Ana­lyste bour­sier, un mé­tier d’en­ga­ge­ment

Bilan - - Sommaire - PAR MYRET ZAKI

Le chef des ana­lystes de Von­to­bel, Pa­na­gio­tis Spi­lio­pou­los, ra­conte les bou­le­ver­se­ments qu’a connus la pro­fes­sion en Suisse de­puis 2008, et la constance né­ces­saire pour y ex­cel­ler sur la du­rée.

L  ’ fi­nan­cier, qui consiste à es­ti­mer le prix juste d’une ac­tion co­tée en bourse, pour en­suite la re­com­man­der à l’achat ou à la vente, a connu nombre de mu­ta­tions. Après la crise des va­leurs tech­no­lo­giques en 2000, qui avait fait ap­pa­raître les sa­laires ex­ces­sifs et les conflits d’in­té­rêts dans le mé­tier aux Etats-Unis, une ère de so­brié­té et de ré­gle­men­ta­tion plus stricte s’était ou­verte. De­puis une di­zaine d’an­nées, le mar­ché ban­caire suisse a connu une con­so­li­da­tion qui a vu dis­pa­raître nombre de desks de re­cherche sur les so­cié­tés co­tées à la Bourse suisse. En oc­tobre 2006, la banque zu­ri­choise Von­to­bel ra­chète l’équipe des ana­lystes en ac­tions de l’éta­blis­se­ment genevois Lom­bard Odier. En juin 2008, Pa­na­gio­tis (dit «Takis») Spi­lio­pou­los de­vient res­pon­sable de la re­cherche en ac­tions suisses de Von­to­bel. A cette époque, l’uni­té se com­po­sait de 34 per­sonnes, dont 28 ana­lystes et 6 au sup­port.

Au­jourd’hui, ils sont 16 ana­lystes et 2 au sup­port. Bien que la de­mande pour la re­cherche en ac­tions de haute qua­li­té soit res­tée éle­vée, l’en­goue­ment pour les in­ves­tis­se­ments pas­sifs (Fonds In­dex, ETF) et la pres­sion conti­nue sur les marges a conduit à une ré­duc­tion du vo­lume des com­mis­sions, et donc à une con­so­li­da­tion au sein des cour­tiers. Dès lors, le mar­ché suisse a connu un re­di­men­sion­ne­ment qua­li­ta­tif consé­quent. L’uni­té de re­cherche de Takis Spi­lio­pou­los s’en est bien sor­tie et s’ap­puie aus­si sur une équipe de vente com­po­sée de 20 conseillers à la clien­tèle ins­ti­tu­tion­nelle.

Des re­ve­nus moins liés au tra­ding

Takis Spi­lio­pou­los ex­plique que le mo­dèle d’af­faires des banques a évo­lué en ma­tière de re­cherche ac­tions. Au­pa­ra­vant, le sché­ma de re­ve­nus dans le cour­tage ins­ti­tu­tion­nel était d’ajou­ter la re­cherche en ac­tions au pa­ckage des conseils et des ordres de bourse pas­sés par le client. «Après la crise, les ana­lystes ont été da­van­tage consi­dé­rés comme un centre de coûts. Dès lors, les sa­laires fixes ont été ge­lés et la part va­riable a été re­vue mas­si­ve­ment à la baisse, par­tiel­le­ment jus­qu’à 70-80% plus bas.»

Les règles de la di­rec­tive eu­ro­péenne Mi­fid 2, des­ti­nées à pro­té­ger l’in­ves­tis­seur, exigent que la ré­mu­né­ra­tion de la re­cherche soit in­dé­pen­dante des ordres pas­sés par les clients. «On sé­pare dé­sor­mais clai­re­ment les dif­fé­rents ser­vices au client que sont le cour­tage, le con­seil, l’ac­cès aux en­tre­prises et la re­cherche», ex­plique le chef ana­lyste.

Dé­sor­mais, une part crois­sante des re­ve­nus des ana­lystes des banques n’est plus liée au tra­ding. Au­pa­ra­vant, 90% de ces re­ve­nus étaient dé­pen­dants du cour­tage. Au­jourd’hui, cette part est de 60%, et va di­mi­nuer à l’ave­nir en rai­son de Mi­fid 2.

