Trump pré­sident, quelles se­ront les consé­quences pour l’Eu­rope In­ter­view

Le pro­gramme pro­tec­tion­niste du pré­sident amé­ri­cain risque de plon­ger la fi­nance mon­diale dans l’in­cer­ti­tude. Les ex­pli­ca­tions de Noël Amenc

Monaco-Matin - - L’économie - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR KA­RINE WEN­GER kwen­ger@ni­ce­ma­tin.fr

Le can­di­dat Trump a fas­ci­né le monde avec ses pro­vo­ca­tions et ses sor­ties ha­sar­deuses. Le pré­sident Trum­pa­dé­sor­mais tous les re­gards fixés sur lui. Son pro­gramme éco­no­mique construit, en­treautres, sur une po­li­tique de re­lance par la dé­pen­se­pu­blique d’in­ves­tis­se­ment et la re­mise en cause des trai­tés de libre-échange, au­ra des ré­per­cus­sions im­por­tantes sur l’Eu­rope. L’ana­ly­se­deNoël Amenc, pro­fes­seur de fi­nance à l’Ed­hec Bu­si­ness School à Nice.

Les­mar­chés fi­nan­ciers ont mieux ré­agi que pré­vu à l’an­non­cede l’élec­tion de Trump. Pour­quoi ? Parce qu’ils ne re­flètent pas ou n’an­ti­cipent pas tou­jours les consé­quences éco­no­miques de long terme. À court terme, l’élec­tion de Do­nald Trump pré­sente pour eux des avan­tages. Son­pro­gramme pré­voit   Mds de $ d’in­ves­tis­se­ments dans les in­fra­struc­tures qui de­vraient se faire dans le cadre de par­te­na­riats pu­blic-pri­vé tra­di­tion­nel­le­ment très ren­tables. Trump leur a aus­si pro­mis de ré­vi­ser la ré­gle­men­ta­tion Dodd Frank qui les pé­na­lise.

Quelles sont les autres ré­formes ? Une forte ré­duc­tion des im­pôts sur le re­ve­nu et sur les so­cié­tés (de  à  %) ; un abais­se­ment de la taxa­tion des bé­né­fices ra­pa­triés de­puis l’étran­ger. On es­time à   Mds de $ le­mon­tant de l’éva­sion fis­cale amé­ri­caine. Trump, lui-même, avoue avoir de l’argent à l’étran­ger. Son pro­gramme sti­mu­le­ra l’in­ves­tis­se­ment à court terme. Àmoyen terme, il se tra­dui­ra par un en­det­te­ment co­los­sal des USA, avec une aug­men­ta­tion du dé­fi­cit de   Mds de $. Face aux pres­sions in­fla­tion­nistes et au be­soin de fi­nan­ce­ment de l’éco­no­mie amé­ri­caine, les taux d’in­té­rêt vont aug­men­ter, d’oùun ra­len­tis­se­ment éco­no­mi­queà­moyen terme. Toute baisse d’im­pôt non fi­nan­cée par une ré­duc­tion des dé­penses pu­bliques au­ra un ef­fet as­sez faible sur l’éco­no­mie. La baisse des re­cettes fis­cales sans ré­forme du bud­get fé­dé­ral – Trump n’a pas in­di­qué où il pen­sait trou­ver l’argent pour réa­li­ser ses pro­jets – est un mo­tif d’in­quié­tude.

Va-t-il sup­pri­mer l’Oba­ma­care ? Le pré­sident Trump est moins dé­ci­dé que le can­di­dat Trump. Il parle de rem­pla­cer cette ré­forme mais n’a pas en­core fait d’an­nonce. Est-ce que la pro­chaine ré­forme coû­te­ra zé­ro dé­pense pu­blique ? Je ne le pense pas.

D’autres pro­po­si­tions ? Oui comme celle lou­foque de la restructuration de la dette. Trump a d’ailleurs avoué avoir fait for­tune ain­si : en ache­tant des biens im­mo­bi­liers sous forme de dettes sans ja­mais les rem­bour­ser. Mettre les Etats-Unis en faillite re­met­trait en cause le rôle de la mon­naie re­fuge dol­lar. On irait à la ca­tas­trophe. Et je ne vois pas com­ment le Congrès et la classe po­li­tique amé­ri­caine pour­raient suivre cette idée qui est celle d’un pa­tron d’un groupe im­mo­bi­lier mais pas celle d’un chef d’État. Le pré­sident Trump se­rait donc plus mo­dé­ré que le can­di­dat ? On ob­serve une ex­trême mo­dé­ra­tion et une am­bi­gui­té. Ce pro­gramme re­lève de  lo­giques contra­dic­toires : l’une de dé­fi­cits bud­gé­taires et l’autre de baisses des re­cettes fis­cales. Deux ap­proches éco­no­miques dif­fé­rentes qui conduisent au dé­fi­cit. La ques­tion est la sui­vante : le pré­sident pour­rat-il ap­pli­quer son pro­gramme compte te­nu du mode de fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions amé­ri­caines ? Le dé­fi­cit pu­blic n’est vo­té que par le Par­le­ment. Croire que Trump a la­ma­jo­ri­té auCon­grès parce qu’il est ré­pu­bli­cain, c’est ou­blier ce qu’il s’est pas­sé du­rant la cam­pagne élec­to­rale. D’où son dis­cours mo­dé­ré.

