Quand le ta­lent sort du bois

L'Officiel Déco-Design - - Sommaire - PAR HÉ­LÈNE GAL­LET

Ar­chi­tecte de for­ma­tion, Ghas­san Fa­raj, fon­da­teur de Mo­dul’Art, a fait du bois son élé­ment de pré­di­lec­tion. Sa spé­cia­li­té ? La fa­bri­ca­tion de dres­sings, de cui­sines et de portes haut de gamme. Ren­contre avec un créa­teur au ta­lent sin­gu­lier qui aime sor­tir de

sa zone de confort pour mieux re­le­ver les dé­fis.

Ghas­san Fa­raj a tou­jours mis un point d’hon­neur à pro­po­ser de l’in­édit. Et faire par­ler cet homme de sa pas­sion, c’est dé­cou­vrir un uni­vers ru­gueux, des ins­tru­ments bar­bares, d’en­ivrantes odeurs de ré­sine, de chêne ou de noyer et pa­ra­doxa­le­ment un ren­du des plus ex­quis. Le bois est noble, ma­jes­tueux, cha­leu­reux et son tra­vail est sem­blable à une conquête : plein de pro­messes. Des pro­messes aux­quelles cet ar­chi­tecte de for­ma­tion a cru et pour les­quelles il s’est in­ves­ti avec en­thou­siasme et dex­té­ri­té. Au­jourd’hui, Mo­dul’Art jouit d’une belle ré­pu­ta­tion au­près d’une clien­tèle à la re­cherche de nou­veau­tés épu­rées, sans fio­ri­tures, avec le raf­fi­ne­ment pour maître mot.

On dit que der­rière chaque vo­ca­tion il y a une belle his­toire d’amour, est-ce votre cas ?

Je par­le­rais plu­tôt de plai­sir. Pour moi, il s’agit car­ré­ment d’une prio­ri­té. J’exerce ce mé­tier parce que j’ai énor­mé­ment de plai­sir à le faire, s’il en était au­tre­ment, ce­la ne m’in­té­res­se­rait pas. Je passe mes jour­nées à ac­com­pa­gner les gens dans la réa­li­sa­tion de leurs rêves, à gé­rer des chan­tiers, à trans­mettre un sa­voir et à trou­ver des so­lu­tions là où per­sonne n’au­rait pu l’ima­gi­ner. Et pour ce qui est de la belle his­toire d’amour, il y en a une en ef­fet : celle que je vis avec mon épouse et par­te­naire de tra­vail.

Quel est le style qui ins­pire le plus vos créa­tions ?

J’ai hor­reur d’im­po­ser un style sous pré­texte que ce­la m’ins­pire. Je peux orien­ter lé­gè­re­ment mais dans le strict res­pect des goûts du client. J’ai un faible pour le li­néaire, et les choses simples, mais si quel­qu’un ar­rive avec un style aux an­ti­podes du mien, je vais al­ler dans son sens et l’ai­der à concré­ti­ser son idée du mieux que je peux. Il est là le rôle de l’ar­chi­tecte.

Y a-t-il moyen de per­son­na­li­ser le meuble ou l’es­pace à tous les stades de fa­bri­ca­tion et d’amé­na­ge­ment ?

D’un ar­chi­tecte à un autre vous avez une mul­ti­tude de tech­niques, de ma­tières pre­mières, de pro­duits uti­li­sés. La base est la même mais en­suite cha­cun per­son­na­li­se­ra avec un pla­cage, un ver­nis, une touche par­ti­cu­lière ou une colle dif­fé­rente. Tout est dans la maî­trise de ce que l’on fait et dans la ca­pa­ci­té de pro­po­ser de l’in­édit.

Le bois se ma­rie avec tout, mais y a-t-il des ma­riages qui vous font plus en­vie que d’autres ?

Les ma­riages har­mo­nieux qui res­pectent la ma­tière et l’ef­fet re­cher­ché. Il ne faut pas as­so­cier les élé­ments n’im­porte com­ment mais se de­man­der quel type de mai­son et de re­vê­te­ment on sou­haite ob­te­nir. Me concer­nant je suis plu­tôt tour­né sur le mo­derne, les rayures, les sols blancs et le bois re­cons­ti­tué. C’est mon idée du ma­riage par­fait, seule­ment là en­core je m’in­ter­dis d’im­po­ser mon goût à quel­qu’un.

