Ad ho­mi­nem, ad per­so­nam, ad patres

Bilan - - Décryptage -

POUR LES PRO­GRAMMES et les ar­gu­ments: cir­cu­lez, il n’y a rien à voir! La cam­pagne élec­to­rale fran­çaise at­teint des som­mets dans les at­taques per­son­nelles, et des abysses en termes de pro­grammes et de dé­bats de fond. Pour­tant, tout sem­blait avoir bien com­men­cé avec les pri­maires, à droite comme à gauche: des pro­grammes va­riés et étayés avaient émer­gé, re­layés lors de dé­bats ani­més.

Mais de­puis le lan­ce­ment de la cam­pagne ef­fec­tive, le dé­bat a lais­sé la place aux éclats. Eclats ju­di­ciaires pour plu­sieurs can­di­dats. Mais sur­tout éclats de voix des at­taques per­son­nelles. De­puis plu­sieurs se­maines, cri­tiques, piques et coups bas se mul­ti­plient, étouf­fant l’in­dis­pen­sable dé­bat de fond que mé­rite la France. Certes, le pro­cé­dé n’est pas nou­veau: les cri­tiques du camp chi­ra­quien sur la tra­hi­son d’Edouard Bal­la­dur en 1995, ou celles de Lio­nel Jos­pin sur l’âge du même Jacques Chi­rac en 2002 avaient amor­cé la ten­dance. Mais le dé­bat de fond res­tait pré­do­mi­nant. Même en 2007, la cam­pagne très cli­vante s’était fo­ca­li­sée sur les en­jeux sé­cu­ri­taires mis en avant par Ni­co­las Sar­ko­zy et le concept de «dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive» prô­né par Sé­go­lène Royal.

En 2017, tout est ba­layé. De­puis mi-jan­vier, les at­taques per­son­nelles s’en­chaînent. Ad ho­mi­nem et ad per­so­nam, comme les dis­tin­guait Ar­thur Scho­pen­hauer en 1864 dans La dia­lec­tique éris­tique. «Si l’on s’aper­çoit que l’ad­ver­saire est su­pé­rieur et que l’on ne va pas ga­gner, il faut te­nir des pro­pos déso­bli­geants, bles­sants et gros­siers», ex­pli­quait le phi­lo­sophe al­le­mand au su­jet des at­taques ad ho­mi­nem. Quant aux at­taques ad per­so­nam: «Quand l’ad­ver­saire fait une af­fir­ma­tion, nous de­vons cher­cher à sa­voir si elle n’est pas, d’une cer­taine fa­çon et ne se­rait-ce qu’en ap­pa­rence, en contra­dic­tion avec quelque chose qu’il a dit ou ad­mis au­pa­ra­vant.»

Ri­di­cules que­relles

Ces der­nières se­maines, les pe­tits can­di­dats at­taquent les gros, leur re­pro­chant de mo­no­po­li­ser le temps de pa­role. Le centre at­taque la droite et l’ex­trême droite, la­quelle ré­pond. La gauche se dé­chire. L’ex­trême droite flingue tous les gros. Et même à l’ex­trême gauche, on se tire dans les pattes sur des que­relles ri­di­cules. Mais (presque) tou­jours entre per­sonnes, presque ja­mais sur le pro­gramme: mal­hon­nête, im­ma­ture, hy­po­crite, ho­lo­gramme, épou­van­tail, ra­ciste, doux rê­veur, vo­leur… les mots doux se mul­ti­plient.

Et quand les can­di­dats se plaignent que les mé­dias les in­ter­rogent sur ce point, né­gli­geant le fond, ils ou­blient que leurs meetings sont dé­sor­mais filmés et ac­ces­sibles: dis­cours et éclats s’y fo­ca­lisent sur les ad­ver­saires, re­lé­guant les pro­grammes à la por­tion congrue. Hy­po­cri­sie, vous avez dit? En 2017, on ne se pré­sente plus pour se qua­li­fier mais pour dis­qua­li­fier les ad­ver­saires. Avec le risque d’en­voyer la dé­mo­cra­tie ad patres…

LES CAN­DI­DATS OU­BLIENT QUE LEURS MEETINGS SONT FILMÉS: DIS­COURS ET ÉCLATS

S’Y FO­CA­LISENT

SUR LES AD­VER­SAIRES

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