Chro­nique d’un mal-ai­mé

Monaco-Matin - - Je Voudrais Savoir -

«Sai­sie,ex­pul­sion­se­ta­dul­tères:le­trip­ty­que­mau­dit.» Le lot quo­ti­dien d’un huis­sier ra­con­té par le pré­sident de la Chambre na­tio­nale, Pa­trick San­ni­no, dans son ou­vrage «Sa­laudd’huis­sier» ( 1). Un titre évo­ca­teur certes mais qui laisse quelque peu per­plexe : pour­quoi ce titre ? Pour al­pa­guer le cha­land ? Non, plu­tôt par au­to­dé­ri­sion parce que ce livre est le fruit d’une longue in­tros­pec­tion. Tout au long de l’ou­vrage, Pa­trick San­ni­no ra­conte, en ef­fet, son par­cours de­puis ses ori­gines pied-noir, ses pre­miers pas dans la pro­fes­sion jus­qu’à son ins­tal­la­tion, plu­tôt réus­sie, de « pousse-à-cul » à Cham­bé­ry, sa ren­contre avec Eric de Mont­gol­fier et une mul­ti­tude de si­tua­tions pro­fes­sion­nelles fort bien dé­crites, par­fois co­casses (re­trou­ver un amant ca­ché dans le pla­card, ti­rer une vache par la queue pour l’en­le­ver à son pro­prié­taire ou échap­per à une mois­son­neu­se­bat­teuse lan­cée à pleine vi­tesse). Il nous livre éga­le­ment sa ran­coeur en­vers cer­tains écri­vains et réa­li­sa­teurs qui ont par­ti­ci­pé à en­tre­te­nir le mythe de l’huis­sier au coeur de pierre

(Bal­zac, Flau­bert, Yves Bois­set, Mar­cel Ay­mé). Mais la pro­fes­sion, aus­si sur­pre­nant que ce­la puisse sem­bler, de­vien­drait à son tour fra­gile psy­cho­lo­gi­que­ment en af­fron­tant des si­tua­tions de plus en plus dif­fi­ciles. No­tam­ment lors de l’ex­pul­sion d’un lo­ca­taire où «le­sui­ci­dea­tou­jour­sé­té [la] han­tise» de l’au­teur, ci­tant le cas de col­lègues qui «ont vu­des­hom­mes­quiont­vou­lu­se­je­ter­par­la­fe­nêtre», ou aus­si la ter­rible ex­pé­rience d’un confrère àAn­ne­cy qui a as­sis­té à une im­mo­la­tion par le feu. A chaque sou­ve­nir dé­voi­lé est as­so­cié un res­sen­ti. Et c’est éton­nant ce qui peut se pas­ser dans la tête d’un huis­sier au do­mi­cile d’un par­ti­cu­lier ou lors d’un constat pour en­trave à la li­ber­té de tra­vail dans une en­tre­prise en grève. A lire Pa­trick San­ni­no, l’em­pa­thie exis­tait bel et bien chez lui. Au­tant il était obli­gé de consta­ter les faits lors d’un pi­quet de grève, dé­non­çant au pas­sage «l’ex­tré­misme» d’où qu’il vienne (pa­trons ou ou­vriers), au­tant il es­sayait tou­jours d’ar­ran­ger le par­ti­cu­lier sai­si lors­qu’il était en pré­sence « d’ac­ci­den­tés de la vie ». Mais ce qui l’a mar­qué le plus, ce sont les odeurs, «la­croixdes huis­siers» comme il l’écrit, «dé­no­mi­na­teur com­mu­naux­sai­sies,ex­pul­sion­set­cons­tats d’adul­tè­res­que­nou­sexer­çons­de­bon­ma­tin». Bref, «l’odeur de­la­mi­sère». Alors pour chan­ger cette «ima­ge­pé­jo­ra­ti­veet pous­sié­reuse» et pour­suivre cette mis­sion de ser­vice pu­blic –

dont la mé­dia­tion de­puis 2010 –, Pa­trick San­ni­no compte sur l’or­don­nance pro­mul­guée le 2 juin der­nier avec la fin de l’huis­sier et la nais­sance du « com­mis­saire de la Ré­pu­blique » à par­tir du 1er juillet 2022 ( 2) et la mise en oeuvre, «d’icià 2020» , du « constat dé­lé­gué», c’est-à-dire «sans dé­pla­ce­ment»,«grâ­ceàu­neap­pli­ca­tion­gra­tui­te­té­lé­char­gée sur­le­té­lé­pho­neet­mi­seà­dis­po­si­tion­par­laC­hambre na­tio­na­le­de­shuis­siers­de­jus­tice.» Le « constat dé­lé­gué » se­ra «dres­sé­non­pa­rhuis­sier­mais sous­le­con­trô­led’huis­sier» . En at­ten­dant 2030, où le com­mis­saire de justice «jet­te­ra­so­nap­pa­reil­pho­toet­son dic­ta­pho­ne­pour­lan­ce­run­dro­ne­qui­pren­dra­des­pho­to­sou une­vi­déoen­trè­shau­te­ré­so­lu­tion,d’une­toi­tu­re­dé­gra­dée­par une­tem­pête,pa­rexemple.Dan­sun­deuxiè­me­temps,il lais­se­raaus­si­sa­voi­tu­reau­ga­ra­ge­pour­lan­cer­son­drone de­puis­son­bu­reau» . Mais la vir­tua­li­té ne son­ne­ra-t-elle pas le glas de l’em­pa­thie ?

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