Pierre-Alain, l’in­gé­nieur qui n’a puse ré­soudre à pas­ser son che­min

Monaco-Matin - - Côte D’azur -

Pierre-Alain Man­no­ni a 45 ans et deux en­fants. « Sur ma feuille d’im­pôt il est aus­si mar­qué­père iso­lé » , sou­rit ce fonc­tion­naire aux che­veux fins et gri­son­nants. Pierre-Alain est in­gé­nieur d’études à l’uni­ver­si­té de Nice-So­phia An­ti­po­lis. C’est aus­si un dé­lin­quant en puis­sance. Ce mer­cre­di, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Nice a re­quis six mois de pri­son avec sur­sis à son en­contre pour « aide à la cir­cu­la­tion d’étran­gers en si­tua­tion ir­ré­gu­lière » . L’en­sei­gnant ni­çois sau­ra le 4 jan­vier pro­chain, date du dé­li­bé­ré, si son ca­sier ju­di­ciai­rea­dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du sa vir­gi­ni­té. Ce pri­mo dé­lin­quant qui n’avait « ja­mais eu affaire à la justice » en près d’un de­mi- siècle au­ra réus­si le tour de force de de­ve­nir un ré­ci­di­viste en moins de 48 heures. Aux gen­darmes qui l’ont in­ter­pel­lé, le 18 oc­to­bre­der­nier au péage de la Tur­bie, avec trois mi­grantes à l’ar­riè­re­de­sa-Saxo, Pierre-Alain a « im­mé­dia­te­ment tout ra­con­té » . Aux po­li­ciers de la PAF­qui ont pris le re­lais du­rant sa gar­deà­vue ila­même avoué ce qu’on ne lui re­pro­chait pour­tant pas: « Ils m’ont ame­né, me­nottes aux poi­gnets, jus­qu’à mon ap­par­te­ment pour pro­cé­der à une per­qui­si­tion, ra­conte l’in­gé­nieur ni­çois. Ils ont vu les sacs de cou­chage dans le sa­lon alors je leur ai dit que la veille dé­jà j’avais conduit quatre Afri­cains hors du dé­par­te­ment. » Pierre-Alain Man­no­ni, qui af­firme avoir agi sans pré­mé­di­ta­tion, au gré d’une « ren

contre » , est ain­si tom­bé sous le coup de la loi. Même si, le jour de sa com­pa­ru­tion, ils étaient plu­sieurs cen­taines sur les marches du pa­lais de Justice de Nice ve­nus dé­non­cer ce qui, pour eux, n’est qu’une ré­sur­gence du

« dé­lit de so­li­da­ri­té » . On le pen­sait abro­gé de­puis 2012 à la­de­mande du dé­pu­té Da­niel Gold­berg­qui, ému par le film de Phi­lippe Lio­ret, Wel

come, avait­dé­po­sé un pro­jet de loi en ce sens.

Un air de Vincent Lin­don

Par bien des as­pects, Pier­reA­lain leNi­çois res­semble au per­son­nage qu’in­car­nait à

l’époque Vincent Lin­don. Un M. Tout-le-monde, en somme, qui un jour s’est re­trou­vé­de­vant un­choix­dif­fi­cile. Plus mys­ti­queque mi­li­tant, cet in­gé­nieur de 45 ans qui n’ap­par­tient « à au­cune

as­so­cia­tion » , re­ve­nait d’une « séance de hutte de su­da

tion » (1) chez des amis de la Roya lors­qu’il a été ar­rê­té. La veille, dé­jà, il s’était ren­du dans cette val­lée que l’on dit rouge. « Pour la fête de la bre

bis. » Pierre-Alain Man­no­ni y fré­quente moins les cel­lules du PC que cette ferme au­to­nome qu’il a dé­cou­verte au ha­sardd’un « étal de fro­mage sur le mar­ché de la Li­bé­ra­tion » . « Par la suite je suis al­lé vi­si­ter cette ferme. J’y ai dé­cou­vert des gens ac­cueillants, qui ne jugent pas les autres.

On y a pas­sé pas mal de temps avec mes en­fants, les week-ends, pour les va­cances...»

« Les aban­don­ner là ou les ai­der »

Ce jour-là, alors qu’il se rend à laB­rigue pour la fête de la bre­bis, l’in­gé­nieur est en­core ac­com­pa­gné de sa pe­tite

der­niè­reâ­gée de 12 ans. « Sur la route de Saint-Dal­mas-deTende, on a croi­sé un groupe d’Afri­cains qui mar­chaient sur le bord, ra­conte-t-il. Ils avaient l’air per­dus, alors je me suis ar­rê­té. L’un d’eux a dé­plié un pros­pec­tus de la SNCF sur le­quel fi­gu­rait une pe­tite carte de France et des liai­sons fer­ro­viaires tra­cées en ligne droite. Nice-Mar­seille. Ils ne m’ont même pas de- man­dé d’aide. Ils m’ont juste de­man­dé si c’était par là en poin­tant du doigt les mon­tagnes en­nei­gées...»

