«La vie est belle» pour Do­mi­nique Ro­pion, sur­doué des par­fu­meurs

Maître Ro­pion, au­teur de «La vie est belle», jus su­pers­tar dans le monde, se conte en «Apho­rismes»

24 Heures - - Samedi - Cé­cile Le­coultre Textes

Ho­no­ré du titre de «Maître des fleurs», Do­mi­nique Ro­pion, la soixan­taine, s’est taillé une ré­pu­ta­tion de nez mon­dial en créant «Alien» pour Mu­gler, «Ac­qua di Gioia» chez Ar­ma­ni, et autres «La vie est belle», jus su­pers­tar de Lan­côme. À un ni­veau plus confi­den­tiel, pour Fré­dé­ric Malle, cet al­gé­briste des mo­lé­cules a dé­ni­ché une «Co­logne in­dé­lé­bile». Dans «Apho­rismes d’un par­fu­meur», le pu­riste livre pêle-mêle ses ré­flexions sur un art mu­tant. «Les par­fu­meurs ne sont-ils pas de simples mar­chands d’ha­bits éva­po­rés, de po­tions à même de rendre ai­mables les peaux les plus acides?» Sans doute, et le mar­ché du luxe ne connaît pas la crise. Pa­roles d’un sage ca­pable de dis­tin­guer au nez «une voi­ture Match­box d’une Din­ky Toys».

Que pen­ser de la mul­ti­pli­ca­tion des nou­veau­tés à chaque sai­son? Ce­la cor­res­pond à notre ma­nière «vo­la­tile» de consom­mer. Cette agi­ta­tion ne me rend pas pes­si­miste. Et pour­tant, 90% des par­fums qui sortent, ne du­re­ront pas. Car qu’est-ce qu’un grand par­fum, si­non une sen­teur sin­gu­lière, qui peut s’iden­ti­fier im­mé­dia­te­ment et n’est pas juste «un truc qui rap­pelle un truc»? Notez, pour avoir fait voeu de cette ori­gi­na­li­té, j’ai pu pas­ser par les fourches Cau­dines. Au dé­part, «La vie est belle» a ain­si été ju­gé «tarte à la crème», «trop gour­mand», etc.

Les va­riantes n’es­ca­motent-elles pas la créa­tion ori­gi­nale, «La vie est belle» en est à sa sixième ver­sion? C’est un cercle vi­cieux. La grande dis­tri­bu­tion oblige à re­nou­ve­ler les stocks, à rem­plir les rayons avec vi­si­bi­li­té. Il faut lan­cer du neuf pour re­par­ler du par­fum an­cien. Et pour­quoi pas? «La vie est belle, Éclat», plus frais, je le vois comme une pou­pée russe ol­fac­tive désha­billée, comme le ta­bleau d’une suite pic­tu­rale sur un même thème.

Ce mar­ché du luxe flo­ris­sant pous­set-il en­core à in­no­ver, no­tam­ment dans «la par­fu­me­rie de niche»?

Je re­marque sur­tout qu’en la ma­tière, il y a beau­coup d’ama­teurs. Comme des peintres du di­manche qui se pren­draient pour Pi­cas­so. Dans la par­fu­me­rie de ni- che pul­lulent des choses épou­van­tables! Or, avant de créer un par­fum, il faut faire ses gammes, ap­prendre ses notes. Moi, j’aime jouer de la gui­tare mais je n’em­bête pas les gens avec ça!

À quoi vous fiez-vous dès lors?

Je ne me pose pas de ques­tion lo­gique, je suis ce qui dé­clenche l’émo­tion. «Ysa­tis» par exemple, avait été étu­dié, re­ca­lé par le client. Un soir, j’im­pro­vi­sais en ajou-

«Au dé­part, «La vie est belle» a été ju­gé «tarte à la crème, trop gour­mand» Do­mi­nique Ro­pion Maître par­fu­meur

tant une note flo­rale so­laire sur la struc­ture verte al­dé­hy­dée de «Miss Dior», et la piste fut adop­tée par le pré­sident de Gi­ven­chy qui pas­sait par là! Le ha­sard reste in­té­res­sant mais à la base, c’est un Mec­ca­no d’atomes, qui vient d’es­sences na­tu­relles ou de mo­lé­cules de syn­thèse. Vous dé­fen­dez l’usage de mo­lé­cules de syn­thèse, par­fois dia­bo­li­sées. Après les Co­logne, dès le XIXe s., les mo­lé­cules de syn­thèse sont in­ter­ve­nues dans la par­fu­me­rie mo­derne. Sou­vent moins chères, scru­tées au ni­veau al­ler­gène, elles élar­gissent sur­tout les champs des pos­sibles. Ain­si «Cha­nel 5» ou «Mit­sou­ko», mo­ments ol­fac­tifs his­to­riques par dé­fi­ni­tion, n’exis­te­raient pas sans elles.

Comment conju­guer en­fance de l’art et stra­té­gie d’adulte en par­fu­me­rie? Dans une in­dus­trie lourde d’en­jeux fi­nan­ciers, le mar­ke­ting ras­sure. Mais les tests dont les bu­si­ness­men raf­folent… ces ana­lyses re­posent sur ce qui existe et plaît dans le mo­ment. Ça m’évoque ces pièces de mu­sique clas­sique com­po­sées par une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle à base d’al­go­rithmes de Bach ou Mo­zart: rien de neuf.

Le sur­doué Do­mi­nique Ro­pion en­tend in­no­ver: «Je me suis fait une re­li­gion de ne dé­lais­ser au­cune mo­lé­cule.»

«Apho­rismes d’un par­fu­meur» Do­mi­nique Ro­pion Ed. Nez Lit­té­ra­ture, 122 p.

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