VAL­LÉE DE LA ROYA L’entraide aux­mi­grants bat son plein

On a d’abord vu des mi­li­tants vo­ler à leur se­cours. Mais, de­puis quelques se­maines, on as­siste à un vé­ri­table mou­ve­ment spon­ta­né de sou­tien, dans tout le dé­par­te­ment. Ré­cit

Monaco-Matin - - La Une -

C’est un mou­ve­ment de fond, spon­ta­né, qui s’est le­vé au­tour de la val­lée de la Roya, ce­pays de co­cagne en­tré en ré­sis­tance. Pierre-Alain, ju­gé mer­cre­di de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Nice, en­sei­gnant­cher­cheur que rien ne pré­des­ti­nait à se re­trou­ver sur le banc des pré­ve­nus, en est l’il­lus­tra­tion. Il n’avait pas sciem­ment op­té pour le choix de la ré­sis­tance. Il a lais­sé par­ler le coeur ( lire par ailleurs). Sans cal­cul. Il s’ap­pelle Pierre- Alain, mais nous avons aus­si ren­con­tré Irène, Sa­rah, Pau­line et beau­coup d’autres. N’al­lez pas les taxer de mi­li­tants. Ce sont des M. et Mme Tout-le-monde. Ils sont l’il­lus­tra­tion d’un phé­no­mène qui prend de l’am­pleur. Une masse si­len­cieuse, un cor­tex so­li­daire, qui s’est dé­ve­lop­pé ra­pi­de­ment ces der­nières se­maines, au fil de la mé­dia­ti­sa­tion et des in­ter- ven­tions de l’État ou des­po­li­tiques.

Une ar­mée in­vi­sible

Au­tour des mi­li­tants de la pre­mière heure et de leur fi­gure de proue, Cé­dric Her- rou, se dresse dé­sor­mais une ar­mée in­vi­si­bled’ano­nymes qui re­fusent de voir ren­voyés des êtres hu­mains au-de­làde nos fron­tières. Des hommes et des femmes frap­pés de l’im­puis­sance des au­to­ri­tés, tou­chés de voir sur le bord de leurs routes des mi­neurs, de plus en plus nom­breux. Hor­ri­fiés de croi­ser des jeunes femmes, dont bon nombre ont été vio­lées sur leur par­cours d’iti­né­rance for­cé, et qui portent en elle un bé­bé. Le fruit d’un crime. À Fon­tan, au coeur de cette val­lée si­tuée en bor­dure de fron­tière ita­lienne, Sa­rah est l’une de ces sol­dates ano­nymes. Peu ac­cep­tent­de­té­moi­gner, par crainte. Mais elle nous a ou­vert sa porte. La vie de cette aide-soi­gnante de qua­rante ans a bas­cu­lé il y a trois se­maines. De­puis son ap­par­te­ment cha­leu­reux avec vue sur la Roya qui se dé­verse ra­geu­se­ment, elle nous ra­conte. « Je tra­ver­sais au pe­tit ma­tin à pied le pont de Fon­tan. Sur la na­tio­nale j’aper­çois onze mi­grants, des gar­çons fa­ti­gués, sales, ils sor­taient tout juste de la fo­rêt où ils avaient pas­sé la nuit. Il fai­sait un froid de ca­nard. La ques­tion s’est po­sée alors. Qu’est-ce que tu fais ? Ou tu fermes les yeux, ce qui est hu­mai­ne­ment in­ac­cep­table, ou tu y vas. J’y suis al­lée. » Sa­rah ra­mè­ne­ra chez elle ces onze Éry­thréens, épui­sés. « Une as­so­cia­tion, mais aus­si des amis au­tour de moi se sont mo­bi­li­sés. Ils ont don­né des vê­te­ments, à man­ger. Je leur ai fait un feu dans le jar­din.» Sa­rah est pas­sible du pé­nal : aide au sé­jour et à la­cir­cu­la­tion d’étran­gers en si­tua­tion ir­ré­gu­lière. Mais à cet ins- tant, elle confirme n’en avoir eu cure et même pas conscience. De la déso­béis­sance ci­vile ? « J’ai­dais juste des hu­mains, je les ai soi­gnés, leur ai don­né un toit. C’est cri­mi­nel ? » Sa­rah bou­ge­ra ciel et terre pour eux, ap­pe­lant les au­to­ri­tés, du maire au pré­fet. Son in­ter­ven­tion exem­plai­re­per­met­tra­de­leur trou­ver onze places en centre d’ac­cueil pour mi­neurs, 24 heures plus tard. Quelques jours plus tard, re­be­lote. Six jeunes filles, mi­neures. « Elles avaient le des­sous des pieds cou­vert de cloques, tel­le­ment elles avaient mar­ché. » Sa­rah dit avoir agi en ma­man. « L’hi­ver ar­rive, j’ai si peur d’en re­trou­ver un mort dans mon jar­din. » À-Breil-sur-Roya, nous avons ren­con­tré Georges Faye, adhé­rent de l’as­so­cia­tion Roya Ci­toyenne. Il constate ce phé­no­mè­ne­nais­sant, qui les dé­passe to­ta­le­ment. « Place du pa­lais de justice à Nice, pour le pro­cès de Pierre-Alain, l’en­sei­gnant, je n’avais ja­mais vu au­tant de gens de la Roya et d’ailleurs. Ce ne sont pas des mi­li­tants. » Qui don­nant des lé­gumes, qui des vê­te­ments, qui de l’ar­gent: cette so­li­da­ri­té s’ex­prime sous toutes les formes. « Des gens m’ont contac­té de toute la France. En gé­né­ral ils sont cho­qués de ce qui se passe, de la ré­ac­tion des po­li­tiques comme Ch­ris­tian Es­tro­si ou Eric Ciot­ti, qui font vo­ter des mo­tions pour re­fu­ser les mi­grants. C’est scan­da­leux ! »