Au nom du grand-père et de la mer

Pierre-Alain ex­plique avoir hé­si­té un ins­tant: « Je­me­suis de­man­dé quelles so­lu­tions j’avais. En fait, il n’y en avait pas 36. C’était soit leur dire bonne chance et les aban­don­ner là, soit es­sayer de les

ai­der...» L’in­gé­nieu­ra­choi­si la se­conde op­tion. Peut-êtreen sou­ve­nir de ce grand-père, mé­de­cin­corse qui sillon­nait la Cas­ta­gnic­cia avec­son che­val et « soi­gnait­même les ban

dits » . Peut-être en sou­ve­nir de ses an­nées de­mer. Élève peu studieux, avant qu’il ne dé­cou­vre­sa « voie », et un peu

à l’étroit dans la ci­té dor­toir de la ré­gion pa­ri­sienne où il agran­di, il avait fi­ni par s’en­ga­ger sur un ba­teau « pour

tra­ver­ser l’At­lan­tique » . Par la suite il est de­ve­nu skip­per. De ces cinq an­nées à sillon­ner le­mon­dei­la­gar­dé le sou

ve­nir de gens, « sou­vent bien plus mo­destes que nous et pour­tant si ac­cueillants » . « J’ai pu faire l’ex­pé­rience de cette hos­pi­ta­li­té dans des coins im­pos­sibles où­de­par­faits in­con­nus vous offrent leur lit pour la nuit et trouvent nor­mal d’al­ler dor­mir à même la terre bat­tue » , ra­conte Pierre-Alain qui s’est sou­vent de­man­dé­comment il pour­rait « don­ner en re­tour » . Il n’avait jusque-là « rien trou­vé de mieux que faire du couch­sur­fing » pour ac­cueillir à son tour des étran­gers de pas­sage sur son ca­na­pé.

« Ma filleé­tait fière »

Mais voi­là qu’en ce jour de fête de la bre­bis une oc­ca­sion s’est pré­sen­tée. L’in­gé­nieur a ra­me­né chez lui ces

« quatre Afri­cains per­dus » . Et le len­de­main il le­sa­con­duits hors du dé­par­te­ment.

« C’était un peu ma Tra­ver­sée de Pa­ris. Il ne fal­lait pas se faire at­tra­per, ra­conte Pier­reA­lain Man­no­ni, ma­ni­fes­te­ment conscient du risque

qu’il pre­nait. « Mis­sion réus­sie. Lors­qu’ils m’ont ap­pe­lé pour me dire qu’ils étaient ar­ri­vés à bon port, je l’ai dit à ma­fille. Elle était fière d’avoir ai­dé ces gens à re­trou­ver leur fa­mil­leàMar­seille. » Le len­de­main il ré­ci­di­ve­ra. Après sa soi­rée su­da­tion

« pré­vue de longue date » , l’in­gé­nieur a vou­lu faire un cro­chet par le cam­pe­ment de for­tune ins­tal­lé dans la Roya par des as­so­cia­tions d’aide aux ré­fu­giés. Il en est re­par­ti en plei­ne­nuit avec « trois Éry­thréennes mal en­point » sur le siège ar­rière de sa Saxo. La suite on la connaît. L’in­gé­nieur dé­couvre les geô­les­du com­mis­sa­riat. « Les mêmes que dans les films, l’odeur en plus. » Dur re­tour à la­réa­li­té ? Pierre-Alain avoue qu’il s’at­ten­dait « à voir dé­bou­ler la ca­va­le­rie, les as­so­cia­tions hu­ma­ni­taires » . Pas temps­pour lui, que pour elles. « Elles étaient cou­vertes de ban­dages, l’une d’entre elles pou­vait àpeine mar­cher. El­le­sa­vaient be­soin de soins » , plaide-t-il com­me­si leur sort im­por­tait plus que le sien. En ce qui le concerne, Pierre-Alain Man­no­ni af­fir­men’avoir « pas d’in­quié­tude » . Parce qu’il a « confiance en la justice ». « Même si la ma­chine s’est mise en marche, il va fal­loir m’ex­pli­quer, in­siste-t-il, en quoi j’ai dé­ro­gé à cette édu­ca­tion ci­vique qui a été la mienne, à ces va­leurs ju­déo­chré­tiennes que m’ont in­cul­quées mes pa­rents, à cette di­gni­té corse qui est cel­le­demes an­cêtres... Les­mêmes va­leurs que j’es­saie de don­neràmes en­fants. Parce que de­main je ne veux pas que, par peur, ils en viennent à lais­ser cre­ver quel­qu’un sur le bord du che­min. »

1. Pra­tique an­ces­trale nord-amé­ri­caine res­sem­blant au ham­mam.

(Pho­to Franz Cha­va­roche)

Pierre-Alain Man­no­ni est pour­sui­vi pour avoir ai­dé des mi­grants.

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