Pierre Chap­paz, ce Ge­ne­vois qui dé­fie Google

Bilan - - La Une - PAR FA­BRICE DELAYE

En ven­dant Teads au groupe de Pa­trick Dra­hi, l’en­tre­pre­neur Pierre Chap­paz trouve un al­lié stra­té­gique pour re­prendre la pub en ligne au duo­pole de la Si­li­con Val­ley.

Jouable?

In­ter­ve­nant lors de la soi­rée des «50 start-up» or­ga­ni­sée par Bi­lan et UBS, Pierre Chap­paz rap­pe­lait que, pour lui, l’en­tre­pre­neu­riat se confon­dait avec le goût de la li­ber­té. «A la sor­tie de l’école Cen­trale, je ne me voyais pas faire car­rière dans un grand groupe», confiait-il. Ce se­ra pour­tant le cas, mais pas via les voies nor­males que dé­teste suivre ce pas­sion­né de grimpe.

Kel­koo et Teads, les start-up qu’il a créées, ont fi­ni deux fois dans l’es­car­celle de géants: Ya­hoo! et Al­tice. Avec une dif­fé­rence: chez le géant des té­lé­coms et des mé­dias construit par Pa­trick Dra­hi, Pierre Chap­paz re­joint le ni­veau stra­té­gique de la di­rec­tion de l’en­tre­prise. Et il va y pour­suivre une ac­ti­vi­té d’en­tre­pre­neur: créer un géant de la pub sur ce mar­ché de 590 mil­liards de dol­lars dans le monde.

TEADS A DÉ­VE­LOP­PÉ UNE TECH­NO­LO­GIE QUI IN­SÈRE DE FA­ÇON MOINS INVASIVE

UNE PUB VI­DÉO DANS UN AR­TICLE EN LIGNE

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des pa­rents com­mu­nistes

Pour Pierre Chap­paz, la di­men­sion en­tre­pre­neu­riale est au coeur de la vente de Teads pour 305 mil­lions de francs à Al­tice. La hol­ding de 25 mil­liards de chiffre d’af­faires pi­lo­tée de­puis son quar­tier gé­né­ral de Rive à Ge­nève par Pa­trick Dra­hi a cette di­men­sion en­tre­pre­neu­riale qu’il adore. En plus d’une vi­sion par­ta­gée de la conver­gence mé­dias-té­lé­coms-pu­bli­ci­té. Et ce ne sont pas leurs seuls points com­muns.

Lui aus­si élève d’une grande école fran­çaise, Po­ly­tech­nique, Pa­trick Dra­hi est ap­pa­ru sur le ra­dar mé­dia­tique il y a trois ans à l’oc­ca­sion du ra­chat de Nu­mé­ri­cable-SFR puis d’autres ac­qui­si­tions spec­ta­cu­laires comme Por­tu­gal Te­le­com et les câ­blo-opé­ra­teurs Sud­den­link et Ca­ble­vi­sion. Comme, en pa­ral­lèle, Al­tice a pris le contrôle de mé­dias comme Li­bé­ra­tion, le groupe L’Express (L’Express, L’Ex­pan­sion, L’Etu­diant) ain­si que BFM et RMC et que ces ac­qui­si­tions sont fi­nan­cées par de la dette, on a eu tôt fait de le com­pa­rer à l’in­ven­teur du concept de conver­gence à la fin des an­nées 1990: Jean-Ma­rie Mes­sier.

Sauf que contrai­re­ment au fon­da­teur de Vi­ven­di, Pa­trick Dra­hi n’est pas pas­sé par les ca­bi­nets mi­nis­té­riels. Sa pre­mière boîte, Sud Câble Ser­vices, est un petit câ­blo-opé­ra­teur qu’il crée en 1994 à Ca­vaillon dans le Vau­cluse. Il la re­ven­dra à UPC, ce qui l’amè­ne­ra à s’éta­blir en Suisse à la fin des an­nées 1990 puisque c’est là qu’est le siège de cette en­tre­prise. Un autre point com­mun avec Pierre Chap­paz, qui s’ins­talle à Ge­nève en

2000 au dé­but de Kel­koo.