Dans la val­lée, cette so­li­da­ri­té s’ex­prime chez des che­mi­nots, des élus, des fonc­tion­naires qui oeuvrent en sous-main. L’op­po­sé est vrai éga­le­ment. Comme cette scène ra­con­tée par un bé­né­vole: une dame, voyant la po­lice in­ter­ve­nir, un soir, dans un train en gare de Breil, hurle à leur at­ten­tion, en dé­si­gnant un groupe de mi­grants re­pliés dans un coin: « Là, il en reste, il en reste ! » Gla­çant. At­ta­blés à un bar de Breil-sur-Roya, nous de­vi­sons sur le bien, le mal. Sou­dain, de­vant nous, une scène sur­réa­liste, mais si ba­nale en­ce­mo­ment dans la val­lée. Cé­dric Her­rou, fi­gu­re­de­proue de ce com­bat ci­toyen, marche le long de la Roya dé­chaî­née, sui­vi par huit jeunes mi­grants en file in­dienne. Tous che­minent d’un pas dé­ter­mi­né, fran­chis­sant la Roya. « Je les em­mène à la gen­dar­me­rie, ils vont être pris en charge par l’aide so­ciale à l’en­fance », ex­plique l’agri­cul­teur tou­jours en at­tente de son ju­ge­ment. Nous dis­cu­tons avec Fil­mon, Ery­thréende 17 ans. Tous, comme l’im­mense ma­jo­ri­té des Éry­thréens, sont chré­tiens et per­sé­cu­tés dans leur pays. « J’ai lais­sé ma fa­mille là-bas. La si­tua­tion est ter­rible pour nous. Cha­cun a le droit à une chance dans ce monde, non ? Je tente la­mienne. J’es­saye de re­joindre des amis en Al­le­magne.» Ce que nous avons consta­té hier, c’est que des ré­seaux in­for­mels, consti­tués de « bonnes vo­lon­tés » que la justice juge hors-la-loi, se sont consti­tués. No­tam­ment pour per­mettre aux mi­grants de suivre leur route sans être re­mis aux au­to­ri­tés. Le tout se fait en ca­ti­mi­ni. « Car cer­tains ont la dé­non­cia­tion fa­cile, ils ap­pellent les gen­darmes im­mé­dia­te­ment. Ils n’hé­sitent pas à ba­lan­cer un voi­sin », confie un Breillois. Par voi­ture, par­fois en condui­sant plus de 300 ki­lo­mètres, des ex­fil­tra­tions s’or­ga­nisent. « Sans ce­la, ils sont re­con­duits à Vin­ti­mille par les au­to­ri­tés. Cer­tains sont ren­voyés dans leur pays, d’autres re­viennent quelques jours plus tard », sou­li- gne Jean-Mi­chel Dies­nis, un ha­bi­tant de Ber­ghe In­fé­rieur. « Le scan­dale, c’est le trai­te­ment ré­ser­vé aux mi­neurs », en­rage-t-il. Irène, qui ha­bite un des vil­lages de la val­lée, aelle aus­si pris le par­ti de l’ap­pel