Dans les pas du lé­gen­daire gé­né­ral russe Sou­vo­rov

Une ex­po­si­tion rap­pelle l’odys­sée al­pine de l’ar­mée du gé­né­ral Sou­vo­rov, ve­nue com­battre les Fran­çais

24 Heures - - Samedi - Schwytz, Zeu­ghauss­trasse 5, Fo­rum de l’his­toire suisse «Gé­né­ral Sou­vo­rov. Les grandes puis­sances dans la haute mon­tagne», jus­qu’au di 30 sept. Ma-di 10 h-17 h. www.fo­rum­schwytz.ch Gilles Si­mond Schwytz

Fin sep­tembre 1799, des mil­liers de sol­dats ve­nus des quatre coins de l’em­pire russe se re­trouvent coin­cés au coeur des Alpes suisses, dans le Muo­ta­tal, près de Schwytz. Qui les a em­me­nés là? Dans quel but? Quelles ont été les consé­quences pour la po­pu­la­tion lo­cale? Que sont-ils de­ve­nus? C’est à ces ques­tions que ré­pond la nou­velle ex­po­si­tion tem­po­raire du Fo­rum de l’his­toire suisse à Schwytz, an­tenne du Musée na­tio­nal. Cette grande bâ­tisse blanche, qui a ser­vi de gre­nier à blé puis d’ar­se­nal avant de de­ve­nir l’un des plus im­por­tants lieux d’his­toire cultu­relle de l’arc al­pin, se si­tue à quelques jets de hal­le­barde de l’Hô­tel de Ville de Schwytz, à la fa­çade re­cou­verte d’une im­mense fresque re­pré­sen­tant la ba­taille de Mor­gar­ten. On ne sau­rait donc man­quer l’ex­po­si­tion per­ma­nente sur les ori­gines de la Suisse, à la scé­no­gra­phie mo­derne, entre ob­jets d’époque ma­gni­fiques et ins­tal­la­tions mul­ti­mé­dias.

Au sous-sol, l’ac­cro­chage «Gé­né­ral Sou­vo­rov. Les grandes puis­sances dans la haute mon­tagne» re­place l’ex­pé­di­tion mi­li­taire russe de 1799 dans le contexte his­to­rique de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, des guerres de coa­li­tion et de la Ré­pu­blique hel­vé­tique.

En sep­tembre de cette an­née-là, la Suisse est le champ de ba­taille des grandes puis­sances eu­ro­péennes. Alors que le pays est oc­cu­pé par les troupes fran­çaises, 21 000 sol­dats russes par­tis du Tes­sin grimpent le Go­thard pour al­ler y li­vrer ba­taille contre les troupes de Bo­na­parte. À leur tête, un gé­né­ral de lé­gende dé­si­gné par Paul Ier, tsar de toutes les Rus­sies: Alexandre Sou­vo­rov, 68 ans. Son idée est de re­joindre Zu­rich afin d’y faire jonc­tion avec le corps rus­so-au­tri­chien du gé­né­ral Kor­sa­kov, de battre en­semble les Fran­çais et de faire marche vers l’ouest, la Suisse ro­mande, la France, Pa­ris.

Les hommes de Sou­vo­rov fran­chissent donc les gorges de Schöl­le­nen après de fé­roces com­bats, le 25 sep­tembre. Mais à Alt­dorf, le gé­né­ral dé­couvre que son plan tombe à l’eau: à Zu­rich, le gé­né­ral fran­çais André Mas­sé­na a pris les coa­li­sés de vi­tesse. Bat­tus à plates cou­tures, ces der­niers se sont re­ti­rés. Sou­vo­rov est pris au piège: im­pos­sible de re­par­tir vers le Go­thard, où les Fran­çais se sont re­grou­pés.

Vus comme des li­bé­ra­teurs

C’est ain­si que ses troupes doivent fran­chir le col du Kin­zig, à 2073 m d’al­ti­tude, pour re­joindre le Muo­ta­tal. Quand ils y ar­rivent, après trois jours d’ef­forts, les sol­dats sont épui­sés, leur équi­pe­ment mal en point. Mais, ex­plique le conser­va­teur Se­ve­rin Rüegg, ils dé­couvrent que la po­pu­la­tion lo­cale leur est plu­tôt fa­vo­rable: «L’oc­cu­pa­tion fran­çaise a été très dure, très exi­geante en ma­tière fi­nan­cière comme en termes de ré­qui­si­tions. Et puis les gens de la ré­gion étaient très religieux, comme Sou­vo­rov.» De­puis le mas­sacre des gardes suisses aux Tui­le­ries en 1792, les en­fants de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise sont mal vus dans cette ré­gion dont les fils al­laient au­pa­ra­vant se mettre au ser­vice de la France. Les Russes sont donc plu­tôt vus comme des li­bé­ra­teurs.

