Sur le po­dium à Mexi­co en 1968, il y avait un troi­sième homme

La mé­moire col­lec­tive se sou­vient de Tom­mie Smith et John Car­los le­vant des poings gan­tés de cuir. Mais qui a vu Pe­ter Nor­man?

24 Heures - - Samedi - Gilles Si­mond

Sur le po­dium du 200 mètres des Jeux olym­piques de Mexi­co, le 16 oc­tobre 1968, alors que les haut-par­leurs dif­fusent «Star-Span­gled Ban­ner», l’hymne amé­ri­cain, deux sprin­ters noirs se tiennent tête bais­sée, en chaus­settes, mais sur­tout poings le­vés, gan­tés de noir, le droit pour l’homme qui est sur la plus haute marche du po­dium, le gauche pour ce­lui qui est der­rière lui: Tom­mie Smith et John Car­los.

Le geste que font les deux ath­lètes est à l’époque im­mé­dia­te­ment com­pré­hen­sible, en tout cas aux États-Unis: c’est le sa­lut du Black Po­wer, ce­lui des Black Pan­thers, qui luttent contre la sé­gré­ga­tion, pour l’éga­li­té des droits entre les hommes. Six mois après l’as­sas­si­nat de Mar­tin Lu­ther King, cinq après ce­lui de Bob Ken­ne­dy, le geste de pro­tes­ta­tion des deux cham­pions stu­pé­fie un stade olym­pique de Mexi­co sou­dain fi­gé. La pho­to va faire le tour du monde et de­ve­nir, pour le ma­ga­zine amé­ri­cain «Life», l’une des vingt images les plus im­por­tantes du XXe siècle. Tom­mie Smith et John Car­los sont en­trés dans l’his­toire.

Mais qui a vu Pe­ter Nor­man sur la pho­to? Nor­man? Oui, ce Blanc qui se tient droit comme un pi­quet, le re­gard fixe à l’ho­ri­zon­tale, de­vant Smith et Car­los. Il est Aus­tra­lien, il a 26 ans, et il porte au­tour du cou la mé­daille d’ar­gent dé­cro­chée grâce à son temps ca­non de 20 se­condes 06 (qu’au­cun sprin­ter aus­tra­lien n’a bat­tu à ce jour). De­vant les deux pro­tes­ta­taires, il a l’air d’une pièce rap­por­tée, d’un in­trus. Mais, comme le note l’écri­vain ita­lien Ric­car­do Gaz­za­ni­ga à pro­pos de ce fa­meux cli­ché, «Les pho­tos, par­fois, sont trom­peuses». Car en re­gar­dant bien, on voit que Nor­man porte, sur la poi­trine, au-des­sus de l’écus­son aus­tra­lien, le même badge que ses deux com­pères: ce­lui de l’Olym­pic Pro­ject for Hu­man Rights (OPHR, Pro­jet olym­pique pour les droits de l’homme), or­ga­ni­sa­tion fon­dée en 1967 aux États-Unis par di­verses per­son­na­li­tés dont… l’ath­lète Tom­mie Smith.

«Je suis avec vous»

Pe­ter Nor­man au­rait donc été com­plice des deux Amé­ri­cains? Oui, et com­ment. Quand Smith et Car­los mettent au point leur ac­tion, ils en in­forment Nor­man: «Crois-tu aux droits de l’homme?» «Oui», ré­pond l’Aus­tra­lien, qui a gran­di près de Mel­bourne dans une fa­mille fai­sant par­tie de l’Ar­mée du Sa­lut. Il est lui-même op­po­sé à la po­li­tique de l’Aus­tra­lie à l’égard des abo­ri­gènes. «Je suis avec vous.» Et c’est Nor­man qui sug­gère aux deux hommes de por­ter cha­cun un gant de la seule paire qu’ils pos­sèdent. Et en se ren­dant à la cé­ré­mo­nie de re­mise des mé­dailles, l’Aus­tra­lien em­prunte le fa­meux badge de l’OPHR à un membre de l’équipe d’avi­ron des États-Unis.

«Nous sa­vions que ce que nous al­lions faire était bien plus im­por­tant que n’im­porte quel ex­ploit spor­tif, di­ra John Car­los. Je pen­sais voir la peur dans les yeux de Pe­ter. Mais j’ai vu de l’amour.» Nor­man ra­con­te­ra: «Je ne pou­vais pas voir ce qui se pas­sait der­rière moi, mais j’ai su qu’ils avaient mis leur plan à exé­cu­tion lorsque la foule qui chan­tait l’hymne amé­ri­cain s’est sou­dai­ne­ment tue. Le stade est de­ve­nu alors to­ta­le­ment si­len­cieux.»