Jusque-là, Pierre Chap­paz a ef­fec­tué un par­cours brillant mais plus clas­sique. Fils de pa­rents com­mu­nistes, éle­vé à Tou­lon (quand Pa­trick Dra­hi a fait sa sco­la­ri­té à Mont­pel­lier après être né au Ma­roc), il est d’abord l’un des pion­niers de la Ci­té des sciences à Pa­ris dans les an­nées 1980. Il re­joint en­suite Ber­nard Krief Consul­tants puis passe par de grands groupes comme To­shi­ba et IBM, dont il de­vient di­rec­teur mar­ke­ting pour l’Eu­rope.

De cet avant-poste, il ob­serve la ré­vo­lu­tion in­ter­net qu’il em­brasse en 2000 avec Kel­koo, un com­pa­ra­teur de prix. Cette en­trée tar­dive va lui per­mettre d’échap­per à l’exu­bé­rance de la bulle dot­com pour se concen­trer sur l’exé­cu­tion de la stra­té­gie. Là en­core, il y a une si­mi­la­ri­té avec Pa­trick Dra­hi, dont la vi­sion de la trans­for­ma­tion nu­mé­rique n’a pas été af­fec­tée par l’épi­sode des dot­coms. C’est à par­tir des an­nées 2000 qu’il achète des ac­teurs en dif­fi­cul­té dans le câble et les té­lé­coms pour les re­dres­ser et les conso­li­der dans son groupe.

L’in­tui­tion de l’ad­tech

L’éco­no­mie in­ter­net va ce­pen­dant plus vite. Dès 2004, Pierre Chap­paz et ses as­so­ciés voient leurs ef­forts ré­com­pen­sés. Ya­hoo! ra­chète Kel­koo pour

475 mil­lions de dol­lars. Lar­ge­ment di­lué par les tours de fi­nan­ce­ment qui ont ali­men­té la crois­sance du site, Pierre Chap­paz s’est fait un nom dans l’éco­no­mie in­ter­net à dé­faut d’une vé­ri­table for­tune. Il va s’en ser­vir pour l’étape sui­vante, celle de l’ad­tech. Au­tre­ment dit, l’ap­pli­ca­tion des technologies nu­mé­riques à la pub.

Le mi­lieu des an­nées 2000, c’est l’époque de l’IPO de Google qui ra­chète You­Tube et du dé­mar­rage de Fa­ce­book. Au­tant de suc­cès qui, on l’ou­blie, sont fi­nan­cés par la pub. Pierre Chap­paz, lui, ne perd pas de vue cette réa­li­té. En 2005, il lance Wi­kio, un ou­til d’ana­lyse des ré­seaux so­ciaux. L’an­née sui­vante re­be­lote, avec la créa­tion de Net­vibes, un por­tail d’agré­ga­tion de ser­vices In­ter­net (qui se­ra plus tard ra­che­té par Das­sault Sys­tèmes). Avec ces start-up, Chap­paz se cherche, et cherche le bon fi­lon. Il re­père une ten­dance émer­gente: l’ad­tech. C’est ce qui l’amène à s’as­so­cier avec Ber­trand Que­sa­da pour dé­bu­ter en 2009 l’aven­ture qui va conduire à Al­tice.

Tech­nos et car­nets d’adresses

Pion­nier de la pu­bli­ci­té en ligne, Ber­trand Que­sa­da a fon­dé Ebuz­zing en 2007 pour mettre en re­la­tion marques et blo­gueurs. Pierre Chap­paz in­ves­tit et fu­sionne Ebuz­zing avec Wi­kio. Au cours des quatre ans qui suivent, ils ra­chètent sept so­cié­tés comme Tri­ga­mi en Suisse, Over­blog en France et BeeAd, un spé­cia­liste de la pu­bli­ci­té en ligne pre­mium. A ce point, Ebuz­zing est de­ve­nue une vaste place de mar­chés pour la pub en ligne dans toute l’Eu­rope en contact avec des cen­taines d’an­non­ceurs. C’est le mo­ment de fran­chir l’At­lan­tique, ce que Pierre Chap­paz avait hé­si­té à faire avec

Kel­koo. En 2013, Ber­trand Que­sa­da part s’ins­tal­ler à New York. Quand une nou­velle op­por­tu­ni­té va tout ac­cé­lé­rer.