à un ami, plu­tôt que de ce­lui aux au­to­ri­tés. Il y a quelques se­maines, alors qu’elle re­gar­dait la si­tua­tiond’un oeil in­quiet dans les mé­dias, elle tombe sur la route de Fon­tan sur trois mi­neurs éry­thréens. L’un est ef­flan­qué, les deux autres en meilleure san­té. Elle les ra­mène chez elle, les hé­berge plu­sieurs jours. « J’ai été en contact avec leur fa­mille. Via l’élan de mo­bi­li­sa­tion, ils ont été ex­fil­trés. » Ne sur­tout mettre per­sonne en dan­ger. Ne­pas ex­pli­quer comment. « Cette si­tua­tion me fait pen­ser à ce qui se pas­sait pen­dant la Se­conde Guer­re­mon­diale. Avec l’énorme bé­mol que ceux qui ca­chaient des juifs ris­quaient leur vie. Ce n’est pas mon cas.» A ses propres en­fants en bas âge, sur­pris de voir des étran­gers à la­mai­son, elle a ex­pli­qué la si­tua­tion, leur de­man­dant dene rien dire à l’école. Ils n’en fe­ront rien. Des se­crets si ex­ci­tants sont durs à por­ter à cet âge-là. Mais peu im­por­te­pour elle. « C’est dur de leur ex­pli­quer la fron­tière entre lé­ga­li­té et illé­ga­li­té. Mes amis m’ont dit que je ris­quais gros. Mais je ne peux ac­cep­ter qu’onme dise que c’est nor­mal de ren­voyer des gens au Sou­dan. Vous sa­vez, je ne crains pas la justice. J’ai sur­tout foi en la justice di­vine. » Un ma­tin, des gens de la val­lée sont ve­nus les cher­cher. Le dé­but d’un long pé­riple pour échap­per aux au­to­ri­tés. Des trois mi­neurs éry­thréens, deux sont au­jourd’hui en An­gle­terre, un en Al­le­magne. Au­près de leurs amis. « Ils vont bien. J’es­père al­ler les voir un jour », confie Irène. Elle ajoute: « Je suis en co­hé­rence avec moi-même. »

Hier ma­tin, scène de so­li­da­ri­té ha­bi­tuelle ces der­niers temps dans la Roya. Cé­dric Her­rou ac­com­pagne de jeunes mi­neurs, re­trou­vés er­rants, jus­qu’à la gen­dar­me­rie, as­su­ré qu’ils se­ront pris en charge.

(DR)

Dans le jar­din de Sa­rah, l’ac­cueil im­pro­vi­sé s’est or­ga­ni­sé au­tour d’un feu.

Sa­rah, aide- soi­gnante à Fon­tan.

Der­rière les portes de nom­breuses de­meures de la Roya, mais aus­si dans tout le dé­par­te­ment, des mi­grants sont ca­chés par des ci­toyens re­fu­sant de les voir ren­voyés dans leur pays.

Georges Faye, adhé­rent de Roya Ci­toyenne.

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