DES IDÉAUX, MAIS AUS­SI DES REN­DE­MENTS

Bilan - - Dossier -

E    un in­ves­tis­seur res­pon­sable? En d’autres termes, si vous aviez un im­pact po­si­tif sur l’hu­ma­ni­té, tout en ga­gnant de l’ar­gent? L’idée n’est plus une uto­pie ou un simple ar­gu­ment mar­ke­ting. Tout comme il de­vient cou­rant de re­cher­cher un lo­ge­ment eco-ef­fi­cient, voire au­to­nome au plan éner­gé­tique, il de­vient de plus en plus «mains­tream» d’in­té­grer des fac­teurs de du­ra­bi­li­té dans le choix des titres qu’on achète en bourse, plu­tôt que de se li­mi­ter aux seuls cri­tères fi­nan­ciers. Fin 2015, ce sont les plus grandes ins­ti­tu­tions de pré­voyance qui se sont fé­dé­rées dans ce but, en créant l’As­so­cia­tion suisse pour des in­ves­tis­se­ments res­pon­sables (ASIR). Des fonds de pen­sion aus­si im­por­tants que ceux du can­ton de Zu­rich, de l’AVS (Com­pens­wiss), de La Poste, des CFF, de Swiss­com, mais aus­si la Caisse fé­dé­rale de pen­sion PUBLICA et la Su­va, visent à faire pres­sion, à tra­vers l’ASIR, sur les en­tre­prises afin qu’elles changent cer­taines de leurs pra­tiques, en dia­lo­guant avec elles lors­qu’un man­que­ment sys­té­ma­tique a été consta­té par rap­port aux cri­tères de dé­ve­lop­pe­ment du­rable tels que dé­fi­nis par le Glo­bal Com­pact des Na­tions Unies. Cet ac­ti­visme ac­tion­na­rial n’est qu’une des nom­breuses fa­çons d’in­ves­tir de ma­nière res­pon­sable, et son ef­fet peut être consi­dé­ré comme neutre sur le ren­de­ment des placements.

Autre le­vier d’ac­tion, des pro­duits fi­nan­ciers mixtes, qui tiennent compte à la fois des cri­tères fi­nan­ciers clas­siques et de cri­tères de du­ra­bi­li­té: la so­cié­té ge­ne­voise Van­daa­len & Cie s’est as­so­ciée à Co­va­lence pour pro­po­ser un por­te­feuille d’ac­tions suisses sé­lec­tion­nées à la fois se­lon leur per­ti­nence fi­nan­cière et se­lon leur im­pact en­vi­ron­ne­men­tal, leur res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et leur gou­ver­nance (cri­tères ESG).

In­ves­tir avec un im­pact est plus am­bi­tieux que les stra­té­gies an­té­rieures, celles de base qui se contentent d’ex­clure les titres de so­cié­tés (ta­bac, pol­lu­tion, ar­me­ment, ca­si­nos…). La mé­thode qui pro­cède par ex­clu­sion re­pré­sente néan­moins en­core plus de la moi­tié de l’in­ves­tis­se­ment so­cia­le­ment res­pon­sable (ISR) en Suisse. L’im­pact in­ves­ting, pour sa part, vise à pro­vo­quer un chan­ge­ment de mo­dèle de so­cié­té via le fi­nan­ce­ment de pro­jets qui ont des ef­fets me­su­rables en termes en­vi­ron­ne­men­taux et so­ciaux. Ap­pa­ru en 2007 à l’oc­ca­sion d’une confé­rence de la Fon­da­tion Ro­cke­fel­ler, le concept a dé­bou­ché sur l’ini­tia­tive Glo­bal Im­pact In­ves­ting Net­work (GIIN) qui pro­pose une sé­rie de pa­ra­mètres pour me­su­rer l’im­pact so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal d’un in­ves­tis­se­ment. Par ailleurs, l’im­pact in­ves­ting vise au­jourd’hui à pro­po­ser des ren­de­ments ali­gnés – au­tant que faire se peut – sur ceux of­ferts par les fonds clas­siques; si bien qu’il connaît un en­goue­ment crois­sant. De 50 mil­liards d’actifs sous ges­tion en 2010, le chiffre est mon­té à près de 77 mil­liards en 2015. Il pour­rait at­teindre 2000 mil­liards dans les dix pro­chaines an­nées, se­lon le GIIN. L’im­pli­ca­tion des ac­teurs fi­nan­ciers tra­di­tion­nels, en par­ti­cu­lier les banques et les fonds clas­siques, n’est évi­dem­ment pas étran­gère à cet es­sor. Elle im­plique aus­si un cer­tain risque de dé­rives, que re­lève Ay­me­ric Jung, par­te­naire chez Qua­dia, so­cié­té ge­ne­voise spé­cia­li­sée dans l’im­pact in­ves­ting: «Au­jourd’hui, nom­breux sont ceux qui an­noncent faire de l’im­pact in­ves­ting, mais at­ten­tion au risque d’éco­blan­chi­ment (ndlr: pro­cé­dé de mar­ke­ting vi­sant à se don­ner une image éco­lo­gique, ou par ex­ten­sion so­cia­le­ment res­pon­sable). Il faut faire une dis­tinc­tion entre les ac­teurs tra­di­tion­nels et les ac­teurs his­to­riques spé­cia­li­sés. Les tra­di­tion­nels ne font qu’étendre leur gamme de pro­duits en ap­pli­quant leur propre lo­gique: Bla­ckrock pro­pose des pro­duits fi­nan­ciers comme des ETF, JP Mor­gan en fait une classe d’actifs. Or, l’idée ori­gi­nelle de l’im­pact in­ves­ting est se­lon moi d’al­ler vers un chan­ge­ment de pa­ra­digme. Sor­tir de la lo­gique de ré­pa­ra­tion, pour par­ti­ci­per à une évo­lu­tion vers une so­cié­té plus res­pon­sable, vers et une éco­no­mie ver­tueuse et ré­gé­né­ra­trice.»