Les trois hommes paie­ront le prix de leur au­dace. Dès le stade olym­pique de Mexi­co, qu’ils quittent sous les huées et les sif­flets: «Des ani­maux! Des ani­maux sau­vages, di­ra Tom­mie Smith. J’étais condam­né. C’est l’en­fer qui m’at­ten­dait.» Car­los et lui sont im­mé­dia­te­ment vi­rés de l’équipe olym­pique et du vil­lage des ath­lètes. Nor­man re­çoit un aver­tis­se­ment de son chef d’équipe.

De re­tour aux États-Unis, les deux ath­lètes noirs y sont des pa­rias, leur vie est rui­née. Tom­mie Smith, qui a gran­di dans les plan­ta­tions de co­ton où tra­vaillaient son père et ses frères, re­çoit des co­lis de bouses de vache, des coups de té­lé­phone noc­turnes, des in­sultes et des me­naces de mort: «Un geste de haine en­vers l’Amé­rique, avait-on com­men­té, alors que je n’avais que de l’amour pour ce pays qui avait be­soin d’aide. J’en ap­pe­lais sim­ple­ment à l’éga­li­té, à la jus­tice, à la di­gni­té. Mais c’était en­core un peu trop tôt dans la tête de beau­coup d’Amé­ri­cains…»

Sanc­tions non of­fi­cielles

Dans celle de beau­coup d’Aus­tra­liens aus­si. Con­si­dé­ré comme un traître, Nor­man se­ra te­nu à l’écart, os­tra­ci­sé par les mé­dias, vic­time de sanc­tions non of­fi­cielles. Il n’est ain­si pas re­te­nu pour les Jeux olym­piques de Mu­nich en 1972, en dé­pit de ses bons ré­sul­tats. Re­nié jusque par une par­tie de sa fa­mille, il souffre seul et gagne sa vie comme prof de gym­nas­tique. «Ils ont es­sayé de l’ef­fa­cer comme s’il n’avait ja­mais exis­té», re­gret­ta John Car­los. En 1985, Pe­ter Nor­man contracte la gan­grène après une opé­ra­tion à une che­ville. Il souffre de dé­pres­sion, abuse de l’al­cool et des an­ti­dou­leurs. En 2000 en­core, il n’est pas in­vi­té aux Jeux olym­piques de Syd­ney. Ce sont les Amé­ri­cains qui lui per­met­tront de par­ti­ci­per à l’évé­ne­ment.

Deux fois ma­rié, père de cinq en­fants, Pe­ter Nor­man dé­cède d’une crise car­diaque en 2006, à 64 ans. Hé­las pour lui, la re­con­nais­sance ar­rive trop tard. La Fé­dé­ra­tion des USA d’ath­lé­tisme a de­puis pro­cla­mé le 9 oc­tobre, date de son en­ter­re­ment, «Jour de Pe­ter Nor­man». En 2012, le par­le­ment fé­dé­ral aus­tra­lien fit ses ex­cuses pour le trai­te­ment su­bi après son re­tour en Aus­tra­lie, pour l’ab­sence de re­con­nais­sance de son suc­cès, de son cou­rage ain­si que de son rôle dans la lutte pour l’éga­li­té. En avril 2018, en­fin, le Co­mi­té olym­pique aus­tra­lien lui a fi­na­le­ment re­mis l’Ordre du mé­rite à titre post­hume pour «mé­rite ex­cep­tion­nel».

Tom­mie Smith et John Car­los ont été ré­ha­bi­li­tés. En 2016, une sta­tue re­pré­sen­tant les trois re­belles de Mexi­co a été dé­voi­lée au Mu­sée de l’his­toire et de la culture afro-amé­ri­caines de Wa­shing­ton. Le 30 sep­tembre de la même an­née, le pré­sident Ba­rack Oba­ma a re­çu les deux sprin­ters à la Mai­son-Blanche.

Grâce à ses deux amis, qui ne manquent ja­mais une oc­ca­sion de men­tion­ner l’im­pli­ca­tion de leur com­père «aus­sie» dans le coup d’éclat de 1968 et dé­fendent sa mé­moire, Nor­man, «le troi­sième homme de Mexi­co», «ce­lui qui n’a pas le­vé le poing», est dé­sor­mais ré­vé­ré par les dé­fen­seurs de la cause afro-amé­ri­caine aux États-Unis.

Sources

- «Re­tour sur images», An­nick Co­jean, Édi­tions Gras­set, 1997

- «L’uo­mo bian­co in quel­la fo­to», Ric­car­do Gaz­za­ni­ga, www.ric­car­do­gaz­za­ni­ga.com

- «Tell your kids about Pe­ter Nor­man», Mar­tin Fla­na­gan, www.theage.com

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Le 16 oc­tobre 1968 à Mexi­co, Pe­ter Nor­man, Tom­mie Smith et John Car­los entrent dans l’his­toire.

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