Co­fon­dée en 2011 par Loïc Sou­bey­rand et Loïc Jaures, Teads a dé­ve­lop­pé une tech­no­lo­gie bap­ti­sée InRead qui in­sère une pub vi­déo dans un ar­ticle en ligne. Elle se dé­clenche uni­que­ment quand l’in­ter­naute s’ar­rête des­sus. Beau­coup moins in­va­sives que les pré­rolls que You­Tube force à re­gar­der, les pubs «na­tives» de Teads ont l’avan­tage de s’in­té­grer au conte­nu sans blo­quer les in­ter­nautes. Ebuz­zing et Teads fu­sionnent en jan­vier 2014 et conservent la rai­son so­ciale du se­cond.

L’as­so­cia­tion de la tech­no­lo­gie InRead avec les an­non­ceurs d’Ebuz­zing crée une com­bi­nai­son ga­gnante. «Dans les dix­huit mois qui ont sui­vi, nous avons conquis la plu­part des grands mé­dias de la pla­nète», ex­plique Pierre Chap­paz. Car après les Etats-Unis, Teads s’im­plante en Asie et ouvre des fi­liales dans 21 pays. Les re­ve­nus croissent au rythme de 40 à 50% par an pour at­teindre 200 mil­lions de dol­lars l’an der­nier. Et avec les ef­fec­tifs: plus de 500 per­sonnes.

La quête du bon par­te­naire

Pour Pierre Chap­paz et ses as­so­ciés, cette crois­sance ne va pas sans po­ser de dé­fis. Il faut mul­ti­plier les le­vées de fonds au­près de ca­pi­tal-ris­queurs (Par­tech, Lights­peed, Gimv, Elaia, CoVent, Ge­mi­ni et So­lo­run). Ce­la mo­bi­lise beau­coup d’éner­gie, en plus d’aban­don­ner la ma­jo­ri­té. «A cô­té de la stra­té­gie et de la re­la­tion avec les ac­tion­naires, ma prin­ci­pale res­pon­sa­bi­li­té a été de créer un es­prit d’équipe», ajoute Pierre Chap­paz qui signe ses e-mails à ses col­la­bo­ra­teurs The coach.

Lui voit son rôle comme ce­lui d’un en­traî­neur de foot. Troi­sième mi-temps in­cluse, avec des Glo­bal Sum­mit or­ga­ni­sés dans des des­ti­na­tions de rêve comme la Thaï­lande l’an der­nier ou bien la lo­ca­tion d’un yacht pour re­ce­voir les clients aux Cannes Lions. «Nous sommes l’ac­teur haut de gamme sur ce mar­ché, avec beau­coup de marques de luxe comme Car­tier, Dior, Cha­nel ou en­core Ome­ga qui sont nos clients. Nous de­vons être co­hé­rents avec ce po­si­tion­ne­ment», ex­plique l’en­tre­pre­neur.

Avec une au­dience men­suelle qui at­teint 1,2 mil­liard de per­sonnes, ma­jo­ri­tai­re­ment sur smart­phone, Teads réus­sit son pre­mier pa­ri. Mais Pierre Chap­paz iden­ti­fie aus­si un pro­blème stra­té­gique. «En fé­dé­rant les grands me­dias, nous avons une au­dience com­pa­rable à celle de Fa­ce­book et de You­Tube, mais ni la puis­sance fi­nan­cière, ni le même ac­cès aux don­nées. Or, le but de la pu­bli­ci­té au­jourd’hui, c’est de per­son­na­li­ser le mes­sage. Ce­la passe par la col­lecte de don­nées.»

