L’ombre de Vek­sel­berg plane en­core sur un acié­riste écar­té par l’US Air Force

Le suisse Sch­molz + Bi­cken­bach voit un contrat de près d’un de­mi-mil­liard an­nu­lé. Rai­son of­fi­cielle? C’est un groupe «étran­ger»

24 Heures - - Économie - Pierre-Alexandre Sal­lier

Un fleu­ron in­dus­triel hel­vé­tique au­tre­fois lié au conglo­mé­rat de Vik­tor Vek­sel­berg a de nou­veau maille à par­tir avec l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine. Tout était pour­tant cen­sé être ré­glé de­puis que l’oli­garque russe – vi­sé par un tir de sanc­tions de Wa­shing­ton, le 6 avril – avait aban­don­né la plus grande par­tie de ses parts dans le fa­bri­cant de pompes Sul­zer. Mais aus­si dans l’acié­riste Sch­molz + Bi­cken­bach. Afin de leur évi­ter de de­ve­nir, à leur tour, des cibles des États-Unis.

Cet art de l’es­quive n’au­ra pour­tant pas em­pê­ché le si­dé­rur­giste lu­cer­nois de perdre, au dé­but du mois, une com­mande de près d’un de­mi-mil­liard de dol­lars pas­sée par l’US Air Force. Le contrat pré­voyait qu’une des forges amé­ri­caines de Sch­molz + Bi­cken­bach fonde, cinq ans du­rant, les car­casses mé­tal­liques de cen­taines de re­dou­tables bombes «bun­ker bus­ter».

«L’an­nu­la­tion de ce contrat n’a rien à voir avec les parts (ndlr: en­core) dé­te­nues par mon­sieur Vek- sel­berg», as­sure-t-on au sein du groupe. Et pour cause: le mil­liar­daire russe a ré­duit de 42% à 12,6% sa par­ti­ci­pa­tion di­recte dans l’acié­riste alé­ma­nique en mai der­nier, lui évi­tant des sanc­tions amé­ri­caines. Que s’est-il alors pas­sé?

Bombes «bun­ker bus­ter»

Re­tour aux États-Unis. À Chi­ca­go plus pré­ci­sé­ment, siège de Finkl Steel, un spé­cia­liste des aciers for- gés ul­tra­ré­sis­tants ra­che­té par le si­dé­rur­giste suisse en 2015.

Dis­po­sant d’usines à Chi­ca­go, De­troit et Qué­bec, cette fi­liale dé­croche, au prin­temps der­nier, une par­tie de la four­ni­ture des tubes en acier d’une nou­velle gé­né­ra­tion de bombes à charge pé­né­trante uti­li­sées par les forces amé­ri­caines. Pe­sant une tonne et conçu pour pé­né­trer plus de trente mètres de ter­rain avant d’ex­plo­ser, ce type de mu­ni­tions a no­tam­ment été uti­li­sé du­rant les frappes aé­riennes ayant vi­sé les ré­seaux de sou­ter­rains creu­sés par les forces de l’État is­la­mique en Syrie ou en Irak.

La com­mande to­tale de l’US Air Force at­teint alors 900 mil­lions de dol­lars. La fi­liale Finkl Steel en dé­croche un pan de 420 mil­lions, le reste étant oc­troyé à une forge concur­rente dans l’Ohio.

La Penn­syl­va­nie se re­biffe

Mais la si­tua­tion se com­plique dès la si­gna­ture du contrat, le 27 juin. À en croire l’agence de presse Bloom­berg, tout se­rait par­ti d’une lettre adres­sée au com­man­de­ment de l’US Air Force et en­voyée de Penn­syl­va­nie par des par­le­men­taires ré­pu­bli­cains fu­rieux: em­ployant 2000 ou­vriers dans leur ju­ri­dic­tion, la forge na­tio­nale Ell­wood – un four­nis­seur his­to­rique de l’ar­mée amé­ri­caine – a été te­nue à l’écart de la com­mande.

La ré­ac­tion ne tarde guère. À la fin d’août, dans un cour­rier en­voyé au Go­vern­ment Ac­coun­ta­bi­li­ty Of­fice – l’or­gane d’au­dit du Congrès – ci­té par Bloom­berg, l’US Air Force in­dique que Finkl Steel est fi­na­le­ment consi­dé­ré comme «in­éli­gible» à la four­ni­ture de ces pièces. Rai­son in­vo­quée? Son «contrôle étran­ger», par Sch­molz + Bi­cken­bach. Au­cune ré­fé­rence n’est faite à Vik­tor Vek­sel­berg.

La fi­liale amé­ri­caine du si­dé­rur­giste alé­ma­nique se voit confir­mer l’an­nu­la­tion du contrat au dé­but de sep­tembre. La jus­ti­fi­ca­tion de l’US Air Force «était que le four­nis­seur était contrô­lé par des in­té­rêts étran­gers», confirme-t-on au sein de Sch­molz + Bi­cken­bach.

Un ar­gu­ment im­pa­rable au re­gard des dis­po­si­tions dont dis­pose le Dé­par­te­ment amé­ri­cain de la dé­fense pour écar­ter un sous-trai­tant ayant des liens – ou même une simple «in­fluence» – avec l’étran­ger. Afin de «pro­té­ger l’ac­cès à des in­for­ma­tions se­cret-dé­fense», ex­plique le site de Cor­nell Law School.

S + B ne lâche pas l’af­faire

Le si­dé­rur­giste suisse, qui em­ploie 9000 per­sonnes dans le monde, «a fait ap­pel» de cette évic­tion. Afin de ten­ter de conser­ver un contrat quin­quen­nal re­pré­sen­tant l’équi­valent de 15% de ses 2,7 mil­liards de chiffre d’af­faires an­nuel.

«Ce­la n’au­ra que peu d’im­pact sur notre ac­ti­vi­té, les li­vrai­sons ne de­vraient vrai­ment com­men­cer à dé­col­ler qu’à par­tir de 2020», tem­père-t-on au siège de Sch­molz + Bi­cken­bach. Une porte-pa­role rap­pelle que les re­cettes at­ten­dues «n’avaient été in­cluses dans au­cune pré­vi­sion et de­vaient de toute fa­çon s’éta­ler sur cinq ans».

À l’en croire, ce re­vers n’ex­clut en rien la par­ti­ci­pa­tion à d’autres ap­pels d’offres mi­li­taires amé­ri­cains. Loin der­rière l’au­to­mo­bile, «la dé­fense ne contri­bue qu’à une faible por­tion de nos ventes, il de­vrait en être de même à l’ave­nir», es­time l’en­tre­prise.

«L’an­nu­la­tion de ce contrat n’a rien à voir avec les parts dé­te­nues par M. Vek­sel­berg»

J. HODGMAN

Le Dé­par­te­ment amé­ri­cain de la dé­fense peut écar­ter un sous-trai­tant ayant des liens – ou même une simple «in­fluence» – avec l’étran­ger. Le si­dé­rur­giste suisse a fait ap­pel de son évic­tion.

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