L’EPFL s’en va ex­plo­rer la vie au pied des gla­ciers du m onde

Des scien­ti­fiques vont étu­dier les bac­té­ries qui vivent au pied des gla­ciers, pour com­prendre com­ment elles s’adaptent au chan­ge­ment cli­ma­tique.

24 Heures - - La Une - Em­ma­nuel Bor­loz Gletsch (VS)

L’École po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Lau­sanne (EPFL) s’ap­prête à étu­dier ce qui ne l’a ja­mais été: la vie bac­té­rienne qui évo­lue au pied des gla­ciers. «Nous avons son­dé les océans les plus pro­fonds et ana­ly­sé les ca­lottes po­laires, mais ja­mais les ruis­seaux qui coulent des gla­ciers. Ces der­niers fondent, le ni­veau des eaux aug­mente mais nous n’avons que peu d’idées de ce qui se passe entre ces deux phé­no­mènes. Dans les eaux gla­ciaires, les mi­cro-or­ga­nismes sont à la base de la chaîne ali­men­taire et ont or­ches­tré les prin­ci­paux cycles bio­gé­niques

(ndlr: lorsque plu­sieurs or­ga­nismes vi­vants en créent un nou­veau)

de la pla­nète pen­dant plus de trois mil­liards d’an­nées, mais nous igno­rons la ma­nière dont ils se sont adap­tés à ces condi­tions ex­trêmes. Or, avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, cet in­fi­ni­ment pe­tit est en train de se vo­la­ti­li­ser», lance Tom Bat­tin, di­rec­teur du La­bo­ra­toire de re­cherche en bio­films et écosystèmes flu­viaux (SEBR) de l’EPFL et di­rec­teur scien­ti­fique du pro­jet.

Le pro­jet en ques­tion, am­bi­tieux, en­tend com­bler les la­cunes de la science en la ma­tière et ré­soudre l’une des der­nières énigmes des sciences aqua­tiques. Ces trois pro­chaines an­nées, trois scien­ti­fiques de l’EPFL vont par­cou­rir la terre pour ex­plo­rer «le troi­sième pôle». Au pro­gramme: un iti­né­raire qui va de la Nou­velle-Zé­lande à l’Alas­ka en pas­sant par l’Hi­ma­laya ou en­core le Kamt­chat­ka au cours du­quel les cher­cheurs ré­col­te­ront des mi­cro-or­ga­nismes dans les ruis­seaux de plus de 200 gla­ciers du monde en­tier.

Le rythme se­ra par­ti­cu­liè­re­ment sou­te­nu; le trio ne res­te­ra au bord de chaque cours d’eau que quelques jours, pré­lè­ve­ra des échan­tillons en trois en­droits dis­tincts avant de pas­ser au gla­cier sui­vant. «Nous al­lons com­men­cer par la Nou­vel­leZé­lande, le Groen­land et le Cau­case en 2019, la deuxième an­née se­ra consa­crée au gros mor­ceau avec no­tam­ment l’Hi­ma­laya ou en­core le Pa­mir», dé­taille Mike Styl­las, ex­pert de la très haute montagne bom­bar­dé chef des ex­pé­di­tions et à qui a été confié le choix des destinations (voir en­ca­dré).

La ré­pé­ti­tion gé­né­rale du tour du monde se joue en ce mo­ment, au pied du gla­cier du Rhône, té­moin pri­vi­lé­gié en même temps que vic­time qua­si sans dé­fense des tem­pé­ra­tures qui grimpent. Pro­té­gé par de grandes bâches blanches cen­sées ra­len­tir la fonte des glaces, il trans­pire pour­tant abon­dam­ment.

Jeu­di ma­tin, il est à peine 10 h, on est à plus de 2300 mètres d’al­ti­tude mais toute l’as­sis­tance est en T-shirt tant les tem­pé­ra­tures sont clé­mentes. «Ce gla­cier, ô com­bien sym­bo­lique, ré­sume à lui seul l’ur­gence de la si­tua­tion. Plu­sieurs gla­cio­logues pré­disent que la moi­tié des pe­tits gla­ciers va dis­pa­raître ces trente pro­chaines an­nées. Une telle si­tua­tion, due à l’homme, est sans pré­cé­dent, s’in­quiète le Pr Bat­tin, ré­pé­tant que le temps presse. Ces écosystèmes qui ré­gnaient sur la Terre sont menacés. Il y a 500 mil­lions d’an­nées, la terre n’était qu’une énorme boule de neige. Les gla­ciers et les ruis­seaux que nous ob­ser­vons en 2018 sont des re­liques d’écosystèmes ja­dis om­ni­pré­sents qui contiennent des mi­cro-or­ga­nismes qui viennent du fond des âges. C’est pour com­prendre com­ment fonc­tionne cette vie mi­cro­bienne que nous lan­çons cette ex­pé­di­tion.»

