Grand Ge­nève: un vent de re­nou­veau?

Mo­bi­li­té, lo­ge­ments, co­fi­nan­ce­ments: le pro­jet d’ag­glo­mé­ra­tion fran­co-val­do-ge­ne­voise, im­po­pu­laire, pour­raît re­naître de ses cendres. Mais il af­fiche en­core peu de réa­li­sa­tions concrètes.

Bilan - - Sommaire - PAR MYRET ZAKI

de­puis quelques an­nées, le Grand Ge­nève est de­ve­nu un concept im­po­pu­laire, en par­ti­cu­lier du cô­té suisse de la fron­tière. Le Grand Ge­nève, c’est ce pro­jet d’ag­glo­mé­ra­tion trans­fron­ta­lière com­po­sée de quatre en­ti­tés si­tuées en Suisse et en France: le can­ton de Ge­nève et le dis­trict de Nyon du cô­té suisse, et une par­tie des dé­par­te­ments de l’Ain et de la Haute-Sa­voie du cô­té fran­çais.

Ma­rier un bout de la Suisse ro­mande avec la France voi­sine a pu pa­raître at­trayant au dé­but des an­nées 2000.

Ce vi­vier dy­na­mique porte sur une po­pu­la­tion de 946 000 ha­bi­tants, ré­par­tis dans 212 com­munes (45 sur Ge­nève, 47 sur Nyon, 42 dans l’Ain et 78 en Hau­teSa­voie). Si, sur pa­pier, il est ad­mis qu’un po­ten­tiel éle­vé existe dans l’union des forces en termes d’ur­ba­ni­sa­tion, mo­bi­li­té, lo­ge­ment, éco­no­mie, en­vi­ron­ne­ment, for­ma­tion, san­té, culture et re­la­tions in­ter­na­tio­nales, les échéances po­li­tiques et élec­to­rales sont loin de le confir­mer. «Nous avons eu un ac­ci­dent po­li­tique qui a ef­fec­ti­ve­ment stop­pé l’élan, res­té po­si­tif jus­qu’au 18 mai 2014: une vo­ta­tion où le peuple genevois a re­fu­sé le fi­nan­ce­ment de 5 par­kings-re­lais (P+R)», sou­ligne

Pe­ter Loos­li, membre du Fo­rum d’ag­glo­mé­ra­tion du Grand Ge­nève, ados­sé au Grou­pe­ment lo­cal de co­opé­ra­tion trans­fron­ta­lière (GLCT). Cette der­nière struc­ture, fran­co-suisse, est pré­si­dée par le conseiller d’Etat Fran­çois Long­champ. De jus­tesse, le peuple genevois a dit non aux P+R, in­fluen­cé par le Mou­ve­ment ci­toyens genevois (MCG) et ses ar­gu­ments moyen­ne­ment ob­jec­tifs, es­time Pe­ter Loos­li, dé­fen­seur de longue date du Grand

Ge­nève trans­fron­ta­lier: «Ces par­king­sre­lais né­ces­si­taient un mi­nus­cule cré­dit de 3 mil­lions de francs suisses, faus­se­ment pré­sen­té comme une forme d’aide au dé­ve­lop­pe­ment pour la par­tie fran­çaise du Grand Ge­nève. De­puis lors, re­grette-t-il, plus au­cun pro­jet de loi n’a été pro­po­sé au Grand Con­seil, pour fi­nan­cer quoi que ce soit.»

En ef­fet, de­puis l’échec de mai 2014, le Grand Con­seil n’a plus été sai­si de pro­jets tra­ver­sant la fron­tière. Le maître mot est de fi­nan­cer tout ce qui s’ar­rête à la fron­tière, et lais­ser le voi­sin fran­çais fi­nan­cer le reste. Une ten­dance, donc, aux co­fi­nan­ce­ments de pro­jets com­muns, cha­cun s’ar­rê­tant à sa fron­tière.

«Fi­na­le­ment, c’est un mal pour un bien, es­time Pe­ter

Loos­li: ain­si, on va clai­re­ment sa­voir quel franc est in­ves­ti dans quelle in­fra­struc­ture, et cha­cun as­su­me­ra sa par­tie.

