Avec ou sans, le dé­bat di­vise les éle­veurs

Vo­ta­tions fé­dé­rales

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Si elle peut faire sou­rire les ci­ta­dins, l’ini­tia­tive «pour des vaches à cornes» sur la­quelle les Suisses vo­te­ront le 25 no­vembre est source de pré­oc­cu­pa­tions chez les agri­cul­teurs. Re­por­tages chez deux d’entre eux aux avis di­ver­gents.

Dans sa ferme du Ma­ran, à quelques en­jam­bées de Saint-Ur­sanne (JU), Ch­ris­tine Bo­ner pose un livre sur la table de la cui­sine. L’ou­vrage in­ti­tu­lé «De la di­gni­té de la vache» est si­gné par un col­lec­tif d’au­teurs dont Ar­min Ca­paul, ce pay­san gri­son qui a lan­cé l’ini­tia­tive «pour des vaches à cornes». Les Suisses vo­te­ront le 25 no­vembre. Et si le texte fait sou­vent sou­rire, chez les agri­cul­teurs, il est source de pré­oc­cu­pa­tions.

In­gé­nieure agro­nome de for­ma­tion, Ch­ris­tine Bo­ner cherche en­core à se do­cu­men­ter. «En bio­dy­na­mie, il y a toute une phi­lo­so­phie der­rière la corne, sur sa com­pé­tence et sa fonc­tion. Mais je ne peux pas en­trer dans le dé­tail car je ne connais pas as­sez le su­jet.» Pour­tant cette in­gé­nieure agro­nome bâ­loise, de­ve­nue pay­sanne dans le Ju­ra il y a 20 ans, en connaît un rayon. Elle s’oc­cupe avec son ma­ri, Kon­rad Bir­rer, de 16 vaches à cornes sim­men­tals et Swiss fle­ck­viehs dont le lait sert à fa­bri­quer du gruyère bio AOP.

À la ferme du Ma­ran, tout est ain­si pen­sé «cornes»: l’étable avec ses lo­gettes es­pa­cées, la salle de traite où les vaches sont pla­cées les unes der­rière les autres, les cou­loirs larges. Ch­ris­tine Bo­ner pré­sente leur nou­veau Cor­na­dis, ce râ­te­lier où les ani­maux mangent lors­qu’ils ne sont pas au pâ­tu­rage. L’es­pace entre chaque place est d’en­vi­ron 96 cen­ti­mètres, an­noncent fiè­re­ment les ex­ploi­tants. Une norme fé­dé­rale? «Je ne crois pas, ré­pond Kon­rad Bir­rer. Mais nous avons vou­lu adap­ter les Cor­na­dis pour évi­ter les bles­sures.» Car «le mo­ment le plus cri­tique, c’est quand elles mangent», ajoute son épouse.

La hié­rar­chie des vaches

Car oui, les vaches sont «comme les hu­mains»: elles ont du ca­rac­tère et une hié­rar­chie. «Quand les jeunes in­tègrent le trou­peau. il y a des ba­garres jus­qu’à ce qu’elles com­prennent où est leur place», ex­plique l’agri­cul­trice. L’été, ça ne pose pas trop de pro­blèmes. Mais l’hi­ver, lors­qu’elles doivent com­po­ser avec la proxi­mi­té de leurs congé­nères, c’est plus com­pli­qué. «Ce­la ar­rive ra­re­ment, mais chaque an­née quand même, nous avons du sang dans le lait parce qu’une vache a re­çu un coup de cornes. Alors on écarte ce lait», ex­plique Ch­ris­tine Bo­ner. Mais ja­mais une vache n’a été gra­ve­ment bles­sée par un coup de cornes. Et les ex­ploi­tants ont aus­si été épar­gnés. Mais pour par­ve­nir à ce ré- sul­tat, le tra­vail est per­ma­nent. «On a sé­lec­tion­né pro­gres­si­ve­ment les li­gnées de vaches les plus do­ciles. Et on es­saie de les ha­bi­tuer à la pré­sence hu­maine dès pe­tites. Il faut quand même al­ler tout près par exemple quand elles vêlent», ex­plique Ch­ris­tine Bo­ner.

Si elle et son ma­ri ont eu des vaches à cornes, «c’est plu­tôt un choix pas­sif. Notre phi­lo­so­phie est d’être le plus na­tu­rel pos­sible. On es­saie tou­jours de faire les choses par convic­tion». Et c’est bien ce qui in­dis­pose un peu la pay­sanne avec cette ini­tia­tive «pour des vaches à cornes», qui am­bi­tionne de ré­com­pen­ser les pro­duc­teurs qui n’écornent pas par des primes: on parle de 190 francs par vache et 38 francs par chèvre.