Azote li­quide pour gar­der l’ADN

Le dé­tail de la stra­té­gie ima­gi­née pour dé­cou­vrir les se­crets de l’in­fi­ni­ment pe­tit ha­bi­tué au froid se trouve quelques cen­taines de mètres plus bas, le long du ruis­seau qui s’échappe du gla­cier.

À proxi­mi­té d’un pe­tit cam­pe­ment de for­tune, qui re­lève au­tant de l’ex­pé­di­tion en haute montagne que du la­bo­ra­toire mo­bile, Mat­teo To­lo­so­na­no et Vincent de Staercke, al­pi­nistes et bio­lo­gistes de l’en­vi­ron­ne­ment, se penchent dans le ruis­seau. À leurs pieds, une bat­te­rie de sondes et des cap­teurs en tout genre qu’ils mettent à l’eau, qui ne dé­passe pas 4 de­grés. Dans leurs mains, des se­ringues pour pré­le­ver l’eau ou en­core des ta­mis pour fil­trer les sé­di­ments où les bac­té­ries se concentrent. Sur le ter­rain, on me­sure aus­si le po­ten­tiel hy­dro­gène (pH), la concen­tra­tion en C02 ou en­core la conduc­ti­vi­té élec­trique de l’eau. «Toutes ces me­sures servent à dé­crire l’en­vi­ron­ne­ment mi­cro­bien. Outre les bac­té­ries, le mi­lieu dans le­quel ils évo­luent doit aus­si être ana­ly­sé», ex­plique Mat­teo To­lo­so­na­no.

Ces pré­lè­ve­ments sont en­suite ma­ni­pu­lés dans des condi­tions sté­riles, tou­jours sur place, avant d’être plon­gés dans de l’azote li­quide à – 196 de­grés pour conser­ver les ADN des bac­té­ries. Le tout se­ra en­suite en­voyé à l’EPFL, où une di­zaine d’autres cher­cheurs, bio­lo­gistes, gla­cio­logues, ma­thé­ma­ti­ciens, pren­dront le re­lais et pous­se­ront les analyses plus loin.

Les échan­tillons qui ne ser­vi­ront pas à la re­cherche fon­da­men­tale se­ront conser­vés pour les gé­né­ra­tions fu­tures ou pour­ront ser­vir à la re­cherche, qui rêve d’y dé­cou­vrir de nou­velles sub­stances an­ti­bio­tiques en ob­ser­vant la fa­çon dont les bac­té­ries se dé­fendent (lire en­ca­dré). La créa­tion d’une vé­ri­table bio­banque, sur le site sé­du­nois du Pôle de re­cherche sur l’en­vi­ron­ne­ment al­pin et po­laire de Sion (Al­pole) de l’EPFL Va­lais-Wal­lis, est aus­si sou­hai­tée.

La dé­mons­tra­tion de jeu­di en at­teste, l’ex­pé­di­tion et les ré­coltes d’échan­tillons pré­le­vés en mi­lieux mé­con­nus, a for­tio­ri dans des condi­tions ex­trêmes, ne s’im­pro­vise pas. L’en­traî­ne­ment va donc se pour­suivre d’ici à la fin de l’an­née, sur les dif­fé­rents gla­ciers alen­tour (Aletsch, Val­so­rey…), le temps d’ac­qué­rir les au­to­ma­tismes et les ré­flexes qui leur per­met­tront de ré­pé­ter la ma­ni­pu­la­tion là où l’im­pré­ci­sion et l’im­pro­vi­sa­tion n’ont pas leur place.

En­fin, cô­té bud­get, le pro­jet, qui va coû­ter plu­sieurs mil­lions, peut comp­ter sur le sou­tien de la Fon­da­tion No­mis, qui ne fi­nance que des ini­tia­tives scien­ti­fiques pion­nières. Sur un re­gistre lo­gis­tique, no­tam­ment pour les vi­sas et les au­to­ri­sa­tions, les cher­cheurs sont ap­puyés par le Swiss Po­lar Ins­ti­tute et par le Dé­par­te­ment des af­faires étran­gères (DFAE).

KEYS­TONE

KEYS­TONE

Les cher­cheurs de l’EPFL ont choi­si le gla­cier du Rhône, qui fond à vi­tesse grand V, pour pré­sen­ter leur pro­jet.

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