Ce­la per­met d’éva­cuer le sen­ti­ment – au de­meu­rant com­plè­te­ment faux – qu’on se fait ex­ploi­ter par l’autre par­tie. Je suis à 100% fa­vo­rable à ce que cha­cun fi­nance le tron­çon qui le concerne, le but fi­nal étant que tout puisse être fi­nan­cé à l’échelle mé­tro­po­li­taine.» Un mode de co­fi­nan­ce­ment dont le pro­jet CEVA (liai­son fer­ro­viaire Cor­na­vin-Eaux-Vives-An­ne­masse) est exem­plaire, avec une clé de ré­par­ti­tion trans­pa­rente. La so­cié­té Lé­ma­nis, joint­ven­ture entre les CFF et la SNCF, char­gée de la pla­ni­fi­ca­tion et de la pro­mo­tion des trains Lé­man Express (qui vont re­lier 45 gares sur 230 km, y com­pris les 16 km de la ligne CEVA), fait au­jourd’hui fi­gure de mo­dèle. Mais le CEVA et Lé­man Express sont l’ex­cep­tion qui confirme la règle. An­toine Viel­liard, maire de Saint-Ju­lie­nen-Genevois, dé­plore qu’il n’y ait eu «au­cune avan­cée sur le plan des co­fi­nan­ce­ments des in­fra­struc­tures, pour­tant ren­dues né­ces­saires par le fait que Ge­nève a ex­por­té 3500 de ses ha­bi­tants chaque an­née de­puis vingt ans vers la France voi­sine, en rai­son de la pé­nu­rie de lo­ge­ments».

Une mon­tée des ten­sions dès 2009

Pour­quoi cette désaf­fec­tion pour la ma­tière trans­fron­ta­lière? Si l’on re­monte quelques an­nées avant cette vo­ta­tion, il s’avère que la pé­riode de 2010-2012 a été fa­tale au pro­jet Grand Ge­nève. Tout s’est conju­gué pour fa­vo­ri­ser un en­ter­re­ment de pre­mière classe de l’idée même d’ag­glo­mé­ra­tion fran­co-val­do-ge­ne­voise, à la fois sur les plans éco­no­mique, po­li­tique et géo­po­li­tique.

D’une part, Ge­nève, l’un des plus im­por­tants centres de ges­tion de for­tune off­shore jusque-là, a été mar­quée dès 2009 par la fin du se­cret ban­caire in­ter­na­tio­nal. La France était alors en pre­mière ligne des at­taques contre la Suisse, pour ve­nir à bout du se­cret ban­caire. Au­tant dire qu’en ma­tière ban­caire, tout ce qui était trans­fron­ta­lier n’avait plus la cote, et la conven­tion de «non-double im­po­si­tion» des ré­si­dents des deux cô­tés de la fron­tière a été abo­lie à la suite de cet épi­sode, ren­dant la fis­ca­li­té dé­fa­vo­rable, no­tam­ment en cas de suc­ces­sion. Une longue pé­riode de pros­pé­ri­té fa­cile s’ache­vait pour Ge­nève, et le mar­ché de l’em­ploi s’en est trou­vé fra­gi­li­sé.

Au même mo­ment, le franc suisse s’est for­te­ment ap­pré­cié contre l’eu­ro, ren­dant la Suisse ro­mande moins com­pé­ti­tive et met­tant sous forte pres­sion les marges des en­tre­prises proches de la fron­tière ain­si que l’em­ploi.

La cher­té de la main-d’oeuvre en Suisse a fa­vo­ri­sé le re­cru­te­ment de fron­ta­liers par les en­tre­prises ba­sées sur sol hel­vé­tique, qui pou­vaient ain­si dis­po­ser de com­pé­tences égales à meilleur prix. L’af­flux de ti­tu­laires d’un per­mis fron­ta­lier n’a ces­sé de croître, pas­sant le cap des 100 000 per­sonnes pour la pre­mière fois en 2016.

Dès 2009, cette si­tua­tion a créé un ter­reau pro­pice au re­jet par la po­pu­la­tion lo­cale, qui a fa­vo­ri­sé la mon­tée en puis­sance du MCG, ai­dé aus­si par l’in­sé­cu­ri­té liée à la dé­lin­quance ve­nue de France voi­sine. Entre 2010 et 2011, le nombre d’in­frac­tions dans le can­ton a bon­di de plus de 10%, pas­sant de 62 000 à plus de 70 000, en rai­son des vols et cam­brio­lages. On par­lait des gangs lyon­nais ou gre­no­blois, et de mal­frats lo­caux de Hau­teSa­voie. La col­la­bo­ra­tion trans­fron­ta­lière a donc sur­tout re­vê­tu l’as­pect, du­rant ces an­nées, d’opé­ra­tions me­nées conjoin­te­ment par la po­lice lyon­naise et ge­ne­voise pour dé­bus­quer ces or­ga­ni­sa­tions. En 2014, Saint-Ju­lien fai­sait en­core état de chiffres de cri­mi­na­li­té en hausse avec une re­cru­des­cence des cam­brio­lages. An­ne­masse étant alors zone de sé­cu­ri­té prio­ri­taire, avec un contin­gent po­li­cier

