Le mar­ché des forces spé­ciales s’ouvre aux start-up

Bilan - - Sommaire - PAR FA­BRICE DELAYE

FACE A LA FOULE deux pick-up. Dans les der­nières lueurs du cou­chant, trois hé­li­cos de l’es­ca­dron du Poi­tou dé­posent un com­man­do. Un haut-par­leur ex­plique que, ren­sei­gné par un in­for­ma­teur lo­cal de la pré­sence dans l’un des vé­hi­cules d’un chef ter­ro­riste, ordre a été don­né de le «trai­ter». Cinq mi­nutes plus tard, l’hé­li­co de trans­port re­part sans que l’on sache si le chef ter­ro­riste a été fait pri­son­nier ou éli­mi­né.

Mis en scène pour les 4000 vi­si­teurs du So­fins (Spe­cial Forces In­no­va­tion

Les grands in­dus­triels ne sont plus les seuls à pou­voir ré­pondre aux be­soins des mi­li­taires. Cette an­née, les start-up ont leur en­trée dans la ver­sion fran­çaise du dé­par­te­ment Q de James Bond.

Net­work Se­mi­nar) dans le camp de Souge, à l’ouest des ap­pel­la­tions Pes­sa­cléo­gnan du Bor­de­lais, cet exer­cice ré­sume l’état d’es­prit des 4400 hommes des forces spé­ciales fran­çaises en­ga­gées contre les ex­tré­mistes is­la­mistes, de l’Af­gha­nis­tan au Ma­li. Il sou­ligne le rôle crois­sant, dans l’ap­pa­reil mi­li­taire, de ces ac­teurs agiles, ré­ac­tifs mais aus­si de plus en plus «geeks» face à des me­naces ren­dues im­pré­vi­sibles par l’ac­ces­si­bi­li­té des tech­no­lo­gies ci­viles comme les drones équi­pés de gre­nades par Daesh. «Nos forces ont be­soin de tech­no­lo­gies struc­tu­rantes qui leur fe­ront ga­gner quelques se­condes sur l’en­ne­mi», ré­sume l’ami­ral Laurent Is­nard à la tête du com­man­de­ment des opé­ra­tions spé­ciales.

Pour ob­te­nir ces tech­no­lo­gies, les forces spé­ciales, dont la de­vise est «Pen­ser au­tre­ment, agir dif­fé­rem­ment», ne se tournent plus seule­ment vers les grands in­dus­triels de la dé­fense comme Tha­lès ou les suisses SIG et Ruag. Comme Is­raël ou les Etats-Unis avec la fa­meuse agence Dar­pa, elles font leur mar­ché au­près des jeunes pousses in­no­vantes et se sont conver­ties à l’in­no­va­tion ou­verte.

Sur le stand de la Di­rec­tion gé­né­rale de l’ar­me­ment (DGA), on nous ex­plique ain­si que le pacte Dé­fense-PME, mis en place en 2012 et do­té d’un bud­get an­nuel de 830 mil­lions d’eu­ros, fi­nance des thèses uni­ver­si­taires, des cré­dits dits «Ra­pid» (Ré­gime d’ap­pui pour l’in­no­va­tion duale) pour les start-up et a même un pro­jet de fonds In­tel­li­gence Cam­pus pour ap­pli­quer les pro­grès de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle au ren­sei­gne­ment. Les forces spé­ciales peuvent, elles, court­cir­cui­ter les pro­ces­sus nor­maux de com­mande de la DGA et tes­ter des pro­to­types comme un sys­tème an­ti­drones ré­cem­ment en Irak.

S’ils n’ignorent pas que ces nou­veaux mé­ca­nismes jouent un rôle dans la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises, les mi­li­taires res­tent dans une lo­gique de dé­fense. «Les me­naces chan­geant de na­ture avec le ter­ro­risme et de­ve­nant plus dif­fuses avec la cy­ber­guerre, nous avons be­soin d’in­no­va­tion ou­verte. D’où l’as­so­cia­tion des forces spé­ciales avec les start-up qui par­tagent la même culture d’agi­li­té», ex­plique un res­pon­sable de la DGA. Sur son stand, on dé­couvre le bra­ce­let connec­té Feel­tact de com­mu­ni­ca­tions par im­pul­sions tac­tiles, dé­ve­lop­pé pour les malentendants et adop­té par les forces spé­ciales parce qu’il per­met de com­mu­ni­quer dans un si­lence to­tal.