Et ses déclarations sur le pro­tec­tion­nisme ? Là, il a les pleins pou­voirs pour im­po­ser des ta­rifs doua­niers, re­mettre en cause des ac­cords de libre-échange et même en­vi­sa­ger de sor­tir la par­ti­ci­pa­tion des USAà l’OMC. Met­tra-t-il en place des droits de douane éle­vés sur le Mexique ou la Chine, comme il l’avait an­non­cé ? J’en­doute. En taxant le Mexique, il taxe aus­si de nom­breux de sous-trai­tants d’en­tre­prises amé­ri­caines, rend les pro­duits im­por­tés et ceux amé­ri­cains plus cher. Il pé­na­lise éga­le­ment le pou­voir d’achat des classes moyennes qu’il était sup­po­sé ac­croître. Cette ten­dance in­fla­tion­niste se ren­for­ce­rait s’il dé­ci­dait de ren­voyer dans leur pays les  mil­lions d’im­mi­grés clan­des­tins. Cet­te­main-d’oeuvre bon mar­ché consti­tue une fan­tas­tique source de pro­duc­ti­vi­té pour les en­tre­prises amé­ri­caines. D’où l’idée de Trump de ne se dé­bar­ras­ser que de ceux qui ont un ca­sier ju­di­ciaire, soit  mil­lions de per­sonnes. Àno­ter que ses hô­tels et so­cié­tés de construc­tion em­ploient des im­mi­grés...

Quelles sont les consé­quences pour l’Eu­rope ? On risque d’avoir le pire. Àmoyen terme, la zone eu­rone peut pas évi­ter les consé­quences pro­tec­tion­nistes. Un risque d’in­fla­tion aux USA­dû à une pous­sée in­fla­tion­niste se tra­dui­ra par une hausse des taux qui se ré­per­cu­te­ra en Eu­rope mais sans les bé­né­fices du plan d’in­ves­tis­se­ment amé­ri­cain. Cette hausse des taux est un poi­son mor­tel pour l’Eu­rope dont la crois­sance éco­no­mique est main­te­nue sous per­fu­sion grâce à des taux d’in­té­rêt né­ga­tifs. Si ces taux sous l’in­fluence de la si­tua­tion éco­no­mique amé­ri­caine aug­mentent, l’éco­no­mie eu­ro­péenne se­ra du­re­ment touchée. Nous pour­rions re­trou­ver un ré­gime de stag­fla­tion as­so­ciant dé­fi­cit pu­blic et taux d’in­té­rêt élé­vé.

Et pour la France ? Le pro­tec­tion­nisme amé­ri­cain se­rait ca­tas­tro­phique, sur­tout pour la fi­lière agro-ali­men­taire. Une aug­men­ta­tion des taux d’in­té­rêt, c’est un coût de la dette qui ex­plose et la perte de tou­te­marge de ma­noeuvre bud­gé­taire. Les taux sont à des ni­veaux anor­ma­le­ment bas : ne pas avoir pro­fi­té de ces an­nées de crois­sance pour re­struc­tu­rer nos dé­penses pu­bliques n’est pas la res­pon­sa­bi­li­té de Trump. Mais celle de la classe po­li­tique fran­çaise.

Alors, on va dans le­mur... On ignore ce que Trump va faire. S’il met en pra­tique son pro­gramme éco­no­mique, les taux d’in­té­rêt pour­raient aug­men­ter aux USAde  à  % dès la fin  et de  % en Eu­rope. Mais en­core faut-il que le pro­gramme s’ap­plique : il y a la bar­rière duCon­grès et celle de Trump lui-même. Il a fait ce pro­gramme pour être élu mais il a le mé­rite de com­prendre qu’il ne com­prend rien.

(Pho­to C.L.)

Noël Amenc : « La zone eu­ro ne peut pas, à moyen terme, évi­ter les consé­quences pro­tec­tion­nistes. »

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