«IL N’Y A EU AU­CUNE

AVAN­CÉE SUR LE PLAN

DES CO­FI­NAN­CE­MENTS,

POUR­TANT NÉ­CES­SAIRES

AU VU DE LA PÉ­NU­RIE DE

LO­GE­MENTS À GE­NÈVE»

ren­for­cé, la dé­lin­quance se dé­pla­çait na­tu­rel­le­ment vers Saint-Ju­lien et vers Ge­nève.

Ac­tif de­puis 2005, le MCG n’a réel­le­ment per­cé qu’à par­tir de 2009, quand nombre de ces fac­teurs se sont conju­gués pour lui confé­rer une caisse de ré­so­nance plus vaste. En­tre­te­nant un dis­cours an­ti­fron­ta­liers, le MCG a pro­fi­té du contexte géo­po­li­tique. A par­tir de 2012, la vague d’at­ten­tats sans pré­cé­dent en France (Mo­ham­med Me­rah, «Char­lie Heb­do», Nice…) of­frait un spec­tacle in­sé­cu­ri­sant et re­pous­sant du grand voi­sin de la Suisse.

La crise de l’eu­ro, qui a bat­tu son plein du­rant la même pé­riode (2010-2012), a fait mon­ter en flèche le sen­ti­ment eu­ros­cep­tique, sou­ve­rai­niste et anti-adhé­sion­niste, si bien que vou­loir lier son des­tin éco­no­mique aux dé­par­te­ments voi­sins pou­vait res­sem­bler, pour Ge­nève, à la vo­lon­té d’em­bar­quer sur un ba­teau qui coule.

Mal­gré le scep­ti­cisme, les par­te­naires conti­nuent d’avan­cer

Ce n’est qu’en mai 2012 que le pro­jet d’ag­glo­mé­ra­tion, qui se nom­mait jus­que­là Ag­glo­mé­ra­tion fran­co-val­do-ge­ne­voise, a été re­bap­ti­sé, dans un grand élan d’op­ti­misme, du nom de Grand Ge­nève. Mais ce terme est ra­pi­de­ment de­ve­nu un gros mot. La dé­gra­da­tion des condi­tions éco­no­miques de l’Ain et de la Haute-Sa­voie, où le nombre de de­man­deurs d’em­ploi a dou­blé entre 2008 et 2016, ex­plique aus­si les craintes des Genevois.

Pour les par­ti­sans du Grand Ge­nève, l’ar­gu­ment du sous-dé­ve­lop­pe­ment de la par­tie fran­çaise n’a tou­te­fois pas de sens. «Nous for­mons un tout, fonc­tion­nel, qui consti­tue un pôle mé­tro­po­li­tain, af­firme Pe­ter Loos­li. Le phé­no­mène de la mé­tro­po­li­sa­tion est en cours par­tout dans le monde.» D’autres dé­fen­seurs du Grand Ge­nève parlent de né­ces­si­té. «Le pro­jet d’ag­glo­mé­ra­tion a certes connu des hauts et des bas, es­time Vincent Mot­tet, di­rec­teur fi­nan­cier à l’Etat de Ge­nève et au­teur de «Construire une ag­glo­mé­ra­tion trans­fron­ta­lière, mé­thode pour sur­mon­ter les contra­dic­tions nor­ma­tives». Mais ce pro­jet est par­ti d’un constat, qui est ce­lui d’une réa­li­té: quel risque prend-on à ne pas construire cette ag­glo­mé­ra­tion, et que cha­cun vive de son cô­té, avec ses propres normes? On se plai­gnait au­pa­ra­vant d’avoir sous-in­ves­ti dans la ré­gion. Sans ce pro­jet, il n’est pas cer­tain qu’on au­rait beau­coup in­ves­ti ces der­nières an­nées.»