La re­cherche dite «sell side», qui porte sur les ac­tions di­rec­te­ment ven­dues par la salle des mar­chés d’une banque, a connu une con­so­li­da­tion mas­sive. Les «glo­baux», à sa­voir Ci­ti (ex-Ci­ti­group),

«APRÈS LA CRISE,

LES ANA­LYSTES ONT ÉTÉ SUR­TOUT PERÇUS COMME UN CENTRE DE COÛTS», SE­LON TAKIS SPI­LIO­POU­LOS

Gold­man Sachs et JP Mor­gan, ne couvrent plus les pe­tites ca­pi­ta­li­sa­tions suisses, ou alors de ma­nière très ré­duite. Elles couvrent les grandes va­leurs du SMI à par­tir de Londres. Von­to­bel, qui reste un des der­niers cour­tiers suisses, main­tient plus que ja­mais ses ana­lystes sur le sec­teur des pe­tites et moyennes ca­pi­ta­li­sa­tions.

Au­pa­ra­vant, on trou­vait aus­si des équipes de re­cherche sell side à la Bank Leu, chez Sal. Op­pen­heim, Hel­vea, Ke­pler/Cheu­vreux, Sa­ra­sin, Ju­lius Baer, Bel­le­vue. Mais entre-temps, Bank Leu a été ab­sor­bée par Cre­dit Suisse (2011), Sal. Op­pen­heim a été ra­che­tée par Deutsche Bank en 2010 et a fer­mé en Suisse, Ju­lius Baer a ven­du son cour­tage à une so­cié­té de pri­vate equi­tiy, qui a vu émer­ger Ke­pler, et Bank am Bel­le­vue a fer­mé son ac­ti­vi­té de cour­tage en mars 2017. Au­jourd’hui, la re­cherche sell side sur le mar­ché suisse est deux fois moins im­por­tante en vo­lume, es­time le chef ana­lyste de Von­to­bel. Mise à part son équipe de re­cherche lo­cale, on en trouve en­core à la Banque Can­to­nale de Zu­rich, chez Hel­vea (Baa­der Bank), Ke­pler/Cheu­vreux ou en­core MainFirst (ac­tions pa­neu­ro­péennes de­puis Franc­fort).

«En Suisse, constate Takis Spi­lio­pou­los, le mé­tier d’ana­lyste fi­nan­cier n’a ja­mais vrai­ment connu l’exu­bé­rance et le star­sys­tem qui ont pu exis­ter à Londres ou à New York. Certes, il y a eu un peu de hype sur les tech­nos à la fin des an­nées 1990. Mais au­jourd’hui, l’en­vi­ron­ne­ment est plus sain, même si c’est aus­si plus dur. Beau­coup de spé­cia­listes ont quit­té le sec­teur. Ceux qui sont en­core là sont ceux qui aiment vrai­ment ce mé­tier.»

L’in­dé­pen­dance, clé du suc­cès

Au­jourd’hui, il y a en­core des exa­gé­ra­tions, es­time le Zu­ri­chois, alors que le ré­seau so­cial Snap­chat est en­tré en bourse dé­but mars. «Le titre est sur­éva­lué. Les ana­lystes in­dé­pen­dants l’ont mis en vente. Les grandes banques l’ont mis à l’achat. Chez Von­to­bel, notre culture nous a été in­suf­flée par feu Hans Von­to­bel. Lorsque je le ren­con­trais, il me po­sait tou­jours la même ques­tion: «Faites-vous de la re­cherche in­dé­pen­dante?» Cette ques­tion lui im­por­tait beau­coup. Nous avons été sou­te­nus par la banque.» Gage d’in­dé­pen­dance, les so­cié­tés sui­vies par l’équipe de re­cherche ne peuvent re­ce­voir de lignes de cré­dit chez Von­to­bel. «Dans d’autres banques, les so­cié­tés sui­vies peuvent re­ce­voir un cré­dit lors d’une opé­ra­tion sur le mar­ché des ca­pi­taux», note le chef ana­lyste.

