Joa­quin Phoe­nix, le cow-boy qui flingue les a prio­ri

24 Heures - - La Une - Cé­cile Lecoultre Pa­ris

Face à ce vieil ado mal nour­ri, tel un chat fa­mé­lique qui au­rait sau­té du toit de ce pa­lace pa­ri­sien, un doute se fau­file. Seule la ba­lafre à la lèvre su­pé­rieure iden­ti­fie Joa­quin Phoe­nix. L’ac­teur ca­li­for­nien a dix mi­nutes d’avance sur l’ho­raire, se tire un ris­tret­to et pa­pote au­tour de la ma­chine à ca­fé en at­ten­dant l’ha­bi­tuel aréo­page d’at­ta­chés de presse. Pour une star hol­ly­woo­dienne qui dé­fraya la ch­ro­nique par ses ex­tra­va­gances, c’est une en­trée dé­con­cer­tante. Dans «Les frères Sis­ters», de Jacques Au­diard, pri­mé à la Mos­tra de Ve­nise, sa­lué au Fes­ti­val de Deau­ville, le co­mé­dien sé­duit par le même self-control pour in­ter­pré­ter un tueur face à ses dé­mons. Et réus­sit dé­sor­mais à main­te­nir les siens à dis­tance. Je suis nor­mal, que vou­lez-vous, ça res­sort! Je n’ai ja­mais pré­mé­di­té une telle ré­pu­ta­tion. Bon, je n’ai rien fait non plus pour rec­ti­fier la per­cep­tion des gens. Trop d’ef­forts, de temps per­du pour une cause dont je me fiche. Je ne tiens pas à cla­ri­fier mon image. Si ça in­té­resse quel­qu’un, qu’il étu­die mon tra­vail. C’est tou­jours une com­bi­nai­son d’un scé­na­rio et d’un met­teur en scène. Sur «Les frères Sis­ters», j’ai­mais ce tueur à gages qui donne au monde cette image ca­ri­ca­tu­rale en sur­face, alors que dans ses tripes il car­bure à la tra­gé­die. À dire vrai, la dy­na­mique di­ver­gente entre les fran­gins ne ces­sait de m’in­tri­guer. Je suis très proche de ma fa­mille, et je trou­vais la pla­ci­di­té d’Eli si ré­pu­gnante, sa peur qua­si pa­tho­lo­gique, pa­thé­tique! En lut­tant avec le concept, j’ai d’abord sai­si que la trouille mo­tive le com­por­te­ment de la plu­part des êtres hu­mains. Puis j’ai eu ce flash d’un couple amou­reux, quand l’un croit en­core pou­voir chan­ger l’autre mais que l’autre n’est pas prêt. C’était la clé. J’ai très peu vu de ses films. Je me fie peu aux an­té­cé­dents des gens. Évi­dem­ment, c’est tou­jours en­cou­ra­geant de sa­voir que le type en face est ca­pable. Mais ce­la compte bien moins que la pre­mière conver­sa­tion. C’est un truc de sé­duc­tion, je dois me convaincre que je vais trou­ver un truc unique dans le per­son­nage à jouer. Et là, il m’a sé­duit par sa pers­pi­ca­ci­té hal­lu­ci­nante des êtres hu­mains. Une fi­nesse mons­trueuse! Je n’ai ja­mais son­gé à Jacques (Au­diard) en tant qu’au­teur fran­çais. Pa­reil d’ailleurs avec tous les ci­néastes avec les­quels je tra­vaille. J’ai tou­jours eu le sen­ti­ment d’être in­vi­té dans des ter­ri­toires qui leur ap­par­te­naient. Du coup, ce­la an­ni­hile toute no­tion de ci­né­ma de genre. Bien sûr, je me dou­tais qu’un Fran­çais, plus qu’un Amé­ri­cain, au­rait une pers­pec­tive no­va­trice des conven­tions du genre. Et en­core… très fran­che­ment, je n’en suis même pas cer­tain. Notre re­la­tion, c’était de toute fa­çon une af­faire dé­li­cate. Nos per­son­nages ont très peu de dia­logues pour ex­pri­mer des sen­ti­ments. En plus, je suis per­sua­dé que le film tient beau­coup à ces se­crets qui dé­cantent entre eux. De là… jus­qu’où pou­vais-je en dis­cu­ter avec John C., im­po­ser ma ver­sion per­son­nelle? Il y a tou­jours ces mo­ments, sur un pla­teau, où je me dis: «Fuck, j’en sais trop!» Je com­mence à bien me connaître en tant qu’ac­teur. Je sais que par pure cu­rio­si­té per­son­nelle, j’ai ten­dance à res­sas­ser, à vou­loir faire cli­que­ter chaque fa­cette d’une lo­gique psy­cho­lo­gique. Et c’est là le plus sou­vent que le mys­tère s’éva­pore. Sans comp­ter les gri­maces en soi-di­sant conni­vence avec le spec­ta­teur. Les grands met­teurs en scène savent vous ar­rê­ter quand vous ten­tez de vous mon­trer trop ma­lin. Jacques est in­croyable en la ma­tière, à croire qu’il ra­dio­sco­pie son pla­teau avant de fil­mer. Je l’ai ob­ser­vé dès le pre­mier jour sur un pla­teau de foule, il avait l’oeil sur chaque fi­gu­rant. J’étais ter­ri­fié, je sa­vais qu’il ne me pas­se­rait rien. Mais vous n’êtes ja­mais seul quand vous êtes di­ri­gé par un grand. Oh, je n’ai ja­mais joué aux cow-boys et aux In­diens. Je me sou­viens, en­fant, qu’à la té­lé, une chaîne pas­sait des séries wes­tern en boucle. À cre­ver d’en­nui! Ça ne m’a pas mo­ti­vé à voir les clas­siques. En fait, je n’ai ja­mais com­pris la fas­ci­na­tion pour ce genre. Ja­mais! N’y voyez pas du mé­pris, tout ci­néaste peut su­bli­mer un ré­per­toire. Je rentre du Fes­ti­val de Deau­ville, et tout le monde là-bas par­lait d’une vogue wes­tern. Je peux conce­voir que dans notre monde il de­vient dur de trou­ver des aven­tures à fil­mer. Peu­têtre que les grands es­paces, cet an­crage, ins­pirent. Moi? Je n’au­rais pas te­nu deux jours! Cam­per avec des ours, cui­si­ner au feu de bois, te­nir un flingue, tout m’au­rait été fa­tal.

