Un diacre bran­ché or­don­né en la ca­thé­drale

Hier, la ca­thé­drale de Mo­na­co a ac­cueilli un évé­ne­ment rare : l’or­di­na­tion d’un nou­veau diacre. Il a choi­si les ordres, mais ça ne l’em­pêche pas d’être un jeune homme de son temps

Monaco-Matin - - La Une - LU­DO­VIC MERCIER lmer­cier@ni­ce­ma­tin.fr

Mar­cher dans les rues de Mo­na­co, s’at­ta­bler dans un bar avec Will Conquer, c’est un peu comme ac­com­pa­gner une au­to­ri­té. La sou­tane noire de sé­mi­na­riste lui va comme un gant, et im­pose une forme de dé­fé­rence plu­tôt sur­pre­nante. Quelques jours avant son or­di­na­tion, il est « dans l’émo­tion » .Un­peu ner­veux. Il va consa­crer sa vie aux autres. On le se­rait à moins : il sait qu’il de­vien­dra mis­sion­naire dans un pays d’Asie pour tout le reste de sa vie, mais il ignore en­core le­quel. Un ci­tron pres­sé, com­man­dé en ita­lien, et l’in­ter­view peut com­men­cer. Le jeune homme de 28 ans, aux faux airs de Richard Cham­ber­lain, la star de la sa­ga « Les oi­seaux se cachent pour mou­rir». Lui aus­si est amé­ri­cain, mais il a gran­di en France, et parle sans le moindre ac­cent.

La loi de Dieu plu­tôt que celle de l’ar­gent

Will est un jeune homme brillant, ti­tu­laire d’une maî­trise de droit, qui a étu­dié en Ir­lande et à Pa­ris. Et alors qu’il s’ap­prête à de­ve­nir avo­cat fis­ca­liste, un mé­tier qui per­met aux plus riches d’évi­ter l’im­pôt qui sert aux plus né­ces­si­teux, un voyage bou­le­verse sa vie. On est en 2010. «Je pen­sais pas­ser qua­rante jours en hu­ma­ni­taire avec mon meilleur ami. En fait, j’ai pas­sé un été qui a chan­gé ma vie. » Pour­tant, il a un bou­lot qui l’at­tend aux États-Unis, et une pe­tite amie. «Une ques­tion ha­bi­tait mon coeur: “Qui nous fe­ra voir le bon­heur?” J’ai cher­ché beau­coup et très long­temps. La ré­ponse, je ne l’ai pas trou­vée dans le vil­lage où j’ai gran­di de fa­çon très pri­vi­lé­giée. Ni dans le re­gard des filles qui me sé­dui­saient en soi­rée. Ni dans l’am­bi­tion des per­sonnes puis­santes que je fré­quen­tais

quand je me pré­pa­rais à de­ve­nir avo­cat fis­ca­liste. Cette ré­ponse, je l’ai trou­vée à Cal­cut­ta, dans le vi­sage des pauvres gens que j’ai ren­con­trés et qui m’ont bou­le­ver­sé. J’y ai re­con­nu le vi­sage du Ch­rist. »

Bien dans son époque

À l’heure de la crise des vo­ca­tions de l’Église eu­ro­péenne, lui est cer­tain que la pas­sion du Ch­rist peut en­core ani­mer le coeur des jeunes : «On voit en Asie des gé­né­ra­tions en­tières se le­ver pour suivre le Ch­rist. Aux États-Unis, les sé­mi­naires sont pleins. » Pour lui, les jeunes ont chan­gé, mais seule­ment en ap­pa­rence. Il

voit la foi comme un socle in­al­té­rable. Un ma­té­riau dont on peut chan­ger la forme, mais dont le noyau reste la même. « Je crois qu’il faut ré­pondre à l’ap­pel du pape Jean Paul II pour une nou­velle évan­gé­li­sa­tion. Si on a réus­si à tra­duire l’évan­gile en viet­na­mien ou en far­si, on doit pou­voir le faire en lan­gage tex­to ou la mettre sur Snap­chat. » Pieux mais pas pous­sié­reux, Will a le bré­viaire sur son smart­phone, entre l’ap­pli­ca­tion de mes­sa­ge­rie, Bla­bla­car et ea­syJet. Un vrai truc de jeunes. Il est d’ailleurs convain­cu que les jeunes ai­me­raient re­nouer avec l’église et se dit « af­fli­gé de voir les églises fer­mées à l’heure où les

jeunes sortent dans les bars. »