D’après l’agence Thom­son Ex­tel, Von­to­bel est au­jourd’hui lea­der dans les pe­tites et moyennes en­tre­prises suisses. «Ce­la, parce que la banque n’a pas été op­por­tu­niste dans la cou­ver­ture de ces pe­tites so­cié­tés, ex­plique-t-il. Nous nous concen­trons beau­coup sur elles et avons conti­nué à les cou­vrir même quand il y avait moins d’in­té­rêt pour ce seg­ment. Nous avons conser­vé les sé­ries de don­nées, qui sont dès lors consis­tantes. Les so­cié­tés sui­vies n’ou­blient pas ce­la. Nous gar­dons avec elles un contact de qua­li­té.» Takis Spi­lio­pou­los veut ac­croître le nombre ac­tuel de so­cié­tés sui­vies de 120 à plus de 130. «Ce­la doit être un en­ga­ge­ment à long terme.» Par­mi les der­niers re­cru­te­ments, le chef de la re­cherche a ren­for­cé les sec­teurs des ma­chines, des four­nis­seurs de com­po­sants et du food & be­ve­rage. Il note que le sec­teur de l’élec­tri­ci­té (BKW, Ax­po, Ro­mande Ener­gie) de­vrait ga­gner en im­por­tance.

La banque a tou­jours comp­té dans ses rangs des ana­lystes re­nom­més. Dans le sec­teur ban­caire, Clau­dia Meier a par­ti­cu­liè­re­ment brillé au dé­but des an­nées 2000. Re­né We­ber, ana­lyste du sec­teur du luxe et de l’hor­lo­ge­rie, est le meilleur à cou­vrir ce sec­teur, se­lon Thom­son Ex­tel, s’adap­tant de­puis de longues an­nées à l’air du temps.

Les dif­fi­cul­tés du mé­tier évo­luent:

«Les en­tre­prises ne vous par­laient pas lorsque vous les met­tiez sur «vendre». Mais ce­la change. De plus en plus, elles vous parlent et cherchent à vous prou­ver que vous avez tort.»

Les pré­vi­sions du chef de la re­cherche de Von­to­bel: «Du­rant les deux der­nières an­nées, on a vu les moyennes va­leurs sur­per­for­mer par rap­port aux grandes va­leurs, en rai­son d’une crois­sance des bé­né­fices net­te­ment su­pé­rieure. La ten­dance se pour­suit cette an­née, avec une vo­la­ti­li­té ac­crue.» La sur­pon­dé­ra­tion des pe­tites et moyennes ca­pi­ta­li­sa­tions reste pré­ser­vée, mais le ni­veau dé­va­lua­tion crois­sant ap­pelle à la pru­dence et rend la sé­lec­tion ri­gou­reuse et en­core plus per­ti­nente. De nom­breuses grandes ca­pi­ta­li­sa­tions sont pro­ba­ble­ment sus­cep­tibles d’af­fi­cher une meilleure per­for­mance dans un en­vi­ron­ne­ment de mar­ché en con­so­li­da­tion.

Le franc reste le souci ma­jeur

Le franc fort reste la pré­oc­cu­pa­tion ma­jeure des en­tre­prises. A 1,07 franc pour 1 eu­ro, les marges sont for­te­ment mises à mal. Des so­lu­tions de dé­lo­ca­li­sa­tion sont pri­vi­lé­giées et s’orientent non plus vers la Chine, mais vers les Phi­lip­pines, le Viet­nam (car ces pays dis­posent d’in­fra­struc­tures cor­rectes), ain­si que vers l’Eu­rope de l’Est (Rou­ma­nie, Slo­va­quie), tan­dis que sur le mar­ché amé­ri­cain la pro­duc­tion lo­cale est par­fois pri­vi­lé­giée.

«Si vous pou­vez au­to­ma­ti­ser, conclut «Takis», la Suisse et l’Al­le­magne sont des mar­chés at­trayants. Si vous comp­tez sur de la main-d’oeuvre in­dus­trielle, il faut al­ler à l’est.»

«BEAU­COUP SONT PAR­TIS. LES ANA­LYSTES QUI RES­TENT EN­CORE DANS LE SEC­TEUR SONT CEUX QUI AIMENT VRAI­MENT LE MÉ­TIER»

Re­struc­tu­ra­tions et re­di­men­sion­ne­ments ont tou­ché le mé­tier de­puis dix ans.

Pa­na­gio­tis Spi­lio­pou­los, res­pon­sable de la re­cherche ac­tions chez Von­to­bel.

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