LA SAN­TÉ DÉ­PEND AUS­SI DES PAR­COURS DE VIE

Bilan - - Dossier -

DANS SA THESE Les in­éga­li­tés de­vant la mort (2011), Yan­nic For­ney re­lève que «la Suisse est de­ve­nue l’un des pays du monde avec la plus haute es­pé­rance de vie à la nais­sance. Ce­pen­dant, cette lon­gé­vi­té ex­cep­tion­nelle cache des dif­fé­rences si­gni­fi­ca­tives qui sub­sistent entre cer­tains groupes au sein de la po­pu­la­tion.»

Pre­mier constat: l’es­pé­rance de vie dé­pend du ni­veau de for­ma­tion. A 30 ans, l’écart entre les per­sonnes qui sortent d’une haute école et celles qui n’ont fré­quen­té que l’école obli­ga­toire s’élève à 4,6 ans chez les hommes et 2,3 ans chez les femmes. A 65 ans, il se ré­duit res­pec­ti­ve­ment à 2,9 ans et à 1,6 an (voir gra­phique ci-contre).

Deuxième constat: le risque de mor­ta­li­té entre 25 et 64 ans dif­fère se­lon les ca­té­go­ries so­cio­pro­fes­sion­nelles. Chez les hommes, «les in­gé­nieurs et cadres ain­si que les per­sonnes exer­çant des pro­fes­sions li­bé­rales pré­sentent un ni­veau de mor­ta­li­té si­gni­fi­ca­ti­ve­ment plus faible que les em­ployés, ou­vriers et tra­vailleurs non qua­li­fiés (voi ci­contre)», af­firme Phi­lippe Wan­ner, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut de dé­mo­gra­phie et so­cioé­co­no­mie de l’Uni­ver­si­té de Genève. Chez les femmes, «contre toute at­tente», ce sont les di­ri­geantes qui montrent le risque le plus éle­vé de dé­cès, alors que les in­gé­nieures et cadres af­fichent le plus faible ni­veau de mor­ta­li­té.

Troi­sième constat: les causes de dé­cès dif­fèrent se­lon les groupes pro­fes­sion­nels. «Les ou­vriers qua­li­fiés et non qua­li­fiés meurent da­van­tage de ma­la­dies car- dio­vas­cu­laires et de can­cers (en par­ti­cu­lier le can­cer du pou­mon) que les pro­fes­sions li­bé­rales, les di­ri­geants et les cadres», sou­ligne Yan­nic For­ney.

Les risques de mor­bi­di­té et les dif­fé­ren­tiels d’es­pé­rance de vie sont in­fluen­cés par le par­cours de vie des in­di­vi­dus se­lon la ca­té­go­rie so­cioé­co­no­mique à la­quelle ils appartiennent. «L’in­éga­li­té so­ciale face à la san­té est in­dé­niable puisque l’on ob­serve que le re­non­ce­ment aux soins est in­ver­se­ment pro­por­tion­nel au re­ve­nu», af­firme Idris Gues­sous, mé­de­cin res­pon­sable de l’uni­té d’épi­dé­mio­lo­gie po­pu­la­tion­nelle des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Genève. «A Genève, une per­sonne sur sept re­nonce aux soins pour des rai­sons éco­no­miques et ce chiffre monte à 28% pour les per­sonnes qui gagnent moins de 3000 francs par mois. Tout laisse à pen­ser que cette si­tua­tion est iden­tique dans les autres can­tons.»

L’ac­cès aux soins a en ef­fet un prix. La

hausse conti­nue des primes ma­la­die gé­nère des com­por­te­ments qui pé­na­lisent les faibles re­ve­nus en dé­pit des sub­sides qu’ils re­çoivent. Pour di­mi­nuer leurs charges men­suelles, ces der­niers optent de plus en plus sou­vent pour des fran­chises éle­vées. En­core faut-il pou­voir as­su­mer les coûts de trai­te­ment qui en dé­coulent en cas de ma­la­die. En rai­son de leur si­tua­tion fi­nan­cière, cer­tains ne consultent pas le mé­de­cin. Pour la même rai­son, ils ne dis­posent pas d’une as­su­rance com­plé­men­taire leur per­met­tant d’ac­cé­der à une large pa­lette de pres­ta­tions mé­di­cales. De même, les as­su­rés doivent prendre à leur charge les soins den­taires et oph­tal­mo­lo­giques car ceux-ci ne sont pas cou­verts par l’as­su­rance-ma­la­die de base.

Com­por­te­ments ris­qués

Les in­éga­li­tés se lisent en­fin dans l’état de san­té de la po­pu­la­tion. Plus la po­si­tion so­ciale est dé­fa­vo­rable, moins l’état de san­té est bon. Se­lon la der­nière en­quête pu­bliée par l’Of­fice fé­dé­ral de la sta­tis­tique, «la part des per­sonnes consi­dé­rant leur san­té comme (très) bonne est plus faible par­mi les per­sonnes dont le ni­veau de for­ma­tion ne dé­passe pas la sco­la­ri­té obli­ga­toire que par­mi celles avec une for­ma­tion de de­gré ter­tiaire (62 contre 90%).» Et au sein de la po­pu­la­tion qui est li­mi­tée dans les ac­ti­vi­tés de la vie quo­ti­dienne de­puis au moins six mois en rai­son de pro­blèmes de san­té, «les per­sonnes avec un ni­veau de for­ma­tion cor­res­pon­dant à la sco­la­ri­té obli­ga­toire sont da­van­tage concer­nées que celles ayant ache­vé une for­ma­tion de de­gré ter­tiaire (38 contre 18%).»

L’état de san­té de chaque groupe so­cial dé­pend de son propre com­por­te­ment (face à la nour­ri­ture, au ta­bac, etc.) pour ten­ter de li­mi­ter les risques. Par exemple, les per­sonnes avec une for­ma­tion du ni­veau de la sco­la­ri­té obli­ga­toire sont beau­coup plus sou­vent in­ac­tives phy­si­que­ment (moins de trente mi­nutes par se­maine d’ac­ti­vi­té phy­sique mo­dé­rée) que celles avec une for­ma­tion de ni­veau ter­tiaire (27 contre 6%).

En clair, les con­di­tions so­cioé­co­no­miques dans les­quelles évo­luent les in­di­vi­dus jouent un rôle-clé dans le do­maine de la san­té et face à la mort.

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