Existe-t-il des tech­niques d’ébé­nis­te­rie pra­ti­quées ailleurs que vous au­riez vou­lu re­pro­duire ici ?

Au Ma­roc nous en sommes en­core à nos dé­buts, il se­rait très dif­fi­cile voire im­pos­sible d’im­por­ter une tech­nique et de pré­tendre four­nir le même ré­sul­tat qu’en Ita­lie, en An­gle­terre ou en Bel­gique. Mais

nous avons nos spé­ci­fi­ci­tés qu’il se­rait in­té­res­sant de dé­ve­lop­per.

Qu’est-ce qui vous sin­gu­la­rise dans ce mé­tier ?

Mon au­to­no­mie. Je n’aime pas être dé­pen­dant de quel­qu’un ou de quelque chose. Dans mes ate­liers, je pré­fére que chaque in­di­vi­du soit af­fec­té à une tâche bien pré­cise plu­tôt qu’il ne touche à tout. Dé­jà ce­la per­met de tra­vailler plus ra­pi­de­ment et donc d’éco­no­mi­ser du temps mais ce­la op­ti­mise aus­si le ren­de­ment. En re­vanche je veille à tout su­per­vi­ser pour être sûr que les mé­thodes sont scru­pu­leu­se­ment res­pec­tées.

Vous vous voyez plus comme un créa­teur ou un pro­duc­teur ?

Ni l’un ni l’autre, res­tons mo­deste. Di­sons que je n’aime pas tra­vailler n’im­porte com­ment et en­core moins le faire à la chaîne. Je dis­pose de tech­niques d’as­sem­blage qui me sont propres, j’im­porte mes ma­tières pre­mières des meilleurs four­nis­seurs et je n’hé­site pas à dé­cli­ner un contrat s’il me semble brouillon. Il faut se res­pec­ter…

Vous choi­sis­sez aus­si vos pièces de bois à la tex­ture et à l’odeur ?

For­cé­ment. On marche beau­coup au fee­ling quand on achète du bois. Il faut ré­agir au tou­cher, choi­sir en fonc­tion de l’ho­mo­gé­néi­té, de la no­blesse de l’arbre, de son odeur aus­si sur­pre­nant que ce­la puisse pa­raître. On ap­prend à exer­cer son oeil, ses mains et son odo­rat parce qu’il y va de toute une ré­pu­ta­tion.

Les mé­tiers du bois se perdent un peu, com­ment don­ner en­vie aux jeunes de suivre cette voie ?

Vous sa­vez, j’ai for­mé des cen­taines de jeunes de­puis mes dé­buts, tous ont fi­ni par s’ins­tal­ler à leur propre compte. Quand vous pre­nez le temps d’in­cul­quer l’amour d’un mé­tier à quel­qu’un et que vous lui mon­trez la beau­té de ce qu’il fait ou se­rait en me­sure de faire, ça change com­plè­te­ment la donne. Je suis un pa­tron très dif­fi­cile mais il est cru­cial pour moi de trans­mettre à mes col­la­bo­ra­teurs la même pas­sion qui m’anime. Il est là le se­cret.

Quelles sont les émo­tions qui vous par­courent lorsque vous tra­vaillez vos ma­té­riaux ?

Quand l’ou­vrage est ter­mi­né et que le client est sa­tis­fait, on res­sent de la fier­té. C’est lo­gique, mais il y a quelque chose de plus. Avoir un toit sur la tête est un be­soin élé­men­taire, dès lors où vous com­men­cez à vous pro­je­ter dans l’em­bel­lis­se­ment de ce toit, ce­la de­vient un rêve, un idéal pour soi et pour les siens. Je suis heu­reux quand j’ar­rive à y contri­buer. Il y a beau­coup de coeur et d’amour là de­dans.

Ques­tion “casse-pied”, la dé­for­res­ta­tion vous donne mau­vaise conscience par­fois ?

C’est un crime et à trop cou­per de nos pou­mons on va fi­nir par mou­rir. Je sais que c’est pa­ra­doxal à dire quand on vit de cette in­dus­trie. La so­lu­tion pour­rait se trou­ver dans la ré­cu­pé­ra­tion. Il faut équi­li­brer en uti­li­sant du bois re­cy­clé ou du bois de re­cons­ti­tu­tion par exemple, mais ce­ci est une autre his­toire…

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