Iden­ti­fier les op­por­tu­ni­tés

Qui­conque veut évi­ter le piège de l’«éco­blan­chi­ment» doit se ren­sei­gner. «Les in­ves­tis­seurs doivent ef­fec­tuer des re­cherches sur l’im­pact de l’en­tre­prise, avec la même di­li­gence que lors­qu’il s’agit de ques­tions de risque et de ren­de­ment, re­com­mande Ch­ris Jur­gens, res­pon­sable de l’im­pact in­ves­ting chez Omi­dyar Net­work à Wa­shing­ton, une so­cié­té phi­lan­thro­pique

qui in­ves­tit dans l’en­tre­pre­neu­riat so­cial de par le monde. Les sources d’in­for­ma­tion existent sou­vent sur le score en­vi­ron­ne­men­tal, so­cial et de gou­ver­nance d’une en­tre­prise.»

Les en­tre­prises qui misent sur la proxi­mi­té offrent un mo­dèle par­ti­cu­liè­re­ment li­sible. Qua­dia a par exemple par­ti­ci­pé en 2015 à deux tours de table de la start-up fran­çaise La Ruche Qui Dit Oui, pour un mon­tant to­tal de l’ordre de 7 mil­lions de francs. La pla­te­forme en ligne, qui di­gi­ta­lise le cir­cuit court en met­tant di­rec­te­ment en contact les po­pu­la­tions ur­baines avec des pro­duc­teurs ali­men­taires lo­caux, a pas­sé de­puis 2016 le cap des 1000 «ruches» – ses points de dis­tri­bu­tion – en Eu­rope, et des 135 000 uti­li­sa­teurs pour un vo­lume de tran­sac­tions an­nuel su­pé­rieur à 40 mil­lions. «La ré­pli­ca­bi­li­té d’un mo­dèle est une des clés d’un bon in­ves­tis­se­ment vi­sant l’im­pact, re­lève Ay­me­ric Jung. La Ruche Qui Dit Oui a prou­vé sa ca­pa­ci­té à re­pro­duire son ac­ti­vi­té dans de nom­breuses villes d’Eu­rope.»

Autre fac­teur de suc­cès, le dé­ve­lop­pe­ment d’une chaîne de va­leur co­hé­rente. Qua­dia a in­ves­ti dans Bou’sol, un groupe d’ate­liers de fa­bri­ca­tion de pain bio pour la res­tau­ra­tion col­lec­tive qui, en plus de faire tra­vailler chaque fois 5 à 8 per­sonnes en si­tua­tion d’in­ser­tion, per­met le dé­ve­lop­pe­ment conco­mi­tant de 75 hec­tares de blé bio. Ce qui per­met de fi­nan­cer ces ac­ti­vi­tés com­plé­men­taires de la chaîne. «On se rend compte qu’il y a de plus en plus d’op­por­tu­ni­tés en lo­cal, avec la mu­ta­tion de l’éco­no­mie», re­lève Ay­me­ric Jung.