Reste que pour les Schwyt­zois, les exi­gences de la sol­da­tesque sont énormes. Il faut nour­rir tous ces af­fa­més, alors que de­puis 1798, des troupes étran­gères tra­versent le pays et se ra­vi­taillent sur la bête. Les ré­serves sont épui­sées. Foin et four­rage sont ré­qui­si­tion­nés pour les cen­taines de mu­lets et de che­vaux qui ac­com­pagnent la troupe, le bé­tail abat­tu ou vo­lé, le bois brû­lé alors que l’on est aux portes de l’hi­ver. «Ce­lui qui ne meurt pas de faim connaî­tra la pau­vre­té pen­dant des an­nées», lit-on au Fo­rum.

Le cu­ré de Schwytz, Jo­seph Tho­mas Fass­bind, a lais­sé un cu­rieux ré­cit contra­dic­toire à pro­pos de Sou­vo­rov et de ses hommes: «Il lo­geait avec tout son état-ma­jor dans le couvent de re­li­gieuses, les autres étaient ré­par­tis dans toute la val­lée. (…) Les sol­dats ne fai­saient de tort à per­sonne. Ils étaient prêts à payer lar­ge­ment, mais comme les ha­bi­tants exi- geaient d’eux des sommes exa­gé­rées et que la faim les ti­raillait, ils se met­taient en co­lère et pre­naient par la force ce qu’on re­fu­sait de leur cé­der à bas prix. (…) Les sol­dats russes man­geaient tout ce qui leur tom­bait dans les mains et vo­laient tout ce qui les trou­vait sur leur che­min. (…) Presque toutes les mai­sons ont été pillées ou abî­mées, et tous les ha­bi­tants ap­pau­vris. La confu­sion, l’in­quié­tude, la mi­sère et la dé­tresse qui ré­gnaient sont in­des­crip­tibles. La val­lée était jon­chée de ca­davres, aus­si bien hu­mains que de che­vaux et mu­lets; on a cal­cu­lé que plus de 4000 sol­dats, soit russes et im­pé­riaux ( ndlr: au­tri­chiens), soit fran­çais, ont pé­ri dans la val­lée; sans comp­ter ceux qui sont tom­bés du pont en pierre.»

Les Russes n’étaient qu’au dé­but de leurs souf­frances: dé­but oc­tobre, ils quittent le Muo­ta­tal vers l’est. En huit jours, har­ce­lés par les Fran­çais, ils vont fran­chir suc­ces­si­ve­ment les cols du Pra­gel (1548 m), vers Gla­ris, puis du Pa­nix en­nei­gé (2407 m), pour re­joindre les Gri­sons. Leur ar­tille­rie est per­due, les bles­sés et les pri­son­niers sont aban­don­nés. Pieds nus, ils sont nom­breux à souf­frir de ge­lures. Plus de 200 hommes meurent de froid ou tombent dans les pré­ci­pices. Ce qui reste de l’ar­mée de Sou­vo­rov par­vient à Coire, puis Maien­feld, d’où elle peut en­fin ga­gner l’Au­triche, pays ami, puis Mu­nich. Les Russes ne sont plus que 15 000, dont 5000 griè­ve­ment bles­sés.

La Rus­sie se sou­vient de cette in­croyable odys­sée grâce à un mo­nu­ment éle­vé en 1898 en hom­mage à Sou­vo­rov dans le dé­fi­lé de Schöl­le­nen – sur un ter­rain qui ap­par­tient à l’am­bas­sade russe, où une gerbe est dé­po­sée chaque 24 sep­tembre.

«La val­lée était jon­chée de ca­davres, aus­si bien hu­mains que de che­vaux et mu­lets; on a cal­cu­lé que plus de 4000 sol­dats ont pé­ri»

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Les condi­tions ef­froyables du fran­chis­se­ment du Pa­nix par l’ar­mée Sou­vo­rov. Alexandre von Kot­ze­bue, 1857-58.

PHOTOS GILLES SI­MOND

La plaque fron­tale en lai­ton d’un bon­net de gre­na­dier russe de 1798-1800.

C’est vê­tus de ces uni­formes, af­fa­més, que les sol­dats russes ont dé­bar­qué dans le Muo­ta­tal.

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