«Je pense que le Grand Ge­nève est in­dis­pen­sable, un pro­jet ma­jeur et ex­trê­me­ment utile, plaide aus­si An­toine Viel­liard, maire de Saint-Ju­lien-en-Genevois. Il y a une ag­glo­mé­ra­tion qui est trans­fron­ta­lière sur deux pays, elle a des pro­blèmes à ré­soudre, et on ne peut les ré­soudre qu’en­semble. C’est un ou­til qui est à dis­po­si­tion pour ré­gler les ques­tions de mo­bi­li­té, amé­na­ge­ment, lo­ge­ment et em­ploi, qui concernent tous les ha­bi­tants de cette ré­gion, où qu’ils se trouvent.»

Vincent Mot­tet ex­plique que, si la vo­ta­tion sur les par­kings a eu pour ef­fet in­dé­si­rable de hé­ris­ser une par­tie de la po­pu­la­tion, il n’en reste pas moins que les ac­teurs du Grand Ge­nève n’ont en réa­li­té ja­mais ces­sé de dis­cu­ter, sur des plans où une co­or­di­na­tion est in­dis­pen­sable. Il cite en exemple la ges­tion in­té­grée et trans­fron­ta­lière de l’eau: «La qua­si-to­ta­li­té des cours d’eau tra­verse la fron­tière. Si les par­te­naires ne s’en­tendent pas sur une ges­tion com­mune de l’eau, on ar­rive à une si­tua­tion ab­surde où on pol­lue en amont et ce­la se re­trouve en aval. On s’est ain­si mis d’ac­cord pro­jet par pro­jet, cours d’eau par cours d’eau, à l’ins­tar de l’Al­lon­don.» Il évoque aus­si les dis­cus­sions sur la qua­li­té de l’air, la construc­tion d’in­fra­struc­tures, la flui­di­fi­ca­tion du tra­fic, le ré­équi­li­brage des lo­ge­ments et des em­plois. «Toutes ces ques­tions conti­nuent d’être dis­cu­tées entre la France, Ge­nève et Vaud, de ma­nière dis­crète. Ces pro­jets ne s’ar­rêtent pas. Les ré­sul­tats, nous les au­rons peu à peu. Tous les bud­gets sont d’ailleurs pu­blics.»

Entre-temps, le vent semble être re­de­ve­nu plus fa­vo­rable. Alors que le MCG, deuxième par­ti du can­ton, culmi­nait en 2013 à 20 sièges au Grand Con­seil, il a amor­cé son dé­clin dès 2015, avec la non­réé­lec­tion du fon­da­teur du par­ti, Eric Stauf­fer, dans son propre fief d’Onex. Au­jourd’hui, l’ab­sence de lea­ders cha­ris­ma­tiques à la tête du par­ti laisse pla­ner le doute sur son ave­nir.

Une trêve bienvenue pour le Grand Ge­nève? «J’ob­serve une di­mi­nu­tion sen­sible des ten­sions et de l’émo­tion­nel qu’il y a pu y avoir au ni­veau des ad­mi­nis­tra­tions, in­dique Vincent Mot­tet. On peut dis­cu­ter de ma­nière apai­sée, plus se­reine, de ce qui est sou­hai­table ou non. Les par­te­naires prennent conscience de l’in­ci­dence que cha­cun a sur l’autre cô­té de la fron­tière lors­qu’il prend une dé­ci­sion. En par­ti­cu­lier au ni­veau de l’em­ploi, il pa­raît évident qu’il n’est pas sou­hai­table d’avoir un qua­si-vide au­tour de la cein­ture de Ge­nève et une très forte concen­tra­tion ailleurs.»

Cer­tains pro­jets phares du Grand Ge­nève connaissent des avan­cées plus vi­sibles, car leur uti­li­té n’est plus à prou­ver. C’est le cas du CEVA. «Des re­cours sont dé­po­sés, ob­serve Pe­ter Loos­li, mais qui ne font que suivre le prin­cipe «not in my ba­ckyard». L’in­té­rêt su­pé­rieur est ma­jeur pour l’en­semble de la po­pu­la­tion, donc le pro­jet n’est ab­so­lu­ment pas re­mis en cause, bien au contraire», se fé­li­ci­tet-il. Le lan­ce­ment du ré­seau fer­ro­viaire trans­fron­ta­lier est pré­vu pour dé­cembre 2019.