L’in­no­va­tion au ser­vice de la du­ra­bi­li­té est le man­tra d’ETF Part­ners. Ce fonds de tech­no­lo­gies en­vi­ron­ne­men­tales ba­sé à Londres et créé il y a 10 ans vise à uti­li­ser le ca­pi­tal-risque pour créer de la va­leur tant fi­nan­cière que so­cié­tale, se­lon son ma­na­ging part­ner Pa­trick Shee­han. Il cite deux in­ves­tis­se­ments où l’in­no­va­tion crée l’im­pact: E-Lea­ther, so­cié­té an­glaise qui a dé­ve­lop­pé un pro­cé­dé bre­ve­té de fa­bri­ca­tion d’un cuir de com­po­si­tion aus­si beau et plus per­for­mant que le cuir tra­di­tion­nel à par­tir des re­buts des tan­ne­ries. «Ce pro­cé­dé a un im­pact en­vi­ron­ne­men­tal ré­duit de 90% par rap­port à la fa­bri­ca­tion du cuir na­tu­rel», sou­ligne-t-il. La lé­gè­re­té et la ré­sis­tance su­pé­rieures de ce cuir lui ont va­lu d’être adop­té dans les avions, les bus, les trains et d’autres in­dus­tries. Il cite en­core une spi­noff bien connue de l’EPFL: Flya­bi­li­ty. La so­cié­té fa­brique des drones ca­pables de pré­ve­nir des risques in­dus­triels et en­vi­ron­ne­men­taux ma­jeurs, en sur­vo­lant et fil­mant les obs­tacles. Flya­bi­li­ty connaît au­jourd’hui une crois­sance ex­po­nen­tielle.

Un pro­blème de taille cri­tique

Sou­vent de taille mo­deste, les op­por­tu­ni­tés dans l’in­ves­tis­se­ment qui a de l’im­pact sont moins ac­ces­sibles et moins nom­breuses. La faute à une cer­taine ra­re­té et une dis­per­sion de l’ex­per­tise, ain­si qu’à une ré­ti­cence des in­ves­tis­seurs face à un flux d’in­for­ma­tions net­te­ment plus li­mi­té sur les so­cié­tés non co­tées. Dans ce sec­teur (pri­vate equi­ty) ou dans ce­lui du ca­pi­tal­risque, es­ti­mer l’im­pact consiste sou­vent à «creu­ser les mo­dèles d’af­faires des en­tre­prises», re­com­mande Ch­ris Jur­gens. «Le mieux est de vi­ser les en­tre­prises chez qui l’im­pact fait par­tie in­té­grante de leur coeur de mé­tier.» Ce­la conduit sou­vent à in­ves­tir dans les pays du Sud. Omi­dyar Net­work a par exemple in­ves­ti dans deux en­tre­prises qui dis­tri­buent des so­lu­tions d’éclai­rage ba­sées sur l’éner­gie so­laire pour des foyers d’Afrique sub-sa­ha­rienne qui n’avaient pas ac­cès à l’élec­tri­ci­té. «L’im­pact en­vi­ron­ne­men­tal est gra­vé dans les mo­dèles d’af­faires de ces en­tre­prises, sou­ligne Ch­ris Jur­gens. Leurs pro­duits rem­placent l’usage du ké­ro­sène par une éner­gie propre. De même, elles ont un im­pact so­cial en ser­vant des clients à bas re­ve­nus, sou­vent dans des zones ru­rales, leur four­nis­sant de l’éner­gie propre à un prix abor­dable.» Au­jourd’hui, l’im­pact se dote aus­si de la­bels de cer­ti­fi­ca­tion. Comme «B Corp», éti­quette at­tri­buée par l’ONG in­ter­na­tio­nale B Lab, qui per­met d’at­tes­ter qu’une so­cié­té a réus­si son éva­lua­tion d’im­pact so­cié­tal et en­vi­ron­ne­men­tal. «Un bon in­dice d’en­ga­ge­ment», sug­gère Ch­ris Jur­gens. Pour en sa­voir plus sur ce thème, ren­dez-vous au pro­chain Ge­ne­va Fo­rum for Sus­tai­nable In­vest­ment qui se tien­dra à l’Hô­tel Ri­che­mond, le 1er juin 2017.

Le drone de Flya­bi­li­ty, fil­mant ici un gla­cier, connaît une crois­sance ex­po­nen­tielle.

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