A Bar­ce­lone, trois vi­sions de l’ave­nir pour une in­con­nue

Après l’al­lo­cu­tion du pré­sident sé­pa­ra­tiste Carles Puig­de­mont, les Bar­ce­lo­nais se sont ré­veillés un peu KO... In­dé­pen­dan­tistes et unio­nistes se per­sua­dant d’avoir ga­gné. Les in­dé­cis res­pirent...

Monaco-Matin - - La Une - A BAR­CE­LONE, STÉ­PHA­NIE GASIGLIA sga­si­glia@ni­ce­ma­tin.fr

Aquoi res­semble une ville qui connaît la plus grande crise po­li­ti­co-so­ciale de son his­toire de­puis 30 ans ? À quoi res­semble une ville qui se ré­veille entre deux ? Grog­gy, après 11 jours pas comme les autres et un épi­logue qui n’en était pas vrai­ment un ? À quoi res­semble une ville vers la­quelle tous les pro­jec­teurs eu­ro­péens sont bra­qués ? À quoi res­sem­blait Bar­ce­lone, hier ? À Bar­ce­lone... À pre­mière vue. Mais en grat­tant un peu, le vernis, si fra­gile, craque. De­puis l’al­lo­cu­tion, mar­di soir, du pré­sident in­dé­pen­dan­tiste Carles Puig­de­mont, chaque camp se re­garde en chien de faïence en at­ten­dant la suite. Mais quelle suite ? Les sé­ces­sion­nistes purs et durs, les in­dé­pen­dan­tistes sans conces­sion, n’ont pas d’autre choix que de faire confiance à leur lea­der et ra­valent leur co­lère. De toute fa­çon, c’est sûr, pour eux, c’est re­cu­ler pour mieux faire le grand saut. Les in­dé­cis, eux, le sont tou­jours au­tant mais sa­vourent cette pause pour, peut-être, es­pé­rer com­prendre la crise qui se­coue leur pays. Quant aux unio­nistes, ils se disent que tout n’est pas per­du. Loin de là. Et croient, dur comme fer, que Ma­ria­no Ra­joy au­ra, quoi qu’il ar­rive, le der­nier mot. Fi­na­le­ment, hier, chaque camp pen­sait avoir ga­gné ! Pour au­tant, plus que ja­mais, Bar­ce­lone est cou­pée en trois. Dé­chi­rée. Trois vi­sions de l’ave­nir qui, pour­tant, cherchent à vivre en­semble...

Po­li­ciers, jour­na­listes

Sur les Ram­blas, tou­jours des flots de tou­ristes. Il fait en­core chaud. Très chaud. C’est le jour d’après, un jour comme les autres, si ce ne sont ces vé­hi­cules des Mos­sos d’Es­qua­dra qui vont et viennent sans cesse de­puis les évé­ne­ments. Si ce n’est qu’à chaque coin de

rue, un journaliste se ra­juste le ves­ton, face ca­mé­ra, avant son di­rect té­lé.

« Ils veulent juste l’ar­gent »

As­sise der­rière le comp­toir de sa pe­tite bou­tique de sou­ve­nirs, Cris­ti­na ne veut sur­tout pas en­tendre par­ler d’in­dé­pen­dance. Cette jeune grand-mère peste : «Jeme suis fait trai­ter de fas­ciste ! Comme si c’était si simple. D’un cô­té les op­pri­més, les bons in­dé­pen­dan­tistes et de l’autre les mau­vais unio­nistes. Trop fa­cile ! Et je trouve que l’on a été bien sym­pa, on ne l’a pas ou­vert as­sez vite. Je ne veux pas qu’une moi­tié d’agi­tés dé­cident pour tout le monde alors que ce qu’ils font est illé­gal. Je sais que Ra­joy va re­prendre ça en main. Même le roi s’y est mis ». La crise, elle pour­rait en par­ler des heures. À fleur de