Une ses­sion de pitches «dur­cis»

Or­ga­ni­sa­teur du So­fins et pré­sident du Cercle de l’ar­ba­lète, Be­noît de Saint Ser­nin veut ac­cé­lé­rer ce rap­pro­che­ment. Après une sé­lec­tion de 61 can­di­dats, 11 start-up étaient ain­si in­vi­tées à pit­cher de­vant un par­terre d’of­fi­ciers non seule­ment fran­çais mais aus­si ca­na­diens, sud-amé­ri­cains, afri­cains, moye­no­rien­taux et asia­tiques. Avec ses 260 ex­po­sants, le So­fins at­tire 91 na­tio­na­li­tés.

C’est que les nou­velles tech­no­lo­gies ont sou­vent des ca­rac­té­ris­tiques duales, ci­viles et mi­li­taires. Par exemple, In&Mo­tion a dé­ve­lop­pé des air­bags réuti­li­sables et in­tel­li­gents. Dé­clen­chés par ses contrô­leurs iner­tiels qui ana­lysent 1000 fois par se­conde les mou­ve­ments, ils dé­tectent une chute de mo­tard ou de skieur. L’en­tre­prise tra­vaille à l’in­té­gra­tion de sa tech­no­lo­gie dans un gi­let pare-balles pour les sol­dats.

Cru­ciales, les té­lé­com­mu­ni­ca­tions sont au centre de nom­breux dé­ve­lop­pe­ments. Fon­da­teur de Green Com­mu­ni­ca­tions, le pro­fes­seur Khal­doun Al Agha a ain­si dé­ve­lop­pé un ré­seau basse consom­ma­tion et dé­ployable à la de­mande pour créer une bulle uti­li­sant les tech­no­lo­gies in­ter­net mais sé­pa­rée du ré­seau pour un groupe de per­sonnes ou un es­saim de drones. All­priv pré­sen­tait un dis­po­si­tif des­ti­né à sé­cu­ri­ser l’ac­cès à une clé USB ou à un wi-fi d’hô­tel pour les hommes d’af­faires et BLACKBOXSECU une so­lu­tion de chif­fre­ment des com­mu­ni­ca­tions vo­cales.

A cô­té des drones, comme ce­lui pliable et étanche de Dio­don, la géo­lo­ca­li­sa­tion est aus­si au centre des in­té­rêts des forces spé­ciales. Dé­ve­lop­pée pour les géo­mètres, l’ap­pli­ca­tion Geo­flex ap­porte une pré­ci­sion à quatre cen­ti­mètres en re­cou­pant les flux de di­vers ré­seaux sa­tel­lites. De quoi pré­ci­ser la po­si­tion d’une par­celle mais aus­si la dé­si­gna­tion d’un ob­jec­tif pour une bombe ra­dio­gui­dée.

Sur son stand, Vri­con fai­sait la dé­mons­tra­tion de cartes aé­riennes nu­mé­riques. D’abord des­ti­nées à es­ti­mer la cou­ver­ture d’une an­tenne de té­lé­pho­nie mo­bile, elles sont ré­em­ployées pour es­ti­mer la vi­sion d’un sni­per en fonc­tion de sa po­si­tion.

Même les ou­tils du mar­ke­ting trouvent un nou­vel usage au sein des forces spé­ciales. Othel­lo, qui uti­lise la re­con­nais­sance fa­ciale pour jau­ger des émo­tions des in­ter­nautes de sites de l’e-com­merce au tra­vers de leur web­cam, pro­pose de se ser­vir de cette tech­no­lo­gie pour jau­ger de la fia­bi­li­té des in­for­ma­teurs sur le ter­rain.

Il n’est pas sûr que les forces spé­ciales, dont cer­tains com­man­dos uti­lisent jus­qu’à 35 000 tech­no­lo­gies dif­fé­rentes, s’ap­pro­prie­ront toutes celles des start-up. Mais pour Be­noît de Saint Ser­nin qui nous a confir­mé que les start-up suisses se­ront les bien­ve­nues lors de l’édi­tion 2019 du So­fins, il ne fait guère de doute que les in­no­va­tions en amont des jeunes pousses ap­portent des avan­tages uniques. S’il est né­ces­saire de «dur­cir» ces tech­no­lo­gies pour les rendre ro­bustes, elles ont en ef­fet l’avan­tage d’ai­der les forces spé­ciales à rem­plir ce qui de­vient le coeur de leur mis­sion: an­ti­ci­per.

CONÇU AU DÉ­PART POUR LES MALENTENDANTS, UN BRA­CE­LET PER­MET AUX FORCES SPÉ­CIALES DE COM­MU­NI­QUER

DANS UN SI­LENCE TO­TAL

IN­NO­VA­TION

Dé­mons­tra­tion mi­li­taire lors du sa­lon So­fins près de Bor­deaux.

L’ami­ral Laurent Is­nard, à la tête du com­man­de­ment des opé­ra­tions spé­ciales.

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