«Si je trouve juste que mes vaches aient des cornes, je vais les leur lais­ser que ce soit payé ou pas. Je crains qu’avec cette ini­tia­tive des pro­duc­teurs laissent les cornes à leurs vaches pour bé­né­fi­cier de la prime, mais sans adap­ter leurs in­fra­struc­tures ou leur com­por­te­ment.» Ch­ris­tine Bo­ner re­doute éga­le­ment que l’ava­lanche de scru­tins agri­coles ne fi­nisse par las­ser les ci­toyens et n’élude d’autres dé­bats. «Ce thème des cornes est im­por­tant mais pas aus­si brû­lant que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ou le dé­bat sur les pes­ti­cides par exemple.» Au fi­nal, l’éner­gique agri­cul­trice vo­te­ra «plu­tôt oui. Par res­pect pour ces gens-là», dit elle en poin­tant du doigt les noms sur la cou­ver­ture de son livre.

«Écor­ner, un mal né­ces­saire»

À quelques ki­lo­mètres de là, tout en haut du col de la Croix (789 mètres d’al­ti­tude), la ferme de Mon­nat se niche au-des­sus des méandres du Doubs. Les fa­milles Cerf y tiennent une ex­ploi­ta­tion bio. Leurs vaches, 35 mont­bé­liardes, sont écor­nées. Et si l’ini­tia­tive po­pu­laire pas­sait, ils ne son­ge­raient pas à re­prendre des vaches à cornes. «Ce n’est pas une ques­tion d’ar­gent», sou­ligne Vincent Cerf. Il y a 20 ans, lui et son frère ont sui­vi la ten­dance gé­né­rale dans l’agri­cul­ture: ils sont pas­sés à la sta­bu­la­tion libre. Les vaches ont ga­gné en li­ber­té de mou­ve­ment. En contre­par­tie, ils écornent. «Nous n’avons pas le choix. C’est un mal né­ces­saire. Avec les sta­bu­la­tions libres, on a net­te­ment amé­lio­ré le bie­nêtre des ani­maux. Mais après, nous avons dû en­le­ver les cornes».

Son frère Oli­vier sou­ligne tout en mon­trant l’écu­rie qu’il fau­drait chan­ger beau­coup de choses pour avoir des vaches à cornes tout en étant consé­quents: la salle de traite, où les vaches sont côte à côte et risquent de se don­ner des coups, cette pe­tite pente qui sé­pare deux par­ties de l’étable, trop étroite pour des vaches à cornes, et puis les râ­te­liers. Avec ces quelque 72 à 75 cen­ti­mètres ré­gle­men­taires entre chaque bête, ce se­rait trop ris­qué pour des ani­maux cor­nus.

Chez les Cerf, c’est Evan, 20 ans, le fils de Vincent qui se charge de l’écor­nage. Il a re­çu la for­ma­tion à l’école d’agri­cul­ture, ce qui lui per­met d’anes­thé­sier puis de pas­ser au fer l’en­droit où les bour­geons de cornes des veaux poussent. «Ce n’est pas com­pli­qué. Mais plus vite on le fait, mieux c’est. Je n’aime pas faire ça. C’est un stress. Mais il le faut», té­moigne Evan. Il montre dans l’étable un jeune li­mou­sin, né sans cornes. «Si seule­ment les mont­bé­liardes à terme nais­saient sans cornes», glisse- t- il.

Son père, Vincent, a vrai­ment peur que cette ini­tia­tive passe. En ma­tière de bien-être ani­mal, il par­tage les craintes de Ch­ris­tine Bo­ner. «Ça pour­rait in­ci­ter cer­tains ex­ploi­tants dont l’étable n’est pas adap­tée à lais­ser des cornes. C’est un gros risque.» Et il ajoute: «Ce qui est dom­mage et qui pour­rait in­fluen­cer le ré­sul­tat, c’est que la prime à la corne se­rait prise sur le bud­get agri­cole. Donc pour les ci­ta­dins, ça ne leur coûte rien. Je ne trouve pas ça très nor­mal.» Ces mêmes ci­ta­dins pour qui la vache avec des cornes peut avoir un cô­té idyl­lique, comme dans ces pubs où un bo­vi­dé dribble un foot­bal­leur après avoir bu du lait. Ça fait rire ces pay­sans ju­ras­siens: «Vous avez dé­jà vu une hol­stein avec des cornes, vous?»

En at­ten­dant, cet hi­ver, à la ferme de Mon­nat comme à celle du Ma­ran, les vaches ne man­que­ront pas de place au mo­ment de ren­trer à l’étable. L’été trop sec n’a pas per­mis de pro­vi­sion­ner as­sez de four­rage. Et des bêtes, avec ou sans cornes, doivent être conduites à l’abat­toir.

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