peau. Mais le de­voir l’ap­pelle. En face, Luis es­suie une table. Comme tous les jours, il sert des pe­tits-dé­jeu­ners dans le bar où il tra­vaille de­puis un pa­quet de temps. La crise, pour lui, c’est juste « po­li­tique ! ». Il dé­gaine son smart­phone et montre une vi­déo you­tube : « Que se pas­se­rait-il si la Ca­ta­logne de­ve­nait in­dé­pen­dante ?». Une ani­ma­tion avec des billets de banque qui passent de Bar­ce­lone à Ma­drid, puis de Ma­drid au reste de l’Es­pagne. « Ils veulent juste l’ar­gent !» La Ca­ta­logne, c’est 19% du PIB de l’Es­pagne, la deuxième ré­gion la plus riche après Ma­drid. La Ca­ta­logne, c’est, à elle seule, le cin­quième de la ri­chesse es­pa­gnole. Alors, le qua­dra­gé­naire en est cer­tain : « L’in­dé­pen­dance, ce ne se­rait pas la ca­tas­trophe an­non­cée. En­fin,

en tout cas pas pour nous. Bien au contraire. On donne 16 mil­lions d’eu­ros à Ma­drid ! Ma­drid a juste peur de perdre ça. Mais nous, on en a marre d’être seule­ment une im­mense banque ». Luis a vo­té le 1er oc­tobre au ré­fé­ren­dum – ju­gé illé­gal par le gou­ver­ne­ment conser­va­teur. Ses pa­rents ont vo­té. Et son fils aus­si. « Res­ter comme on est main­te­nant, c’est une mort in­vi­sible. Ils nous spo­lient. Pour­quoi, on lais­se­rait faire? », lâche-t-il. Pour au­tant, Luis com­prend « l’ha­bi­le­té » de Puig­de­mont. « Il a bien fait de lais­ser du temps au temps. Bien­tôt, on se­ra in­dé­pen­dant et on en sor­ti­ra la tête haute». Ch­ris­tian se mêle à la conver­sa­tion. « Plus de 70 de nos par­le­men­taires sont pour l’in­dé­pen­dance ! C’est quand même à nous de dé­ci­der de notre ave­nir, non ? Ils nous bran­dissent la me­nace de l’Eu­rope, qu’on se­rait iso­lés. Je n’y crois pas une se­conde. L’Eu­rope fi­ni­ra par vou­loir de nous !» Lui aus­si a ap­pré­cié le dis­cours de son pré­sident. « Il a été fin, très fin».

Pré­fec­ture de po­lice en état de siège

De­vant le « Pa­lau de la ge­ne­ra­li­tat», siège de la pré­si­dence et du gou­ver­ne­ment au­to­nome de Ca­ta­logne, c’est l’ef­fer­ves­cence. Les jour­na­listes du monde en­tier ont vis­sé leurs ca­mé­ras sur la place. Au cas où. Plus loin sur la via Laie­ta­na, la pré­fec­ture de po­lice est en état de siège. Bar­rières et po­li­ciers en force. Les rues alen­tours sont bou­clées. Al­ba re­garde ça d’un drôle d’oeil. Elle ha­bite dans une ruelle juste à cô­té et tra­vaille dans un hô­tel un peu plus bas sur l’ar­tère. « Je ne peux pas être in­dé­pen­dan­tiste, je ne sais pas ce que ça va im­pli­quer pour moi, mes en­fants, mes pe­tits en­fants ». Et sur­tout, à 59 ans, elle ai­me­rait « ne pas avoir à vivre ça». « Cer­tains nous disent que ce se­ra mieux, d’autres nous disent qu’on va perdre en qua­li­té de vie et qu’il y au­ra beau­coup plus de chô­mage pour les jeunes ». Avec ses col­lègues, ils parlent souvent de la si­tua­tion. « On ne parle presque même que de ça. Mon chef à l’hô­tel qui est un vrai in­dé­pen­dan­tiste me dit que les unio­nistes sont tous des riches. Et qu’ils ont peur pour leur ar­gent. Moi je ne suis pas riche, je de­vrais peut-être vou­loir l’in­dé­pen­dance alors ? Je ne sais pas ». Mais, ce qu’elle sait, c’est qu’elle ai­me­rait que « tout ça s’ar­rête ». « Je vou­drais qu’ils s’en­tendent. Du calme. La paix. D’une fa­çon ou d’une autre pour le bien de nos en­fants».

(Photos S.G.)

Les jour­na­listes s’ins­tallent de­vant le “Pa­lau de la Ge­ne­ra­li­tat”, siège de la pré­si­dence ca­ta­lane, qui fait face, à droite, à la mai­rie de Bar­ce­lone.

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