Le dé­fi du lo­ge­ment à sur­mon­ter

«LA MO­BI­LI­TÉ, C’EST LE BUT N°1. ON NE PEUT PLUS LAIS­SER LES GENS PAS­SER DES DI­ZAINES D’HEURES DANS LES TRAN­SPORTS»

Pour la suite, les prio­ri­tés sont la mo­bi­li­té et le lo­ge­ment. Là, rien n’est ga­gné. Pour Pe­ter Loos­li, «la prio­ri­té ab­so­lue cô­té genevois, vau­dois, fran­çais, c’est la mo­bi­li­té. Il y a un

consen­sus sur le fait que c’est une perte éco­no­mique pour tout le monde que de lais­ser les gens pas­ser des di­zaines d’heures dans les tran­sports. C’est un fac­teur de com­pé­ti­ti­vi­té ma­jeur.» Sous la nou­velle ap­pel­la­tion «Le Genevois fran­çais-Pôle mé­tro­po­li­tain», le grou­pe­ment des mu­ni­ci­pa­li­tés fran­çaises fai­sant par­tie du Grand Ge­nève se­ra en­té­ri­né le 5 mai 2017 à Ar­champs. Se­lon Pe­ter Loos­li, l’en­thou­siasme est réel, «en dé­pit de l’exis­tence de l’ag­glos­cep­ti­cisme sous­ja­cent, voire ata­vique, ob­ser­vable de part et d’autre de la fron­tière». Le Pôle mé­tro­po­li­tain, c’est 120 mu­ni­ci­pa­li­tés fran­çaises, 115 000 em­plois joux­tant Ge­nève, et 400 000 ha­bi­tants, dont quelque 45 000 res­sor­tis­sants suisses. Ac­cueillant an­nuel­le­ment 10 000 ha­bi­tants sup­plé­men­taires (2,1% par an de­puis dix ans), la cou­ronne fran­çaise de la ré­gion ur­baine de Ge­nève est ain­si en passe de de­ve­nir plus peu­plée que le coeur d’ag­glo­mé­ra­tion. Le Pôle mé­tro­po­li­tain in­té­gre­ra les dis­cus­sions du Grou­pe­ment lo­cal de co­opé­ra­tion trans­fron­ta­lière (GLCT). Son ob­jec­tif se­ra de pous­ser en prio­ri­té l’idée d’un opé­ra­teur de tran­sports en com­mun unique: une au­to­ri­té or­ga­ni­sa­trice de la mo­bi­li­té. «Il est grand temps de concré­ti­ser les pro­jets com­muns, de pas­ser des pa­roles aux actes, de concert avec la par­tie ge­ne­voise et les autres par­te­naires na­tu­rels pu­blics et pri­vés, à tra­vers les or­ga­nismes créés à cet ef­fet», prône Pe­ter Loos­li.

Pour An­toine Viel­liard, la plus grande pierre d’achop­pe­ment concerne la pé­nu­rie de lo­ge­ments à Ge­nève. «Il y a de pe­tits pro­grès, la construc­tion de lo­ge­ments com­mence à aug­men­ter, mais on est loin d’avoir ré­so­lu la pé­nu­rie», ré­sume-t-il. Dès lors, les ha­bi­tants ont dû se lo­ger très loin de leur em­ploi, et le blo­cage des pro­jets d’in­fra­struc­ture trans­fron­ta­liers à la suite du re­fus des P+R n’a pas per­mis d’ar­ran­ger la si­tua­tion. An­toine Viel­liard place un cer­tain es­poir dans le GLCT. Créée il y a trois ans, la struc­ture pré­si­dée par le pré­sident du Con­seil d’Etat in­clut des dé­pu­tés genevois, vau­dois et des com­munes et dé­par­te­ments fran­çais. «Il existe une vo­lon­té af­fi­chée de re­lan­cer le pro­jet, ob­serve le maire de Saint-Ju­lien. Mais le pro­blème de fond, qui est la construc­tion de lo­ge­ments, n’a pas avan­cé.»

Moins op­ti­miste, il re­lève qu’«il n’y a pas d’en­ga­ge­ment du can­ton de Ge­nève sur la construc­tion de lo­ge­ments». Il ob­serve aus­si un re­pli, en par­ti­cu­lier lié à la pré­fé­rence can­to­nale, au ni­veau de l’em­ploi. «Ce qu’on ob­serve dans la réa­li­té, c’est un dis­cours zé­ro fron­ta­lier», lance-til. Le conseiller d’Etat Luc Bar­thas­sat a en ef­fet an­non­cé qu’en 2016 il n’y avait eu au­cun re­cru­te­ment de fron­ta­liers aux Tran­sports pu­blics genevois. «Ce qu’Eric Stauf­fer avait rê­vé est mis en place dans les ré­gies pu­bliques ge­ne­voises, s’in­quiète An­toine Viel­liard. Il y a donc une vo­lon­té af­fi­chée de s’ou­vrir, mais dans la réa­li­té on ob­serve la mise en place de po­li­tiques dis­cri­mi­na­toires.»

