Édito «Aux armes de la paix, ci­toyens suisses»

24 Heures - - La Une - Claude An­ser­moz Ré­dac­teur en chef

J’étais sûr de ne ja­mais écrire ça dans un édi­to­rial. Mais oui, Di­dier Bur­khal­ter me manque. Ou plu­tôt, il manque à la Suisse. Le Neu­châ­te­lois vient d’ailleurs de m’en­voyer son livre, «Mer por­teuse». Qui parle «des tem­pêtes de la guerre» et de la «peine de mort». Il me l’a même dé­di­ca­cé. De l’une de ces phrases pleines d’em­phases et de mé­ta­phores qui fai­saient le sel de ses dis­cours un brin naïfs glo­ri­fiant le so­leil et la na­ture: «La vie est mys­té­rieuse comme une vague de l’océan».

Alors oui, en cette veillée d’armes où l’on se de­mande si la dic­ta­ture de Da­mas – dans cette même Syrie où l’on a dé­cou­vert ré­cem­ment des gre­nades de fa­bri­ca­tion suisse – va bom­bar­der la der­nière poche de ré­sis­tance de l’État is­la­mique en condam­nant des mil­liers de per­sonnes à la mort ou à l’exil, Di­dier Bur­khal­ter nous manque. Parce que c’est lui qui fai­sait bas­cu­ler la ma­jo­ri­té du Con­seil fé­dé­ral dans le cô­té rai­son­nable de la force. Son suc­ces­seur tes­si­nois, lui, a plu­tôt la main sur le porte-mon­naie.

Il faut donc s’ar­mer d’im­pa­tience face à la ré­cente dé­ci­sion de la ma­jo­ri­té des sept Sages d’en­core li­bé­ra­li­ser le mar­ché des ex­por­ta­tions en au­to­ri­sant qu’elles se fassent, sous des condi­tions dif­fi­ci­le­ment vé­ri­fiables, dans des pays en conflit civil. Au nom de quoi, vé­ri­ta­ble­ment? La branche fait un chiffre d’af­faires an­nuel de près d’un de­mi-mil­liard. L’an der­nier, Ruag a réa­li­sé un bé­né­fice après im­pôts de 89 mil­lions, Mo­wag ap­par­tient à l’amé­ri­cain Ge­ne­ral Dy­na­mics qui est dans le noir pour près de

2,5 mil­liards. Le dé­par­te­ment dé­fense de l’al­le­mand Rhein­me­tall, qui com­prend un site à Zu­rich, af­fiche éga­le­ment un ré­sul­tat net en forte hausse en 2017 (252 mil­lions d’eu­ros). Et, sur les six pre­miers mois de l’an­née, la mai­son mère de Thales a réa­li­sé, pour le 1er se­mestre 2018, un ré­sul­tat net conso­li­dé en hausse de 53%, à 457 mil­lions d’eu­ros.

«Mais oui, Di­dier Bur­khal­ter me manque. Ou plu­tôt, il manque à la Suisse»

Et pour­tant, ce sont ces mêmes en­tre­prises qui sou­haitent avoir les mains plus libres pour pa­ra­chu­ter leurs jou­joux de feu. Avec un lob­by puis­sant de di­zaines de par­le­men­taires membres du «Cercle de tra­vail pour la sé­cu­ri­té et les tech­no­lo­gies de dé­fense». Groupe in­for­mel dont Guy Par­me­lin et Jo­hann Sch­nei­der-Am­mann firent par­tie en son temps. Sur le su­jet, le CICR condamne notre pays dé­po­si­taire des Conven­tions de Ge­nève. Alors oui, la ré­sis­tance ci­vile s’or­ga­nise et le peuple re­vo­te­ra pro­ba­ble­ment sur la ques­tion, puisque l’ini­tia­tive lan­cée il y a quelques jours a dé­jà ré­col­té quelque 25 000 pa­raphes.

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