment à Nice ?

Newspapers in French

Newspapers from Monaco

© PressReader. All rights reserved.