Au fond, votre ré­pu­ta­tion d’ar­tiste trash et om­bra­geux n’est-elle pas usur­pée?

Pour­quoi un Amé­ri­cain tourne-t-il un wes­tern avec un réa­li­sa­teur fran­çais?

Que sa­viez-vous de Jacques Au­diard?

John C. Reilly, votre par­te­naire, a ini­tié ce pro­jet. Avait-il, lui, une idée pré­cise du film?

À qui se fier, alors?

La my­tho­lo­gie wes­tern vous a-t-elle mar­qué?

Au­riez-vous sur­vé­cu dans l’Ouest sau­vage?

Au moins, vous avez ap­pris des trucs de sur­vie en tour­nant «Les frères Sis­ters», non?

Tant pis pour le fan­tasme du «cow-boy so­li­taire dans le cou­cher de so­leil», alors?

Pas vrai­ment, non. C’est vrai que j’es­saie tou­jours de me do­cu­men­ter, pas seule­ment sur mon rôle, mais sur le contexte gé­né­ral. Et dans le film, on voit cette Ca­li­for­nie à la fin du XIXe siècle qui, sur une très courte pé­riode de temps, est le théâtre d’une ruée de mi­grants ve­nus de tous les conti­nents, de l’Asie à l’Eu­rope. Avec de la fa­mine, des épi­dé­mies. Avec aus­si des idées de gé­nie, des couillons aus­si. Bref, la ci­vi­li­sa­tion mo­derne. J’étais même dé­sas­treux. Le deuxième jour de tour­nage, je de­vais ti­rer en par­faite syn­chro­ni­sa­tion avec John C. Reilly. Je ne suis pas un ex­pert au re­vol­ver et fran­che­ment, j’étais as­sez du­bi­ta­tif sur ma cré­di­bi­li­té. Ça n’a pas ra­té, au pre­mier es­sai, le flingue m’a échap­pé des mains et je l’ai lais­sé tom­ber par terre. Em­bar­ras­sant. Le job d’ac­teur, c’est de ne ja­mais perdre la face. Mais je vous jure qu’in­té­rieu­re­ment, je me sen­tais vrai­ment comme un idiot.

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