Luc Bar­thas­sat ré­plique: «Le Grand Ge­nève est une réa­li­té, l’at­trac­ti­vi­té de notre ter­ri­toire va au-de­là des fron­tières de notre can­ton et l’ave­nir de notre ré­gion se des­sine en col­la­bo­ra­tion avec nos voi­sins vau­dois et fran­çais, dit-il. Ce­la est en­core plus vrai dans les do­maines qui sont les miens, dans la po­li­tique des tran­sports, la pro­tec­tion de l’air ou la qua­li­té des eaux. Mais nous de­vons aus­si être à même d’af­fron­ter les réa­li­tés lo­cales, qu’elles soient éco­no­miques ou so­ciales. Sur le plan de l’em­ploi, les col­lec­ti­vi­tés doivent être exem­plaires et pri­vi­lé­gier le re­cru­te­ment de chô­meurs; il faut com­men­cer par là. C’est ce qu’on fait aux TPG, pour les chauf­feurs. Et quand il y au­ra pé­nu­rie de per­son­nel, on ver­ra bien quelle stra­té­gie on vou­dra mettre en place pour as­su­rer le dé­ve­lop­pe­ment de notre ré­seau.» Rap­pe­lons qu’au to­tal le nombre de fron­ta­liers a at­teint son re­cord his­to­rique à Ge­nève en 2016. An­toine Viel­liard re­proche sur­tout à ses voi­sins la pé­nu­rie de lo­ge­ments. Il rap­pelle que ce n’est pas un pro­blème uni­que­ment trans­fron­ta­lier. «Le dis­trict de Nyon a le même pro­blème. Un Nyon­nais, c’est un Genevois qui a trou­vé un lo­ge­ment, et un Saint-Ju­lié­nois, c’est un Genevois qui n’a pas trou­vé de lo­ge­ment à Nyon», iro­nise-t-il. Avant de rap­pe­ler: «Ge­nève s’était en­ga­gée – à l’époque du pre­mier pro­jet d’ag­glo­mé­ra­tion – à construire 2500 lo­ge­ments par an, mais n’en construit que 1000 par an­née, ce qui est ex­trê­me­ment peu. En 2002, Ge­nève s’est en outre en­ga­gée sur un fonds d’in­fra­struc­ture trans­fron­ta­lier de

240 mil­lions sur dix ans, soit 20 mil­lions par an, qui de­vait contri­buer à des trams, bus, etc. Ce­la n’a ja­mais été mis en oeuvre. Ge­nève a donc bé­né­fi­cié de co­fi­nan­ce­ments de Berne sans par­ti­ci­per au fi­nan­ce­ment d’in­fra­struc­tures sur le ter­ri­toire fran­çais; et la si­tua­tion est ge­lée de­puis l’échec des P+R.»

Le pro­jet du Grand Ge­nève reste donc sus­pen­du à ces blo­cages. «Tant que Ge­nève ne construit pas de lo­ge­ments, conclut le maire, ce­la conduit les ha­bi­tants loin des ré­seaux de tran­sports. Or 15 voi­tures s’ajoutent chaque jour sur les routes de tout le Grand Ge­nève, alors que les routes sont dé­jà sa­tu­rées.»

Au fi­nal, la balle est, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment par­lant, dans le camp du Con­seil d’Etat genevois, conviennent nos in­ter­lo­cu­teurs. «Sa­chant que Fran­çois Long­champ ne se re­pré­sen­te­ra pas l’an pro­chain, rai­sonne Pe­ter Loos­li, Pierre Mau­det a toutes ses chances d’ac­cé­der à cette pré­si­dence. Notre sen­ti­ment est qu’il est fa­vo­rable à l’ag­glo­mé­ra­tion trans­fron­ta­lière.»

Le Grand Ge­nève souffre d’un dé­fi­cit d’image, en par­ti­cu­lier du cô­té suisse de la fron­tière.

Pour Vincent Mot­tet, di­rec­teur fi­nan­cier à l’Etat de Ge­nève, il y a un im­pé­ra­tif à co­opé­rer.

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