Cha­ri­table mais in­tran­si­geant

Quand on évoque la mau­vaise image d’un chris­tia­nisme rance qui en­ferme une par­tie de la so­cié­té dans des sché­mas ré­tro­grades, et marque clai­re­ment le re­jet de la dif­fé­rence, le jeune re­li­gieux se passe les mains sur le vi­sage. Il marque un temps d’ar­rêt et ba­lance : «L’Église n’a pas ca­no­ni­sé Charles Mar­tel, ni les ter­ro­ristes de l’In­qui­si­tion, ni les gen­tils pe­tits bour­geois des an­nées quatre-vingt qui sa­vaient ju­ger tout le monde et ai­mer per­sonne. Elle a ca­no­ni­sé Mère Thé­ré­sa, qui a don­né sa vie pour ré­con­ci­lier les hin­dous et les mu­sul­mans, et pour soi­gner les in­tou­chables.» Le jeune Amé­ri­cain n’a pas la langue de Mo­lière dans sa poche, et n’hé­site pas à mar­te­ler qu’être ch­ré­tien, c’est suivre le Ch­rist, et pas un code mo­ral op­por­tu­niste. «Il ne faut pas consi­dé­rer la foi comme un truc qu’on peut ranger dans la boîte à gants et res­sor­tir quand ça va mal. Il ne faut pas non plus la ré­duire à une si­rène qui sème la pa­nique. On n’est pas là pour po­ser des ju­ge­ments po­li­tiques in­tem­pes­tifs au nom d’une Église dont on n’a pas le mo­no­pole. On est là pour suivre le mes­sage du Ch­rist et se mettre au ser­vice de nos frères. »

Au ser­vice des pauvres

Et c’est bien ce qu’il fe­ra. Même s’il sait que ce se­ra par­fois dif­fi­cile, Que par­fois, la cha­ri­té peut trou­bler. « Quand on est ch­ré­tien et qu’on aide les Ro­hyn­gias en Bir­ma­nie, on dé­range. J’y étais, je peux en té­moi­gner. » Mais peu lui im­porte. Hier, à l’is­sue de son or­di­na­tion, le Su­pé­rieur des Mis­sions étran­gères de Pa­ris lui a ap­pris qu’il irait au Cam­bodge, où il ser­vi­ra l’évan­gile et les pauvres. Avant ce­la, il pas­se­ra deux ans à Rome où il étu­die­ra la théo­lo­gie et le ca­tho­li­cisme dans sa ren­contre avec l’Is­lam. Alors, il s’en­vo­le­ra pour Ph­nom Penh. Comme les mis­sion­naires de la cha­ri­té, il de­vra me­ner une vie simple, « au ni­veau des po­pu­la­tions que l’on sert, et peut-être même un peu en des­sous». Un chan­ge­ment qui pour­rait s’an­non­cer comme un dé­fi pour un jeune homme is­su d’un mi­lieu ai­sé. Mais quand on s’ap­pelle Will Conquer (qui si­gni­fie «conquer­ra» en anglais), on est dé­jà ar­mé pour ga­gner le coeur du peuple qui nous ac­cueille.

(Photo Cy­ril Dodergny)

La cé­ré­mo­nie s’est te­nue en la ca­thé­drale de Mo­na­co.

(Photo Jean-Sé­bas­tien Gi­no An­to­mar­chi)

Lors de son sé­mi­naire à Mo­na­co, Will Conquer a ren­con­tré « des gens pour qui tout ne va pas bien, que l’on ou­blie, parce qu’ils servent dans les res­tau­rants, les hô­tels ou la sé­cu­ri­té, et qui mé­ritent qu’on les re­con­naisse et qu’on les aime ».

(Photo dio­cèse de Mo­na­co)

Mon­sei­gneur Bar­si a consa­cré Will hier.

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