Mal­gré la guerre, le Li­ban pousse les ré­fu­giés sy­riens à re­ga­gner leur pays

Des convois de re­tour sont co­or­don­nés avec Da­mas. Mais le ré­gime sy­rien exige un ser­ment d’al­lé­geance

24 Heures - - Monde - An­drés Al­le­mand

«Vivre sous une tente au Li­ban, ce n’est pas une vie! On en­tend dire qu’en Sy­rie des pro­prié­tés vont être sai­sies, alors mon ma­ri veut re­par­tir pour sau­ver la mai­son et les terres. On a en­vie de ren­trer chez nous mais on a très peur!» La fa­mille de Saw­san quit­tait il y a quelques jours le camp de ré­fu­giés As-Sa­lam d’Er­sal, dans le nord-est du Li­ban, à bord de son pick-up ar­bo­rant en­core les plaques sy­riennes d’ori­gine. Son témoignage, re­cueilli par la chaîne RFI, fait écho à beau­coup d’autres. Le re­tour des Sy­riens au­rait-il com­men­cé?

Sa­me­di pas­sé, près de 400 ré­fu­giés ont pris le che­min du re­tour sous es­corte of­fi­cielle. À la fin du mois de juin, 400 autres avaient dé­jà été convoyés jus­qu’à leurs vil­lages dans le Qa­la­moun, entre Da­mas et Homs. Et en avril, ils étaient 500 à par­tir du sud li­ba­nais. En tout, 3000 per­sonnes se sont ins­crites pour être ra­pa­triées.

Le chiffre peut pa­raître né­gli­geable, étant don­né que le Pays du Cèdre abrite plus de 1,5 mil­lion de Sy­riens, soit un tiers de la po­pu­la­tion li­ba­naise. Mais la pres­sion po­li­tique est de plus en plus forte. À la fin mai, un haut res­pon­sable de la Sû­re­té gé­né­rale a évo­qué le dé­part pro­chain de «mil­liers» de ré­fu­giés. Has­san Nas­ral­lah, le lea­der du Hez- bol­lah (mi­lice chiite qui com­bat en Sy­rie aux cô­tés du ré­gime), a an­non­cé fin juin la mise sur pied d’une «com­mis­sion du re­tour» pour re­cueillir les de­mandes et ac­cé­lé­rer les trans­ferts.

Le Li­ban n’est pas le seul à mettre le ho­là. La Jor­da­nie, qui compte plus de 650 000 ré­fu­giés sy­riens, avait dé­jà fer­mé ses fron­tières au prin­temps 2016. L’an der­nier, quelque 400 ré­fu­giés ont été dé­por­tés chaque mois. Et Am­man n’a pas ou­vert ses portes, il y a dix jours, quand plus de 270 000 per­sonnes ont fui l’of­fen­sive du ré­gime sy­rien sur la ré­gion de Deraa, tout au sud du pays.

En Tur­quie, où se se­raient ré­fu­giés 3,5 mil­lions de Sy­riens, l’opi­nion pu­blique com­mence là aus­si à se re­tour­ner. Se­lon une étude réa­li­sée par l’Uni­ver­si­té Bil­gi d’Is­tan­bul, 86,2% des per­sonnes in­ter­ro­gées es­timent qu’il est temps pour les Sy­riens de ren­trer au pays.

En soi, le re­tour de ré­fu­giés en Sy­rie n’est pas nou­veau. L’an der­nier, ils étaient même 66 000 à ren­trer chez eux sans aide of­fi­cielle, rap­pelle le Nor­we­gian Re­fu­gee Coun­cil. Si l’on ajoute les «dé­pla­cés in­ternes» (qui ont fui sans tra­ver­ser la fron­tière), on ar­rive même au chiffre im­pres­sion­nant de 721 000 per­sonnes. Mais 37 000 d’entre elles ont en­suite dû prendre à nou­veau la fuite. Et du­rant la même an­née, 300 000 Sy­riens ont été em­pê­chés de quit­ter leur pays mal­gré les vio­lences, dé­plore l’or­ga­ni­sa­tion.

Crainte d’ex­pro­pria­tions

Dès lors, comment ex­pli­quer les re­tours vo­lon­taires? Il y a d’abord les condi­tions de vie dif­fi­ciles en exil: lo­ge­ment, tra­vail, école ou soins mé­di­caux, l’ave­nir pa­raît bou­ché pour les ré­fu­giés. À ce­la s’ajoute la crainte de perdre le peu qui leur reste en Sy­rie, une nou­velle loi au­to­ri­sant l’ex­pro­pria­tion des mai­sons ou des ter­rains dé­lais­sés de­puis plus d’un an.

Même si 90% des Sy­riens ré­fu­giés au Li­ban disent vou­loir ren­trer au pays, la ma­jo­ri­té ne le fe­ra pas. À com­men­cer par les hommes de 18 à 42 ans, sus­cep­tibles d’être en­voyés au front. Par ailleurs, tout re­tour passe par une pres­ta­tion d’al­lé­geance au ré­gime de Da­mas, rap­pelle Ma­ha Ya­hya, di­rec­trice du Car­ne­gie Middle East Cen­ter.

Si le gou­ver­ne­ment sy­rien vient de lan­cer un ap­pel à ses res­sor­tis­sants à re­ve­nir au pays, il n’est pas ques­tion en réa­li­té de lais­ser ren­trer des po­pu­la­tions sun­nites pauvres et hos­tiles au ré­gime, note Ji­had Ya­zi­gi, ré­dac­teur en chef de «The Sy­ria Re­port». Et sur le front in­té­rieur, Ba­char el-As­sad n’a de toute ma­nière plus à né­go­cier. Il s’est en­core rap­pro­ché de la vic­toire to­tale en re­pre­nant jeu­di Deraa. La ville fai­sait of­fice de sym­bole: elle avait été la pre­mière en 2011 à connaître des ma­ni­fes­ta­tions.

REU­TERS

À l’ins­tar de cette fa­mille sy­rienne qui quitte le Li­ban, de nom­breux exi­lés re­partent au pays la peur au ventre.

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