Teads doit faire ap­pel à des par­te­naires comme Niel­sen pour le ci­blage so­cio-dé­mo­gra­phique, Di­gi­tal Ele­ment pour ob­te­nir des don­nées de géo­lo­ca­li­sa­tion ou Gra­pe­shot pour le contex­tuel (as­so­ciant pu­bli­ci­té et su­jets édi­to­riaux). Or, Pierre Chap­paz an­ti­cipe une autre évo­lu­tion qui rend le big da­ta en­core plus im­por­tant: la fa­cul­té d’in­di­vi­dua­li­ser les pubs sur les té­lé­vi­sions comme c’est dé­jà le cas sur mo­biles et PC. Pour des rai­sons donc à la fois fi­nan­cières, tech­no­lo­giques et stra­té­giques, il se met en quête d’un par­te­naire stra­té­gique.

Un ob­jec­tif am­bi­tieux

Si cer­taines ru­meurs font état d’un pos­sible ra­chat par News Corp, c’est Mi­chel Combes, l’an­cien pa­tron d’Al­ca­tel-Lucent de­ve­nu CEO de Nu­mé­ri­ca­bleSFR et d’Al­tice qui fa­ci­lite le contact avec Pa­trick Dra­hi. Pour la très simple rai­son qu’il est client de Teads. Or, il se trouve que Pa­trick Dra­hi an­ti­cipe lui aus­si le rôle crois­sant de la pu­bli­ci­té en ligne boos­tée par les technologies du big da­ta pour son groupe de té­lé­coms et de mé­dias. Avec 50 mil­lions de clients dans le monde, Al­tice dis­pose d’une grande quan­ti­té de don­nées que Teads pour­ra va­lo­ri­ser. Et le groupe a un pôle pu­bli­ci­taire de 750 mil­lions d’eu­ros qui, com­bi­né avec Teads, pèse d’en­trée de jeu un mil­liard.

C’est la rai­son pour la­quelle non seu­le­ment Pierre Chap­paz et ses as­so­ciés conservent leurs parts à la suite de l’ac­qui­si­tion mais que l’en­tre­pre­neur ba­sé à Ge­nève re­joint la di­rec­tion du groupe avec la charge de dé­ve­lop­per les af­faires pu­bli­ci­taires. «L’ob­jec­tif est d’of­frir une al­ter­na­tive mon­diale pour la pub en ligne vis-à-vis de Fa­ce­book et de You­Tube.»

«Google et Fa­ce­book viennent sur notre ter­rain et achètent des conte­nus: Fa­ce­book vient d’ac­qué­rir des droits spor­tifs», ex­pli­quait de son cô­té Mi­chel Combes lors de la confé­rence de presse an­non­çant le ra­chat de Teads. «Il n’y a donc pas de rai­son qu’on n’aille pas sur leur mar­ché.» Certes, d’au­tant plus que la conver­gence voit les deux géants re­mon­ter vers l’ac­ti­vi­té té­lé­coms avec des ini­tia­tives comme Google Fi­ber, Google Fi dans le mo­bile ou Fa­ce­book Te­le­com In­fra

«LE BUT DE LA PU­BLI­CI­TÉ AU­JOURD’HUI, C’EST DE PER­SON­NA­LI­SER LE MES­SAGE.

CE­LA PASSE PAR LA COL­LECTE DE DON­NÉES»

Pro­ject.

Bien sûr, il peut pa­raître pré­somp­tueux de s’at­ta­quer aux deux géants. Mais outre ce qui a dé­jà été ac­com­pli par les deux en­tre­pre­neurs, divers ar­gu­ments disent que c’est jouable au-de­là des sy­ner­gies avec Al­tice. Comme en té­moigne le re­trait par Ha­vas des pu­bli­ci­tés sur You­Tube de ses grands clients comme Do­mi­no’s Pizza ou Hyun­dai parce que leurs pubs sont as­so­ciées à des vi­déos ter­ro­ristes ou an­ti­sé­mites, les géants de la Si­li­con Val­ley ne sont plus in­tou­chables.

Pierre Chap­paz re­joint la di­rec­tion d’Al­tice avec la charge de dé­ve­lop­per les af­faires pu­bli­ci­taires.

Al­tice, de Pa­trick Dra­hi (à g.), a ra­che­té Teads pour

305 mil­lions de francs.

Avec Ber­trand Que­sa­da (à dr.), fon­da­teur d’Ebuz­zing. Les deux hommes ont fu­sion­né leurs start-up en 2011.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.